Le temps du tango, cours de tango, interview d'amateurs de tango

19 juin 1997
13m 26s
Réf. 00506

Notice

Résumé :

Le tango a traversé les frontières et dépasse le phénomène de mode. Portraits de passionnés, qui de cours, en salles de bal, s'adonnent à cette danse au son des bandonéons. Guy Marchand évoque lui son amour pour ces rythmes.

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19 juin 1997
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Éclairage

Milieu des années 1970 : dans le film l'Acrobate, les professeurs de danse Georges et Rosy déclarent avec assurance : « le Tango argentin, c'est fini, dépassé, ce que l'on danse aujourd'hui, c'est le Tango anglais, le Tango de compétition ». Et, à l'époque, c'est vrai : le Tango argentin n'était plus dansé à Paris que par quelques couples âgés au son d'orchestres démodés.

40 ans plus tard, la perspective est tout autre : le Tango argentin est redevenu une danse « branchée », pratiquée par des couples de tous âges, et en particulier par de nombreux jeunes aficionados qui lui apportent séduction physique et inventivité artistique. Entretemps que s'est-t-il passé ? Dans les années 1970, un grand nombre d'artistes argentins, fuyant la dictature militaire, ont apporté en Europe les rythmes du Tango, teintés de nostalgie pour la culture populaire de leur pays. Puis, au cours des années 1980, le public parisien a redécouvert, à l'occasion de spectacles venus d'Argentine, comme le mythique Tango Argentino, la puissance sensuelle du tango dansé. Les plus passionnés ont voulu eux mêmes l'apprendre et le pratiquer, créant les conditions d'une renaissance multiforme du Tango en Europe : cours, écoles, bal, festivals, stages, concerts. Et, au cours des années 1990, la situation économique désastreuse de l'Argentine a de nouveau conduit sur les chemins de l'exil un grand nombre de jeunes artistes, qui sont allés porter la bonne parole tanguera aux quatre coins de l'Europe et du monde.

Le reportage « Le Tango envahit la France » a été tourné en 1997, au moment justement où cette vague tanguera s'accélère et commence à donner naissance à une communauté structurée d'aficionados rassemblés autour d'associations et de lieux de pratique de plus en plus nombreux. Son grand mérite est de nous faire comprendre, entretiens à l'appui, les ressorts psychologiques et humains qui alimentent cet engouement : fascination pour la sensualité de l'abrazo, bonheur d'associer plaisir physique et pratique d'une activité artistique, possibilité de rompre les inhibitions pour entrer en contact avec les personnes de l'autre sexe, redécouverte de son identité sexuelle et de son identité tout court dans une société exposée au risque de l'uniformité.

Il nous montre aussi la manière dont la pratique de cette danse bouleverse le mode de vie et la vision du monde des aficionados, qui parcourent l'Europe de bals en bals, enrichissant et éclairant leur vie par des rencontres et des expériences qui sans le Tango leur auraient été impossibles. Comme ce cuisinier de cantine scolaire qui n'en revient toujours pas d'avoir pu séduire grâce à la danse une cadre informaticienne devenue son épouse. Comme ce couple de retraités se mettant sur le tard à donner des démonstrations de danse dans les restaurants de leur quartier. Ou comme cette jeune femme autonome et indépendante qui retrouve dans la pratique du Tango le plaisir de s'abandonner au guidage de l'homme. Nous voyons aussi apparaître une nouvelle forme de sociabilité en réseau permettant aux tangueros de trouver dans chaque ville où ils séjournent, au gré de leur nomadisme dansant, une communauté toute prête à les accueillir chaleureusement.

Près de vingt ans après sa réalisation, ce reportage, outre sa valeur de témoignage historique très émouvante pour l'auteur de ces lignes, qui commença justement à danser le Tango à cette époque, nous fournit toujours des clés pertinentes pour comprendre les facteurs de cet engouement pour les danses latines, qui a désormais cessé d'être une simple mode pour devenir un phénomène durable de société.

Fabrice Hatem

Transcription

Bernard Benyamin
Des centaines d’années dans un vieux quartier de Buenos-Aires que l’on appelle La Boca, mais c’est une danse qui allait révolutionner les salles de bal du monde entier, le tango. De Carlos Gardel à Astor Piazzolla, des générations entières allaient s’essayer aux deux pas en avant, un pas en arrière, jusqu’à l’arrivée du rock’n roll et de la guitare électrique qui faisait mourir un peu plus le vieux bandonéon. Et bien, il se trouve que depuis quelques années, le tango repart partout en France, des jeunes, des vieux, des riches, des pauvres, tous sont touchés par le phénomène. Première explication, le besoin de se retrouver à deux, de se toucher, une sorte d’anti-Internet, le sensuel contre le virtuel. Mais le tango traduit peut-être aussi une aspiration à redéfinir les rôles, cette danse où l’homme a une place et une fonction bien précise face à la femme. C’est le temps du tango, un reportage de Roland Sicard et Didier Dahan.
(Bruit)
Inconnu 1
On va faire, donc on va faire là, tan, tic, tac, tac, tic, tac, tic, tac, tac, tac…
(Musique)
Guy Marchand
C’est une musique de macho dans le terme acceptable, c’est-à-dire, macho, c’est-à-dire que des hommes fragilisés et, et même en danger par rapport à l’amour qu’ils ont pour les femmes.
(Musique)
Inconnu 1
Un pas en arrière…
Journaliste
Au premier pas dans le monde du tango, on cherche à comprendre.
Inconnu 1
Pas sur le côté et pas en avant, et on pourrait très bien continuer…
Journaliste
L’image de la perfection paraît inaccessible et pourtant, de plus en plus nombreux, les amateurs s’acharnent.
Inconnu 2
J’ai du mal, hein, j’ai du mal à me tenir en arrière ! En fait, quand on dit que c’est une danse de macho, j’aimerais bien savoir pourquoi parce que en fait, on passe son temps à se faire traîner dans la boue par les femmes, donc les deux premières années, on apprend à danser, quoi. Ce n’est pas du tout une danse de macho, on en chie, mais comme des russes, quoi !
(Musique)
Inconnue 1
Non.
Inconnu 1
En fait, tu vas partir, non, je me retrouve en sens inverse !
Journaliste
Mais les amateurs ne courent pas derrière l’image de la perfection. Ils ne rêvent pas d’égaler les professionnels, trop difficile. Ce qu’ils cherchent, c’est toute autre chose, une page d’amour ou une sortie de secours.
(Musique)
Journaliste
Michel, par exemple, est cuisinier dans la vie, à la cantine des écoles de Boulogne-Billancourt, pas de quoi s’éclater tous les jours. Mais Michel est un mordu. Mordu de danse depuis toujours et de tango depuis un an, et en un an, tout a changé. Entre les frites et le beefsteak, sur la table en formica du personnel, à la bonne franquette, il y a régulièrement leçon de tango.
Michel
Et toi, Casimir, tu ne veux pas danser le tango ?
Casimir
Je ne sais pas, Chef !
Michel
Eh oui, mais ça s’apprend !
Casimir
Toi, tu es…, tu vas à l’école.
Michel
Ben, je prends des cours, c’est vrai. Si tu ne prends pas de cours, tu ne peux pas y arriver, puisque c’est tellement technique que t’as des pas, et il faut savoir tenir une femme dans ses bras, déjà une, ça, c’est très important. Et après, tu écoutes la musique, et une fois que tu es pris dans la musique, tu commences à avancer, tu marches. Puis après, bon, euh, comment que tu te sens, toi, et puis ta partenaire, elle a fait des fioritures, moi j’ai fait des crochets, des ochos, et puis bon, on danse. Et crois-moi, c’est très prenant, hein ! Tu sais, quand on est dans les bras d’une femme, on est vachement bien, hein !
(Musique)
Journaliste
Coincé derrière ses fourneaux le jour, Michel se transforme donc en élégant tangero la nuit. Pourtant, les collègues ne sont pas faciles à convaincre.
(Musique)
Michel
Oui, ça y est, hein ! Des jeunes, des vieux, il y a tout le monde qui met, hein !
Casimir
Même les vieux ?
Michel
Hum !
Journaliste
Et il n’a pas réussi à vous donner l’envie de faire du tango ?
Inconnu 3
C’est-à-dire que moi, j’ai d’autres distractions, j’ai d’autres occupations, donc, je ne peux pas, on ne peut pas tout faire. Je pense que ça viendra peut-être avec le temps.
Michel
Ben, il faut que tu trouves une femme, ouais, je pense que c’est ça qui est…, vraiment, c’est une femme qu’il faut te trouver.
Inconnu 3
Non, mais…
Michel
Mais si, il faut…, il faut, eh oui, il faut que ça soit partagé à deux, hein !
Journaliste
Une femme. Michel, lui, a connu la sienne sur une piste de danse, là où les milieux sociaux peuvent se croiser. Le cuisiner, célibataire endurci, est tombé amoureux d’Anita, responsable de haut niveau dans une entreprise d’informatique. Une belle histoire.
Michel
Quand on s’est connus, elle ne m’a pas dit qu’elle était ingénieur tout de suite, hein, je l’ai appris, je vais vous dire, presque deux mois après. Et…
Anita
Il n’y a pas de quoi se vanter !
Michel
Non, mais je…, j’ai dit, ce n’est pas possible ! Moi, je sais que je me suis fait la réflexion, c’est-à-dire que non,
Anita
Tu ne m’as pas dit non plus que tu étais le meilleur danseur de Paris !
Michel
Non, ça, je l’avais caché un peu, hein ! C’est vrai qu’au début, je…
Journaliste
Mais pourquoi vous vous êtes dit, ce n’est pas possible ?
Michel
Parce que j’ai toujours connu des vendeuses, des coiffeuses, vous voyez, heu, ou même à l’époque, des boniches parce que bon, c’est vrai que parler à un ingénieur, bon, ça, ça, c’est différent, quoi !
Journaliste
Mais qu’est-ce qui vous faisiez peur ?
Michel
Moi, je, j’ai eu peur que, qu’elle me laisse tomber, hein, sincèrement, hein ! C’est vrai, hein ! Je me suis dit, elle ne sortira pas avec moi, ce n’est pas possible ! Mais bon, il y a d’autres choses qui ont fait que bon, la danse, je crois qu’elle nous a rapprochés énormément, hein !
Anita
Et puis, tu es un homme, un vrai ! Je ne décide de rien. Si heu, s’il me laisse faire ce qu’on appelle le tango des figures, des fioritures, je les fais, mais s’il ne me laisse pas les faire, je ne les fais pas de moi-même. Je me laisse complètement aller, complètement guider, je m’appuie complètement sur lui ; et c’est tout à fait un ravissement pour une femme, justement, qui a des responsabilités quotidiennes que de se retrouver dans les bras d’un homme véritable, qui la guide, qui la conduit et qui dirige, qui guide complètement.
Journaliste
Mais vous n’avez pas le sentiment d’être complètement à contre-courant du féminisme qui depuis 30 ans…
Anita
Ça m’est complètement égal ! Ça m’est complètement égal, parce que le féminisme, je revendique en fait l’égalité dans mon métier, mais dans ma vie quotidienne, ben, à partir du moment où j’éprouve du plaisir, justement, à être guidée sur certaines choses, vous savez, par un homme, ça ne me dérange pas.
(Musique)
Journaliste
Le tango renaît donc peut-être d’abord parce qu’il propose des repères simples dans un monde compliqué. L’homme doit y jouer son rôle d’homme, la femme, son rôle de femme. Les plus accros sont d’ailleurs les 35-50 ans, ceux qui ont été marqués par mai 68, le féminisme, l’individualisme forcené, la crise du couple.
(Musique)
Anita
Un couple qui s’entend bien danse bien, et quand on connaît une crise dans un couple, on danse déjà moins bien. C’est très, très net. Et un couple qui s’entend mal en fait, c’est un catalyseur presque pour provoquer la rupture. On est tellement proches, tellement complices, comme disait Michel, que si justement, on n’arrive pas à acquérir cette complicité parce qu’on a des problèmes, ça se ressent très fort dans la façon de danser.
Michel
Ben, c’est mon corps qui parle, je suis à l’écoute d’Anita, elle danse merveilleusement bien et bon, on est complices tous les deux, et puis, c’est difficile à dire mais bon, quand je danse, je lui fais l’amour ! Comme si on faisait l’amour, on danse et on fait l’amour exactement de la même façon qu’on danse, quoi, vous voyez ? C’est ça les sentiments du tango qu’on danse.
Journaliste
Et vous êtes un homme heureux ?
Michel
Ah oui, comblé même !
(Musique)
Journaliste
En tout cas, l’affaire prend tournure. Guy Marchand, par exemple, qui, depuis 20 ans avait parfois l’impression de tanguer dans le désert, vient de monter sa première tournée tango. 45 villes en un a, 45 salles peines, de Vaulx-en-Velin à Montauban, en passant par Bréquigny ou Courbevoie. Mais le tango qui revient en force n’a rien à voir avec celui de Pépé. Celui qui se guinchait tango de valse musette. Aujourd’hui, c’est le tango argentin le seul, le vrai. Celui né à la fin du siècle dernier dans les bordels de Buenos-Aires, celui qui se dansait parfois entre hommes quand les femmes manquaient, celui rendu populaire dans les années 30 par Carlos Gardel. Une sorte de retour à l’authentique où l’émotion domine.
(Musique)
Guy Marchand
Moi, quand j’étais petit, ma mère coiffait un peu les dames du quartier qui mettaient leur manteau de fourrure de lapins, puisqu’on habitait dans le XIXème arrondissement ; et mes premières, mes premières, mes premiers émois sexuels à l’âge de 8 ans, ou 7 ans, ou même plus…, je les ai eus en me roulant dans les manteaux de fourrure des dames, avec ces relents de parfums bon marché, puisque je vous dis, on habitait dans des quartiers populaires. Et bien, je retrouve ça dans le tango. C’est-à-dire, c’est amour de la femme charnelle, un peu, pas pervers du tout. Pas pervers mais, mais heu, mais effectivement, il y a l’idée de la mort, l’idée de, de, du naufrage de la vie dans l’amour.
Journaliste
Est-ce que vous n’avez pas quand même l’impression que maintenant, on a besoin de danser à deux, de plus de couples ?
Guy Marchand
Toutes les époques difficiles, toutes les jungles et toutes les guerres ont précipité les gens les uns vers les autres, avec un besoin de chaleur, de tendresse, puis tout simplement l’amour ! Puisque tous les tangos parlent d’amour, malheureux, mais d’amour !
(Bruit)
Journaliste
L’amour. L’amour sérieusement mis à mal au temps du minitel, du virtuel et l’Internet. Au temps où la solitude se combat au téléphone ou derrière un ordinateur. Emmanuelle est une enfant de cette génération, célibataire, styliste au chômage. Le tango, elle l’a découvert l’an passé et il lui a beaucoup appris. En-dehors du rock, elle ne connaissait que les danses branchées, celles, justement où l’on tourne seul avec la musique. Le tango vient rompre brutalement avec ses habitudes.
Emmanuelle
On a oublié ce que c’était que d’être touché, de toucher les autres, donc, c’est assez étonnant quand on commence. Il y a une certaine maladresse, on n’ose pas, on n’ose pas marcher sur les pieds de l’autre, on s’excuse tout le temps. On n’ose pas, heu, se prendre, tout simplement. Il y a une appréhension au rapport physique, alors, pourquoi, les sous-entendus, peut-être sexuels, je n’en sais rien, parce que c’est quand même une histoire de couple. Mais c’est vraiment intéressant de voir, justement jusqu’où peut aller le manque de communication, en fait, parce que des gestes très simples deviennent quelque chose de complètement appréhendé.
(Musique)
Emmanuelle
Bon, après, il y a tout ce qu’il y a autour, les peurs, les peurs de se faire envahir par l’autre, par les étrangers, par, de se faire voler, de se faire violer, j’en sais rien, ça va, ça va très, très loin !
Journaliste
Mais en même temps, ça traduit un certain besoin, vous pensez ?
Emmanuelle
Moi, je pense que les gens, ils, ils meurent de plus se toucher, de plus se parler, de plus communiquer,
(Musique)