En Argentine, des archives numérisées pour sauver le tango

30 septembre 2009
01m 53s
Réf. 00502

Notice

Résumé :

Le tango, danse d'origine argentine et uruguayenne aujourd'hui pratiquée dans le monde entier, a été inscrit mercredi au patrimoine mondial immatériel de l'Unesco, lors d'une réunion à Abu Dhabi, au cours de laquelle 76 autres traditions de 27 pays ont été distinguées. A Buenos Aires, un Argentin a lancé en juin un projet fou : sauver tous les enregistrements de tango réalisés depuis 1907, aujourd'hui en danger.

Date de diffusion :
30 septembre 2009
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Thèmes :

Éclairage

L'une des différences fondamentales entre la culture Tango et la musique populaire des Caraïbes tient à ce que la première regroupe sous un terme commun une grande diversité de styles, alors que la seconde constitue une fertile matrice dont est issu un très grand nombre de genres musicaux proches mais distincts.

La musique tropicale est en effet un phénomène nomade, protéiforme, opportuniste, une grande marmite polyrythmique qui a produit au cours de l'histoire des genres reliés entre eux par des liens de cousinage, mais dont chacun possède son identité propre, liée à un lieu, une époque, une communauté, une manière de vivre et donc de danser : Rumba et Son cubains, Plena et Bomba portoricaines, Valentano vénézuélien, Merengue haïtien et dominicain, plus le Mambo, le Cha Cha Cha, la Salsa, le Reggaeton, pour ne mentionner que quelques membres de cette prolifique famille qui a répandu ses rejetons dans toutes les Caraïbes et au-delà. Quoique portant des noms distincts, ceux-ci recombinent, selon des manières toujours nouvelles et avec des dosages différents, les éléments d'un même ADN afro-européen.

Avec le Tango les choses se sont passées différemment. En effet, malgré les évolutions stylistiques successives qui l'ont profondément transformé, celui-ci a toujours continué à s'appeler « Tango » : depuis le Tango-milonga de la fin du XIXe jusqu'à l'Electro-tango d'aujourd'hui, en passant par le Tango-chanson popularisé par Carlos Gardel au cours des années 1920, le style Vieja guardia de Canaro, la Nueva guardia de De Caro, l'évolutionnisme pugliesien, le modernisme piazzollien... Un genre, donc, qui reste fidèle à lui-même, fortement identifié à une ville unique (Buenos Aires), et qui conserve obstinément le même nom à travers les époques. Et qui, ayant traversé des évolutions esthétiques majeures, se pose depuis quelques décennies la question de sa propre identité, alors que cette préoccupation ontologique est peu présente dans l'esprit des artistes de musique tropicale, toujours curieux de créer un style nouveau par recombinaison, altération et ajout de composantes nouvelles.

Bref, le dit « Tango » – appelons ce genre, si vous préférez, « musique urbaine moderne du Rio de la Plata », pour rétablir une sorte de parallélisme géographique et conceptuel avec la musique tropicale – a fini par accumuler, sous son invariable dénomination, un gigantesque patrimoine mémoriel, composé de plus de 100 000 enregistrements

Seulement voilà : cet immense corpus, qui constitue toute la mémoire historique du Tango musical, est aujourd'hui gravement menacé. En effet, les vieux Long Play 78 tours comme les Vinyles plus récents ont, pour différentes raisons techniques, tendance à se dégrader avec l'âge. De plus, le Tango a traversé entre 1950 et 1990 une longue période de désaffection qui n'a pas incité les maisons de disque à accorder beaucoup d'attention à la préservation des matrices – quand elles ne les ont pas purement et simplement détruites. Enfin, beaucoup d'enregistrements sont dispersés, parfois sous forme d'exemplaires uniques, entre des dizaines de collections privées inaccessibles au public.

Après la renaissance du Tango dans les années 1990, certains artistes et chercheurs se sont préoccupés de rassembler et de conserver ce patrimoine. Ce fut le cas notamment, dans le domaine de la danse, du regretté Rodolfo Dinzel. En matière musicale, c'est le contrebassiste Ignacio Varchauski qui, avec son association Tangovia, a cherché au début des années 2000 à sauvegarder ce corpus à travers un effort systématique de numérisation. «Si on ne le fait pas maintenant, il sera trop tard expliquait Varchauski dans le reportage « Les archives du tango », réalisé en 2011. 3000 enregistrements ont déjà disparu et seulement 20 % du patrimoine est aujourd'hui accessible au public. » Un projet qui, malgré les progrès réalisés au cours des quatre dernières années, reste plus que jamais d'actualité.

L'effort de mémoire et transmission mené par Ignacio Varchauski s'est également manifesté par le travail artistique propre du jeune contrebassiste, qui, au sein de l'orchestre El Arranque, a ressuscité et modernisé la sonorité d'Osvaldo Pugliese. Et aussi par la création de l'Orchestre Ecole de tango, qui avait pour but d'assurer la transmission du savoir musical de vieux artistes comme Emilio Balcarce auprès la jeune génération. Une épopée dont a magnifiquement rendu compte le film « Si sos brujo », réalisé en 2005.

Si ce bref reportage (à peine plus de 5 minutes) ne parle pratiquement pas de ces dernières initiatives, il nous permet, en revanche, d'apprécier quelques belles scènes de Tango dansé contemporain, depuis les rues touristiques de San Telmo jusqu'à ce lieu mythique du Tango portègne que fut longtemps la Confiteria Idéal. Une manière agréable, donc, de parcourir en un temps record l'histoire et l'actualité du 2X4.

Fabrice Hatem

Transcription

Journaliste
C’est le cliché parfait de l’Argentine, un tango en pleine rue de Buenos-Aires, une musique sensuelle née il y a plus de 100 ans et popularisée par de grands chanteurs comme Carlos Gardel. Pourtant ce patrimoine musical est aujourd’hui en danger, c’est ce jeune musicien de 32 ans qui donne l’alerte.
Ignacio Varchausky
Vous voyez ce disque, c’est une plaque métallique recouverte d’une fine pellicule de soie artificielle. C’est très fragile car avec le temps, cette pellicule se détache et disparaît complètement.
Journaliste
C’est pourtant sous cette forme, vinyle ou bande, que la grande majorité du répertoire tango argentin existe. Aucune institution n’est chargée de sa conservation, seuls 30 à 40 collectionneurs se partagent des exemplaires parfois uniques. Alors, Ignacio Varchausky s’est lancé dans un projet colossal, numériser l’intégralité du répertoire tango depuis 1907.
Ignacio Varchausky
Nous savons que nous avons déjà perdu au moins 3000 enregistrements de tango. Sans parler des milliers d’heures de programmes de radio et de télévision qui ont disparu pour toujours eux aussi. C’est notre dernière chance d’avoir accès à ce matériel. Si nous ne numérisons pas maintenant, ce sera perdu pour toujours.
Journaliste
Sur les 100000 enregistrements du répertoire, seuls 20% sont accessibles au public. Avec ces archives, le monde redécouvrirait la plus grande partie de ce trésor, le tango, que l’UNESCO vient tout juste déclarer patrimoine de l’humanité.
Inconnu
Le tango, c’est toute la culture et l’histoire de ce pays, le reflet absolu de tous les événements qui ont marqué l’Argentine. Le tango a toujours été le témoin de notre histoire.
(Silence)
Journaliste
Depuis 3 ans, Ignacio Varchausky a déjà numérisé 6000 enregistrements. S’il trouve les fonds nécessaires pour continuer, environ un million de dollars, le répertoire tango sera définitivement sauvé en 2014.
(Musique)