Conférence de presse donnée à Washington

23 avril 1960
16m 03s
Réf. 00214

Éclairage

Du 22 au 29 avril 1960, et pour la première fois depuis 1945, le général de Gaulle se rend aux Etats-Unis, accompagné de Maurice Couve de Murville, le ministre des Affaires étrangères. Il est accueilli à Washington par le président Eisenhower - vieux compagnon d'armes avec lequel il partage une grande amitié. Après la capitale des Etats-Unis, il visite San Francisco, La Nouvelle-Orléans, et Camp David, où cinq entretiens en tête à tête avec son homologue américain sont planifiés.

Le 23 avril, le président français prend la parole devant les journalistes du National Press Club. Une grande partie de la conférence est consacrée aux préparatifs du sommet de Paris, qui doit se tenir le mois suivant : les " quatre grands " (France, USA, URSS, Grande-Bretagne) doivent évoquer le désarmement et le problème allemand. Activement souhaitée par le général de Gaulle, qui a mis de nombreux mois à l'organiser, cette " réunion internationale où le sort de l'humanité peut s'orienter " témoigne de la volonté politique de la France de s'imposer face aux deux grands blocs qui dominent alors le monde.

Anticipant l'issue du sommet de Paris, le général de Gaulle déclare qu'il ne serait être question " de désarmement ". La France, qui refuse de se placer sous le " parapluie " nucléaire des Américains, s'applique en effet à mettre en oeuvre sa propre force de frappe (le premier essai atomique date du 13 février 1960). Il évoque aussi la question de Berlin, prévoyant qu'elle sera l'un des points cruciaux de la réunion du mois de mai : la ville est divisée en une zone Ouest libre et une zone Est dominée par les Soviétiques, qui plaident pour le départ total des troupes occidentales. Enfin, interrogé sur la personnalité de Khrouchtchev, de Gaulle affirme qu'il lui a semblé - lors de la visite du dirigeant communiste en France en mars 1960 - " être une forte personnalité ".

Quelques jours à peine après cette conférence de presse, le 1er mai, un avion-espion U2 américain sera abattu pendant son survol de l'URSS. Khrouchtchev, dénonçant l'agression et la mauvaise foi des Etats-Unis, saisira cette occasion pour quitter (et ainsi faire échouer) le sommet de Paris. Dans cette querelle, le général de Gaulle - très contrarié du coup d'éclat du Soviétique - manifestera à Eisenhower la totale solidarité de la France.

Aude Vassallo

Transcription

Charles de Gaulle
Je me félicite, mesdames et messieurs, de vous voir ce matin. Il y a 15 ans que je ne me suis trouvé ici, avec les représentants de la presse à Washington, et je suis heureux de les revoir, eux ou ceux qui ont succédé aux membres de la presse que j'ai connu à cette époque. Mais je n'évoquerai pas les péripéties du passé, nous sommes dans le présent et c'est de cela que nous devons nous occuper. Le grand sujet, le principal sujet, autour duquel tout tourne, le centre de nos préoccupations, c'est le prochain débat international. Je suis venu à Washington avec monsieur Couve de Murville, le ministre des affaires étrangères, d'abord pour saluer le peuple américain, et ensuite pour m'entretenir avec le Président Eisenhower, et avec le gouvernement des Etats-Unis, sur la préparation de la conférence au sommet. Dans les affaires humaines, il y a toujours un point capital, une grande question, vous le savez bien, auquel tout se rattache. Pour le moment ce point capital, ces grandes questions, ce sont les rapports Est - Ouest. Et pour ma part, je pense que c'est de cette question là, essentiellement, que la conférence au sommet doit s'emparer. Si à cet égard on peut faire quelque progrès, eh bien, l'atmosphère peut changer, plus ou moins, en tout cas quelque peu, et des problèmes pour lesquels actuellement aucune solution pratique ne peut être avancée, peut-être au sujet de ces problèmes, dans une atmosphère nouvelle se dessineront des solutions qui pour le moment sont impossibles. C'est le cas, en particulier, pour le désarmement, pour les problèmes allemands, et pour l'aide aux pays sous-développés. Bref, ce dont il s'agit, c'est de commencer la Détente. Et si l'on y parvient, à partir de là, on pourra peut-être, et en commençant tout de suite, faire quelque chose de positif, et qui sera nécessairement limité, sur un ou deux ou trois sujets. Après quoi, la Détente, on peut l'espérer, la Détente fera son oeuvre, et plus tard, après quelque délai, il sera possible de faire quelques nouveaux progrès. Voilà messieurs et mesdames, ma philosophie. Et maintenant, vous l'ayant indiquée, je suis prêt à répondre aux questions que vous voudrez me poser. Je suis prêt à y répondre dans la mesure de mes moyens aux questions que vous voudrez me poser au sujet de cette conférence ou aux sujets qui s'y rattachent.
Journaliste 1
La question est la suivante : favorisez-vous l'interdiction de toute discussion sur Berlin, lors de la réunion au sommet, et êtes-vous en faveur de concentrer ces efforts en revanche sur une discussion du désarmement ?
Charles de Gaulle
Je ne crois pas qu'il soit bon, ni même qu'il soit possible d'interdire aux quatre participants de la conférence au sommet, de poser les questions et de demander à traiter les problèmes qui leur paraîtront nécessaires. Pour ma part, je crois cependant, comme je l'ai indiqué au commencement, que les questions spécifiques et particulièrement difficiles, comme par exemple, l'affaire de Berlin, sont des questions qu'il n'est pas bon de poser immédiatement à la conférence au sommet, avant que l'on ait pu traiter du principal, c'est-à-dire des rapports de l'Est et de l'Ouest. Mais naturellement, on parlera, à la conférence au sommet, des questions allemandes , en général, et de Berlin en particulier. Je veux dire simplement, que dans les conditions actuelles, il ne nous paraît possible de déterminer une solution pour l'ensemble des problèmes allemands, ni pour le problème de Berlin en particulier, à l'heure où nous sommes. Il est fort possible que dans la Détente, et le temps ayant passé, on apercevra des modus vivendi qui seront acceptables pour l'un et l'autre côté. En ce qui concerne le désarmement que la question a visé aussi, je crois qu'au contraire, la conférence au sommet, devra considérer la question comme l'une des principales. Car on parle de Détente, et je parle de Détente, il ne peut y en avoir dans l'état actuel des armements. Il ne peut y avoir une Détente réelle qu'à partir d'un commencement de désarmement. C'est pourquoi, sous l'angle des rapports Est-Ouest, il me paraît certainement bon et utile que la conférence au sommet considère ce que l'on peut faire en pratique actuellement au point de vue du désarmement. J'ai déjà, ailleurs, expliqué pour ma part, ce que je crois actuellement possible. Il me semble que l'effort de Détente doit se porter sur les armements nucléaires, et à ce sujet, qu'il faut les limiter, pour le moment, à un contrôle réciproque des fusées, des avions stratégiques et des navires qui portent les bombes nucléaires, qui peuvent porter les bombes nucléaires sur tous les points du monde. Contrôle de ces véhicules, et contrôle des bases à partir desquelles ils peuvent être lancés. Sur ce sujet, je crois encore possible, de faire en pratique quelque chose.
Journaliste 1
Monsieur le Président, ce que vous venez dire signifie-t-il que vous n'attendez pas de résultats sur le désarmement et l'Allemagne à la conférence au sommet, et [inaudible] prise au sommet ?
Charles de Gaulle
Sans aucun doute, ce sont les relations entre l'Est et l'Ouest qui doivent être considérées essentiellement. Je répète que si l'on veut que ses relations s'améliorent, il ne faut pas poser brutalement, et a fortiori avec des menaces, les problèmes allemands, et spécialement la question de Berlin, parce qu'il n'y a actuellement aucune solution possible. Au contraire, je pense qu'il est possible et qu'il est souhaitable que dès la conférence au sommet, on envisage un commencement de contrôle des armements nucléaires sûr, par le moyen du contrôle, des fusées, des avions stratégiques, des navires et des bases. Voilà ce que je veux dire. Dans mon esprit, la Détente s'accompagne d'un commencement de désarmement, et j'ai indiqué dans quelle voie, au contraire, la Détente ne s'accompagne pas du tout d'une discussion sans issue sur les problèmes allemands actuellement.
Journaliste 2
Monsieur le Président, deux questions sont liées. La première, croyez-vous que monsieur Krouchtchev créera une crise très importante au sujet de Berlin lors de la conférence au sommet, si les leaders occidentaux repoussent ses requêtes ? Deuxième question, croyez-vous, d'après vos conversations avec monsieur Krouchtchev, qu'il est prêt à signer une paix séparée avec l'Allemagne de l'Est si les alliés occidentaux refusent d'accepter ses conditions au sujet de Berlin lors de la réunion au sommet ?
Charles de Gaulle
Vous me permettrez de répondre que je ne suis pas monsieur Krouchtchev et que je ne peux pas prévoir ni assumer ce que sera la tactique diplomatique du Président du Conseil des Ministres de l'Union Soviétique. Il me semble que si l'Union Soviétique avait voulu maintenir le commencement de menaces qu'elle avait fait peser sur l'Occident à propos de Berlin, elle l'aurait fait. Je constate qu'elle ne l'a pas fait. Quant à la suite, nous verrons.
Journaliste 1
Question fondamentale monsieur le Président. Croyez-vous que monsieur Krouchtchev est un homme de bonne volonté ou cette question n'a-t-elle aucune, ne fait-elle aucune différence ?
Charles de Gaulle
J'ai eu l'avantage de, d'avoir des relations personnelles avec le président Krouchtchev récemment, pendant qu'il était en France, nous avons beaucoup et longuement causé de tous les sujets qui, actuellement, intéressent et même passionnent le monde. Si vous voulez savoir, ce que je peux dire de l'impression que j'ai eu de ces contacts, je vous dirai que monsieur Krouchtchev m'a paru être une forte personnalité. C'est un homme qui a lutté, toute sa vie, pour ses idées, et cela l'a nécessairement marqué. Actuellement, j'ai l'impression qu'au plan où il se trouve, il constate, il a constaté que les problèmes du monde sont peut-être moins simples qu'on ne le croit, quand on les considère d'un seul point de vue. D'autre part, il est un homme très au courant des problèmes. Très informé des choses et des gens. Bref, dans la conférence au sommet, je ne crois pas que l'Union Soviétique pourrait être représentée par un homme qui exprime mieux ce que la Russie d'aujourd'hui qui, à mon avis, mais c'est mon avis, n'est déjà plus la Russie d'hier, même la Russie d'il y a 10 ans.
Journaliste 1
Monsieur le Président, vous avez écrit jadis, qu'il était dans l'ordre naturel des choses, pour la France et la Russie, d'être alliées, quelle est votre opinion aujourd'hui ?
Charles de Gaulle
Aussi longtemps qu'en Europe, au centre de l'Europe, il y a eu une menace de domination de l'Europe, tout naturellement, la France et la Russie se sont rapprochées. Et aux moments graves, elles ont été alliées. Elles l'ont été dès 1914, quand l'empire allemand de Guillaume II est passé à l'attaque. Et elles l'ont été, pas tout de suite malheureusement, quand la guerre, la deuxième guerre mondiale a éclaté, elles l'ont été par la force des choses à partir de 1941 quand la domination d'Hitler a vraiment paru devoir occuper l'ensemble de l'Europe. Actuellement, il n'y a pas de menace au centre de l'Europe. L'Allemagne, telle qu'elle est ne menace personne. La France, en particulier, ne se sent pas du tout menacée par l'Allemagne de monsieur le Chancelier Adenauer. Bien au contraire. Et je ne crois pas que la Russie Soviétique ait aucune raison de se sentir réellement menacée par l'Allemagne fédérale d'aujourd'hui. Mais ce qui reste vrai, c'est qu'il n'y a, entre le peuple français et le peuple russe, à aucune époque, aucune opposition naturelle. Aucune, aucun litige d'intérêt politique, et peut-être, est-ce une des raisons pour lesquelles la présence de la France et celle de l'Union Soviétique, à la conférence au sommet, pourront être utiles à l'ensemble du monde, sans que je veuille aucunement m'exagérer, la portée politique immédiate des sentiments d'ordre général.
Journaliste 2
Monsieur le Président, la curiosité de la presse est sans limite. Quel est votre poète français favori ?
Charles de Gaulle
Mon poète français favori, c'est celui que je lis et au moment où je le lis. Il y en a beaucoup que j'aime et admire, les uns et les autres, je vous demande la permission de ne désobliger aucun d'entre eux, fut-il mort depuis longtemps en faisant des différences.