Parcours thématique

Voyages des danses de société

Christian Dubar

Histoire de mots

Les hommes et les femmes qui nous ont précédés ont toujours beaucoup dansé. Ne faisant pas ici œuvre historique, nous ne remonterons pas à la nuit des temps, mais seulement de quelques siècles, par exemple à celui de notre Roi danseur : Louis XIV. C'est en 1661 que naquit l'Académie de danse. Que dansait-on alors ? Menuets, pavanes, « basses danses », qui s'exécutaient à Versailles avec lenteur et affectation, dans de lourds et encombrants costumes, alors que les danses populaires, tel le rigaudon, étaient très légères et déjà « sportives ». De multiples autres danses suivirent, jusqu'à la valse, dont nous parlerons, suivie de la polka, des quadrilles, du tango, de la rumba, du rock'n'roll, et de la salsa...

Ce chapelet de danses a pris divers noms : danses de bal, danses de salon, danses de couple, et certains mélangent, encore aujourd'hui, cette pratique avec celles des danses dites sportives ou de compétition, qui n'en sont qu'un épiphénomène, vieil héritage des marathons. Aujourd'hui, nos danses de bal s'appellent plus facilement danses de société, et cela pour différentes raisons.

« Danses de salon » ne convient plus, cette terminologie évoquant trop les salons et les danseurs mondains de la fin du XIXe siècle. Ces danses ne sont pas, non plus, seulement des danses dites de couple, puisqu'elles se pratiquent aussi en groupes, comme dans certaines danses traditionnelles ; ou en groupes de couples comme dans les quadrilles ; mais aussi en groupe de personnes seules comme lors des madisons. C'est là que la terminologie de « danses de société » prend tout son sens, en trois points précis.

Premièrement, ces danses ne se pratiquent qu'EN SOCIÉTÉ : des danseurs et des danseuses pratiquent une danse, entourés d'un public qui, peut-être lors de la danse suivante, viendra les remplacer. Sur la place publique comme lors des bals du 14 juillet, ou dans des salons privés, le même phénomène se retrouve : tout le monde danse avec tout le monde, ou presque, et le but est de se détendre et d'avoir un plaisir simple, physique si ce n'est charnel, musical : une rencontre humaine, mais sans parole nécessaire.

Deuxièmement, toutes ces pratiques dansantes ont en commun un but premier : FAIRE SOCIÉTÉ, c'est-à-dire créer du lien entre les êtres humains, de quelque origine, nationalité, statut social ou culturel qu'ils soient. En plus d'une unité de lieu, de temps et d'espace, une unité de convivialité, de respect et d'amitié réciproques, même feints pour l'occasion, est attendue de toutes et de tous. En un mot : il s'agit de créer une société idéale. C'est aussi le moment de la présentation de soi, et où l'on pourra approcher de très près, peut-être, son ou sa futur(e) partenaire pour la vie.

Enfin, toutes ces danses ont un lien direct avec le moment historique d'une société, au point d'être des PHÉNOMÈNES DE SOCIÉTÉ. Ces danses, dans un aller-retour, ont elles-mêmes influencé les formes, les styles et les pratiques de la société dont elles étaient issues. Ainsi, la valse fut une révolution relativement aux contredanses : dans cette dernière, chaque couple exécutait la même figure que le couple voisin, et, donc, était plus « contrôlable » ; alors que dans la valse, le couple se perd de vue dans la foule des danseurs.

Le bal des débutantes

Le bal des débutantes

Comme tous les ans, à Vienne, a lieu le bal des débutantes qui permet aux jeunes gens de la bonne société de faire leur entrée officielle dans le monde. Nous suivons Catherina et Barbara préparant cette fastueuse soirée. L'organisatrice de la manifestation explique comment se fait le choix des danseurs et de leurs cavalières. Le professeur de danse, pendant les répétitions de la valse et de la révérence, explique l'importance de l'apprentissage de l'étiquette dans une telle société.

22 mar 1992
10m 11s
Fiche (00700)

De même, le tango fit sa révolution au point que le Pape lui-même demanda à voir un couple le danser avant de l'autoriser, ou du moins de ne pas l'interdire. Le rock'n'roll, pour prendre un dernier exemple, fut une révolte très importante des jeunes contre la culture populaire de leur époque, et fut réellement novateur aussi.

Etoile Palace démonstration de Lindy hop Frankie Manning

Etoile Palace démonstration de Lindy hop Frankie Manning

Sur le plateau de "Etoile Palace", Frédéric Mitterrand reçoit, en présence de la danseuse Cyd Charisse, le chorégraphe Frankie Manning. Après avoir fait une démonstration de lindy hop avec sa partenaire, le danseur évoque le temps du Savoy à New York où il dansait accompagné des plus grands orchestres de jazz, de Duke Ellington, Count Basie...Il y évoque l'atmosphère joyeuse "le monde des pieds heureux" malgré la crise d'alors.

22 sep 1990
05m 40s
Fiche (00702)

Les grands voyages

Une fois cette terminologie précisée, voyons maintenant la façon dont ces danses, du moins certaines, ont pu se déplacer, évoluer, se métisser, donc se transformer lors de leurs migrations. Et pour cela, revenons à notre Roi Louis XIV. Les nouveaux Maîtres à danser qu'il institua ramenèrent d'Angleterre les country dances (mot à mot : danses de la campagne), sous l'appellation de « contredanses », ce qui sonnait mieux pour un Roi Soleil. C'étaient des danses à figures, exécutées par des couples dansant en même temps les mêmes formes et sur la même musique. C'est ainsi que, se développant en France, ces danses prirent un grand essor dans les milieux aisés et migrèrent vers les colonies françaises, par exemple vers Saint-Domingue. Ce fut un premier grand voyage très productif.

Noël à Vienne, quadrille français

Noël à Vienne, quadrille français

Les ballets Viennois Pannonia, accompagnés par le Budapest Symphony Orchestra, dansent "Kakadu Quadrille" de Johann Strauss.

01 jan 1996
05m 54s
Fiche (00704)

En France, au milieu du XIXe siècle, ces contredanses se développèrent sous le nom de quadrilles. Comme son nom l'indique, le quadrille peut se danser à quatre, soit deux couples en « vis-à-vis ». Mais il se danse le plus souvent avec quatre couples placés sur les quatre côtés d'un carré. Dans une grande salle, il peut y avoir un grand nombre de quadrilles simultanés. Si le quadrille français est presque toujours dansé avec des « figures » et des « pas » dans le même ordre, il n'en est pas ainsi de tous les quadrilles. Notons enfin que, souvent, un « aboyeur » rappelle ou annonce les figures et les pas. Et évidemment, on change régulièrement de partenaires.

Habanera, histoire des danses cubaines

Habanera, histoire des danses cubaines

Iliana Garcia interprète une contredanse de Mozart pour démontrer les similitudes rythmiques avec la habanera

17 juin 2003
07m 24s
Fiche (00706)

Retenons tout cela pour la suite : une danse de société et de couple, interactive, à base de figures et de pas pré-connus, dirigée en direct et en musique par un aboyeur (caller pour les Américains dans leurs square dances), avec changement continu de partenaires.

Du point de vue des pas de danse

Pour avancer dans cette courte présentation des danses de société, revenons sur des principes simples qui permettent de suivre éventuellement les parcours de ces danses : la forme du pas et le rythme de la musique sur laquelle on le danse, même s'il n'est pas facile de parler par écrit avec précision de pas de danse ou de musique.

Pour les pas, disons que la forme la plus simple est constituée d'une pose de pied par temps musical, soit deux pas sur deux temps : c'est aussi la marche de toutes les armées du monde. Il n'y a pas encore de rythme dans le sens d'une « variation de durée », mais cela est le rythme le plus simple que l'on trouve déjà chez les Grecs sous le nom de pyrrhique ; et la danse fut nommée, déjà au XVIe siècle : « branle simple ». Au-delà, on trouve facilement trois pas sur trois temps qui est le principe de base de la valse européenne : un nombre impair de pas de façon à enchaîner une phase commençant du pied droit à une phase commençant du pied gauche, ce qui permet de tourner facilement, comme si l'on balançait entre le pied droit posé devant et le pied gauche posé derrière.

Puis l'on arrive, très simplement, à trois pas sur quatre temps, et nous nous arrêterons là, car il ne sera nul besoin de plus pour décrire un maximum de nos danses de société. Dans ce cas, le rythme même de la succession des pas correspondra à deux pas courts suivis d'un pas long en durée (l' anapeste grec) ; ou l'inverse : un pas long suivi de deux pas de courte durée (le dactyle grec). C'est ce que les danseurs de folklore appellent encore le « branle double ».

Forts de ces précisions, examinons quelques danses : la polka est strictement dansée sur le rythme de l' anapeste : on dit « vite-vite-lent, vite-vite-lent » dans les cours de danse, ou : « pas-d'pol-ka, pas-d'pol-ka ». Ce rythme a l'avantage de combiner deux durées (vite et lent), de rester très simple, et d'alterner droite et gauche, donc de tourner. Il peut se pratiquer sur des musiques lentes comme sur des musiques rapides. Donc, rien de surprenant à ce que beaucoup de Français dansent le slow, par exemple, soit avec le rythme « militaire » d'un pas par temps lent (un balancé à droite et un autre à gauche), ou qu'ils utilisent l' anapeste, notre pas de polka adapté au tempo de la musique.

Histoire des bals musette

Histoire des bals musette

Le 14 juillet l'accordéon est le roi de la fête. Célébration d'un instrument populaire qui traverse époques et frontières malgré ses détracteurs. Alternant archives musicales et interviews des amoureux et virtuoses de l'accordéon, ce document retrace la carrière du piano à bretelles depuis ses débuts et l'explosion du musette dans les dancings de la rue de Lappe comme le Balajo, où dans les guinguettes des bords de Marne.

14 juil 1999
10m 59s
Fiche (00705)

Rien non plus de surprenant à ce que ce pas soit aussi celui du boléro cubain, du danzõn cubain et du danzõn mexicain, mais aussi de ce que nous appelons en Europe la rumba, le mambo, la lambada ; il en est également ainsi de la salsa, dernière en date des danses en vogue.

Il ne reste qu'à préciser que cette succession de trois appuis répétés deux fois peut se faire, dans l'espace, de plusieurs façons : la plus connue, et de tout le monde, est le pas chassé (qu'il soit chorégraphique, de danse rythmique ou sportif). Mais ces trois appuis peuvent aussi prendre la forme d'un carré (le fameux Magic Box d'Arthur Murray dans les années 1950 aux USA), ou d'un trapèze issu de la déformation simple du carré, ou de ce qui s'appelle aujourd'hui la « base latine », utilisée en salsa par exemple : une balance avant du pied gauche et une balance arrière du pied droit, avec chaque fois un retour au centre.

Du point de vue du rythme des danses

Reste une dernière notion très importante pour analyser ces danses à deux fois trois pas : le rythme sur lequel les pas sont posés au sol. Ces trois « transferts du poids du corps », comme disent les professionnels de danse, peuvent se faire sur le rythme le plus simple au monde : l' anapeste des Grecs vu plus haut (vite-vite-lent). Comme par hasard, c'est strictement ce que les Cubains appellent « danser a tiempo », ou « sur la mélodie » ; ils appellent aussi cela « danser sur 1, 2, 3 », ou sur le 1. Et une partie de l'île de Cuba danse sur ce rythme. Mais on peut aussi danser sur le rythme inverse, sur le dactyle grec (lent-vite-vite). Enfin, il est possible de le danser sur une « syncope » : les Cubains disent : « danser sur le rythme », « danser sur 2, 3, 4 », ou « danser sur le 2 », et ils appellent cela danser a contratiempo . C'est en effet, et pour nous Européens aussi, une façon de danser « au contretemps ».

Si vous arrivez en retard à un rendez-vous, vous dites peut-être que vous avez eu un contretemps ; vous n'étiez pas là quand on vous attendait, et vous arrivez à un moment où l'on ne vous attend pas. Ceci est identique en musique : il s'agit d'un accent sur un temps dit « faible », donc généralement passant presque inaperçu. Et pour bien comprendre la suite et en finir avec ces points techniques, disons très simplement que la « syncope », autre concept musical souvent utilisé dans les explications des historiens, est un contretemps qui se prolonge. Ainsi, lorsque vous lirez que le tango est souvent « syncopé », vous pourrez plus facilement comprendre le sens de l'expression.

Mano a Mano "Milonga de Porto Rico"

Mano a Mano "Milonga de Porto Rico"

MANO A MANO interprète "Milonga de Porto Rico" en direct. Ils sont rejoints par deux danseurs.

10 déc 1992
02m 35s
Fiche (00703)

Conclusion

Après avoir dansé, au XIXe siècle, les quadrilles qui ont voyagé, qui se sont métissés, qui ont donné une chaîne jamais interrompue, nous retrouvons aujourd'hui, en France même mais pas seulement, évidemment, sous le nom de « rueda de casino », extrêmement en vogue dans le monde entier, les mêmes principes que ceux des quadrilles : une danse de société, la salsa, qui se pratique en groupe de couples dans une ronde, à partir d'une forme de pas en deux fois trois appuis, comme la polka de 1843, utilisant le pas chassé, le pas carré et la base latine ; a tiempo lorsque dansée sur 1, 2, 3 et a contratiempo sur 2, 3, 4.

Mais surtout, cette façon de danser reprend toutes les caractéristiques de forme des quadrilles : une fois un minimum initié à ce qui s'appelle le pas de base, il suffit de connaître les figures qui vont être annoncées par le meneur, l'ancien aboyeur. Tous vont aussi danser avec toutes, la danse sera chaque fois différente, la vitesse s'accélérera, et le plaisir atteindra son point culminant.

Les historiens ont très bien suivi les parcours géographiques de ces danses, mais ce ne sont que les danseurs et les musiciens qui peuvent faire les liens chorégraphiques et rythmiques précis qui relient intimement, fondamentalement et structurellement, ces danses que l'on pourrait facilement, et à tort, totalement dissocier, ou, par erreur, assimiler les unes aux autres.

À partir de formes simples et de rythmes basiques, elles se sont toutes interpénétrées en donnant à chaque époque, dans chaque contrée, dans chaque société, des styles différents, grâce à des accents variés et nouveaux, et en multipliant ainsi les sources de plaisir et d'échanges entre les peuples.

Il n'est pas possible de terminer ce petit carnet de voyage de danses de société sans évoquer, même rapidement, un processus apparu au début du XXe siècle et qui a très puissamment participé aux migrations de ces danses de couple.

Les concours de danse créés en 1909 par un Français, Camille de Rhynal, ont répandu dans le monde entier, non seulement ces pratiques dansantes à deux, mais aussi une technique qui s'est généralisée dans les écoles au niveau mondial. Ce qui permet aujourd'hui à un Japonais ou à un Français de danser aisément le cha-cha-cha cubain avec une anglaise, ou une portugaise, une australienne, une brésilienne...

Danser à la folie, passionnément

Danser à la folie, passionnément

Reportage consacré à la danse sportive en France, composé de portraits croisés d'amateurs de cette discipline et d'images factuelles de différentes compétitions. Certains sacrifient tout à cette discipline qui se travaille comme le patinage artistique : avec ténacité et rigueur. Dans toute la France, cent trente clubs sont habilités à présenter des candidats, lors des diverses rencontres. Des personnes de tous âges n'hésitent plus à s'inscrire au sein des associations concernées.

22 jan 2000
25m 28s
Fiche (00701)