Conférence de presse du 31 janvier 1964

31 janvier 1964
1h 31m 33s
Réf. 00382

Notice

Résumé :

Au cours d'une conférence de presse donnée à l'Elysée le 31 janvier 1964, le général de Gaulle aborde plusieurs points importants : les institutions, l'Europe, la coopération de la France avec d'autres pays du monde, et l'ouverture de relations normalisées avec la Chine.

Type de média :
Date de diffusion :
31 janvier 1964
Type de parole :

Éclairage

Le 31 janvier 1964, le général de Gaulle tient sa dixième conférence de presse depuis qu'il est à la tête de la Cinquième République. C'est un exercice dont il a l'habitude : sorte de bilan prévisionnel effectué deux fois l'an, destiné à exposer les positions officielles de la France sur les grandes questions de l'heure, il s'agit aussi de s'adresser au peuple directement, sans intermédiaire, pour lui expliquer ce qui a été fait, et ce qui doit être encore accompli.

Quatre thèmes sont abordés dans cette conférence de presse, et c'est tout d'abord sur les institutions françaises que le président de la République est interrogé. Il y répond en développant amplement sa conception de la Constitution et du fonctionnement de l'État, ainsi que la perception qu'il a de son propre rôle, c'est-à-dire le " garant du destin de la France et de celui de la République ". En effet, depuis 1959, le général de Gaulle jouit d'un prestige considérable et d'une autorité peu discutée (il a fait plébisciter sa Constitution, conclu la paix en Algérie, échappé aux attentats, mis à mal les partis politiques et fait accepter quatre référendums aux Français : le nouveau régime a prouvé sa stabilité face aux turbulences).

Abordant le thème de l'Amérique latine, il souligne la nécessité de la coopération de la France avec les pays en voie de développement. En effet, en 1964, le général de Gaulle visitera un à un les États du Mexique, du Venezuela, de la Colombie, de l'Équateur, du Pérou, de la Bolivie, du Chili, de l'Argentine, du Paraguay, de l'Uruguay et enfin, du Brésil. Pour lui, il s'agit avant tout de créer des contacts avec cette autre Amérique, de lui prodiguer les mêmes encouragements d'indépendance qu'aux satellites de l'URSS, et d'inscrire ainsi la politique de la France comme une troisième alternative possible face au monde bipolaire.

Sur l'Europe, le Général évoque les perspectives du Marché commun : en effet, le 23 décembre 1963 - après des discussions extrêmement tendues entre les Six - les premiers règlements agricoles étaient adoptés. Il énonce également le danger d'une Europe dominée par les Etats-Unis, et refuse par conséquent l'entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun (le " cheval de Troie " des Américains en Europe selon lui). Il rappelle également la réconciliation franco-allemande - garantie de la paix - consacrée un an plus tôt par la signature du Traité de l'Élysée.

Enfin, et surtout, le général de Gaulle commente la décision prise trois jours plus tôt de reconnaître la Chine populaire, ce que les Etats-Unis refusent catégoriquement de faire. Le rétablissement des relations avec cette République populaire communiste marque le retour de la diplomatie française en Asie, tournant ainsi définitivement la page de la colonisation, et les souvenirs de la guerre d'Indochine. D'ailleurs, de Gaulle plaide en faveur de la neutralisation du Sud-Est asiatique, où l'affrontement entre le Viêt Nam du Nord (soutenu par les Vietcong) et le Sud-Vietnam (militairement appuyée par les Etats-Unis) mène irrémédiablement à la guerre.

Aude Vassallo

Transcription

(Silence)
Charles de Gaulle
Mesdames, Messieurs, Je me félicite de vous voir. La nation française est en paix, elle l'est à l'intérieur d'elle-même où les luttes politiques n'ont pas de profondes actualité, où la subversion s'est dissipée, et où les divisions sociales s'estompent grâce à la prospérité générale, et à une équité croissante et nécessaire dans la répartition des fruits du progrès national. La nation est en paix au dehors, où pour le moment, elle n'est engagée dans aucun conflit d'aucune sorte, tout en se mettant en mesure de disposer, le cas échéant, d'armes modernes, d'armes de défense modernes et puissantes. Cette situation qui est toute nouvelle, pour la France, lui permet de considérer et de traiter sereinement les sujets qui la concernent. Et c'est de quelques-uns de ceux là que je voudrais m'entretenir avec vous aujourd'hui. Du reste, ceux qui seront choisis, je le pense, forment un tout, et ils rejoignent tous les autres. Alors, à vous la parole, s'il vous plaît, mesdames et messieurs, et je vous demande de, annoncer les questions qu'il vous paraît particulièrement intéressant de me poser. Ensuite nous les grouperons, comme nous faisons d'habitude, et je tâcherai d'y répondre, cette fois ci encore, je vous en prie.
Journaliste 1
Je voudrais, monsieur le Président, que vous répondiez, si possible, à cette question que se posent certainement des millions et des millions de français : demanderez-vous le renouvellement de votre mandat ?
Journaliste 2
Vous venez de reconnaître le gouvernement de Pékin comme celui de la Chine.
Charles de Gaulle
Oui
Journaliste 2
Et le gouvernement de Pékin revendique Formose comme partie intégrante du territoire national. Dans ces conditions, pouvez vous nous dire, s'il vous plaît, ce que représente encore à vos yeux, le gouvernement installé à Taïpei et auprès duquel vous maintenez une mission diplomatique. Ensuite, vous avez un jour, dans cette salle, évoqué le visage d'une Chine, innombrable et misérable, indestructible et ambitieuse, et regardant autour d'elle les étendues sur lesquelles il lui faudra se répandre un jour. Pouvez vous nous dire, si vous croyez que cette Chine est désormais disposée à accè..., à favoriser le maintien ou la rentrée en Asie d'une puissance européenne, si décolonisatrice qu'elle soit, et la neutralisation dans le sud-est asiatique d'Etats sur lesquels on a toujours cru qu'elle visait à les satellette..., sattellitaliser...
Journaliste 3
Mon Général, comment envisagez vous, mon Général, la question de Chypre ? C'est-à-dire : est-ce que la France, elle est disposée à participer, en contingent de l'OTAN dont il est question, d'envoyer à Chypre pour maintenir l'ordre.
Charles de Gaulle
Et, mais encore, mais encore...
Journaliste 4
Mon Général, croyez, pouvez vous nous dire comment vous voyez les perspectives européennes et les perspectives du Marché Commun à la suite des accords intervenus à Bruxelles à la fin de l'année passée ?
Journaliste 5
Mon Général, Benedetti de, mon Général,
Charles de Gaulle
Je vous écoute
Journaliste 5
Vous avez fait une allusion tout à l'heure aux luttes intérieures, je voudrais mon Général vous demander ceci. Il y a maintenant 5 ans que vous êtes entré en fonction comme Président de la République, quel est le jugement que vous portez sur l'actuelle constitution après l'expérience qui en a été faite ?
Journaliste 7
Monsieur le Président, je représente le journal japonais. Monsieur le Président, au sujet de la reconnaissance de la Chine Populaire par la France, pourriez vous nous dire quelle est la vision de l'Extrême-Orient que vous avez dans une carte politique internationale, et quelle est la place que le Japon y occupe ? Et ensuite, les préparatifs français, en vue de, des expériences nucléaires, dans le Pacifique, ont déjà provoqué des réactions défavorables. Croyez vous, monsieur le Président, que cette crainte soit injustifiée ?
Journaliste 1
Mon Général, pourriez vous nous dire pour quelle raison, de principe et d'opportunité, le gouvernement français a décidé de reconnaître, de nouer des relations diplomatiques avec la Chine Communiste ?
Journaliste 8
Monsieur le Président, voici un an, vous avez consacré votre conférence de presse à 2 thèmes, vous avez bien voulu nous dire pour quelle raison vous jugiez inopportune l'entrée éventuelle de l'Angleterre au Marché Commun, et d'autre part, les espérances nées du Traité de Coopération franco-allemand. Au bout d'un an, pouvez vous nous dire ce que vous pensez de ce qu'a été la coordination des diplomaties française et allemande, en 63, et si, on n'est pas quelque fondé à craindre qu'à Bonn, certains pensent attribuer à la République Fédérale ce rôle d'allié numéro un des américains en Europe, et de Cheval de Troie, comme on a dit, que vous redoutiez de voir prendre par la Grande-Bretagne.
Journaliste 11
Monsieur le Président, Mon Général, à la suite de la visite du Premier Ministre du Canada, envisagez vous les relations spéciales avec le Canada, et dans l'affirmative, pouvez vous donner quelques précisions sur les formes et les résultats que vous escomptez ? En tant que journaliste italien, monsieur le Président Monsieur le Président Monsieur le Président, en tant que journaliste italien, et à la vieille, à la veille de la visite à Paris du Président de la République italienne Antonio Segni, je vous demande, que pensez-vous des projets et des initiatives actuelles au sujet de l'Europe politique ?
Journaliste 1
Monsieur le pré..
Journaliste 11
Mon Général, Attendez messieurs. Monsieur le Président, la France vient de renouer ses relations avec les pays arabes, est-ce que ce fait a une influence sur les relations traditionnelles d'amitié entre la France et Israël, et pensez vous, mon Général, qu'on pourrait envisager un jour que l'influence rénovée de la France et votre prestige personnel pourraient aider les peuples du Moyen-Orient d'arriver à une coexistence pacifique ?
Journaliste 12
Quelle place pourrait avoir l'Amérique Latine dans votre politique de coopération avec les pays en voie de développement ?
Charles de Gaulle
Bien. Eh bien je vous remercie messieurs, vous voyez combien, vous voyez combien, le monde est compliqué, nous allons tâcher, non pas de le simplifier lui-même, mais de concentrer les sujets. D'après ce qu'il me semble, les principaux concernent d'abord nos institutions, concernent également l'Europe, en particulier ce qui a trait au Marché Commun et à ce qui peut s'ensuivre. Concernent également la coopération de la France avec un certain nombre de pays du monde, et concernent enfin, naturellement, l'ouverture de relations régulières normales entre la France et la Chine. C'est de ces sujets là que je m'en vais traiter devant vous, si vous le voulez bien, en commençant par le premier que j'ai évoqué et qui concerne les institutions sur lesquelles vous m'avez posé une question, dont je vous demande de bien vouloir me la formuler de nouveau.
Journaliste 5
Mon Général, c'est une question qui est extrêmement simple, je me permets de vous demander quel est le jugement que vous portez sur la constitution actuelle, après l'expérience de 5 ans qui en a été faite, expérience de 5 ans, puisqu'il y a maintenant 5 ans que vous êtes entré en fonction comme Président de la République.
Charles de Gaulle
Je vous répondrai que, une constitution, ça me paraît être un esprit et puis les institutions, et puis encore une pratique. Pour ce qui est de la nôtre, son esprit procède, évidemment, de la nécessité où nous étions de procurer à nos pouvoirs publics l'efficacité, la stabilité, la responsabilité dont ils étaient pourvus, dépourvus sous la IIIème et sous la IVème République. Il est vrai que la réforme a été déclenchée en 1958, par la secousse survenue à Alger, et qui étalait l'impuissance du régime d'alors à surmonter une crise où risquait de sombrer notre unité nationale. Déjà d'ailleurs en 1940, on avait vu dans des circonstances, du reste beaucoup plus tragiques encore, abdiquer un régime de cette sorte. Mais même en dehors de ces brutales démonstrations, personne, en vérité, ne doutait qu'un pouvoir qui était à la discrétion des partis, qui se paralysait dans les compromis, et qui s'absorbait dans ses propres crises, personne ne doutait qu'il fut incapable de mener les affaires de notre pays. Et c'est pourquoi l'esprit de notre constitution procède de l'idée que le pouvoir n'est pas la chose des partisans mais qu'il doit procéder du peuple, ce qui implique que le Chef de l'Etat élu par la nation en soit la source et le détenteur. Et c'est en effet ce qui s'est passé au vu et au su de tout le monde, quand j'ai été amené à reprendre les affaires du pays, et puis quand j'ai assumé les fonctions de Président. Le dernier référendum n'a fait que confirmer cette conception dont je ne crois pas qu'elle ait été, depuis 5 ans, ni méconnue par les responsables, ni rejetée par le peuple, ni infirmée par les évènements. Il y a aussi, ai-je dit, les institutions ou si vous voulez, la répartition des pouvoirs. A cet égard, la constitution a été observée comme elle est. Les rôles respectifs qu'elle attribue restent au Président qui est garant du destin de la France et de celui de la République, et qui est par conséquent chargé de lourds devoirs et disposant de pouvoirs étendus au gouvernement. Siégeant auprès du Chef de l'Etat qui l'a nommé, siégeant donc autour du chef de l'Etat pour la détermination et la mise en oeuvre de la politique, gouvernement dirigeant aussi l'administration. Rôle respectif attribué au Parlement qui doit exercer le pouvoir législatif et contrôler l'action du ministère. A ce point de vue là, je pense que les dispositions constitutionnelles ont été effectivement observées. Alors il y a aussi la pratique, et celle-ci dépend évidemment, pour une part, des hommes. A ce sujet, pour ce qui est du Président, il est vrai que son équation personnelle a compté mais je doute que dès l'origine, on ne s'y attendit pas. Et quant aux ministres, et pour commencer au Premier, c'est-à-dire successivement monsieur Michel Debré et monsieur Georges Pompidou, ils ont agi avec une efficacité évidente, mais chacun à sa façon et qui n'était pas la même. Pour ce qui est du Parlement, il a exerçé le pouvoir législatif, mais il a imprimé à sa tâche et à son attitude, un rôle différent, suivant qu'il vivait sous l'actuel régime sa première ou sa deuxième législature. Et quant aux circonstances, elles ont été, elles aussi, variables. Puisqu'elles ont comporté, notamment, des instants où la République s'est trouvée menacée par une grave subversion. Eh bien l'épreuve des hommes et des circonstances a montré que l'instrument répond à son objet. Non pas seulement dans les moments de relative tranquillité, mais aussi dans les moments difficiles. Et sur ce dernier point on a pu constater que la constitution offre les moyens d'y faire face. C'est-à-dire : le référendum, l'article 16, la dissolution de l'Assemblée Nationale. Par conséquent, il me semble qu'il y a, depuis 5 ans, une réussite constitutionnelle, et j'en attribue, pour ma part, la raison, essentiellement, à ceci : que nos institutions répondent aux exigences de notre époque, qu'elles répondent aussi à la nature du peuple français, et à ce qu'il souhaite réellement. Alors, certains qui trouvent peut-être la mariée trop belle proposent certains changements mais qui seraient de nature à bouleverser le système de fond en comble. C'est ainsi que quelques-uns préconisent le gouvernement de législature. L'Assemblée Nationale, quand elle aurait une fois donné sa confiance, au gouvernement, ne pourrait plus le renverser, à moins que ne soit déclenchée la dissolution automatique. De cette façon, le Chef de l'Etat n'aurait pas à intervenir, et je ne serais pas surpris que ce soit là un des motifs qui inspire principalement les auteurs de la proposition. Mais par là aussi, les partis seraient en mesure de faire en sorte que la désignation du Premier Ministre, et puis, au moment choisi par eux, son remplacement, la composition du gouvernement, ses divisions, provoquées du dehors, ses remaniements. La politique affirmée avec ses fluctuations, tout cela, soit de nouveau les objets des jeux et des combinaisons des partis. Tandis que leur savoir-faire trouverait bien moyen d'éviter qu'il n'y ait à volonté une crise caractérisée qui imposerait la dissolution ; on en reviendrait donc, de cette manière, au régime d'assemblée. Certains autres qui, peut-être, estiment qu'il vaut mieux admettre quelque chose d'irréversible, reconnaissent que le Président de la République doit être élu, mais à condition, élu par la nation, mais à condition, que le parlement de son côté soit érigé en une sorte de forteresse inexpugnable. Les partis retrouveraient leur empire et leur sûreté. Ceux là préconisent un système qualifié de présidentiel et qui est analogue à celui des Etats-Unis. Mais ils affirment leur proposition sous la forme que voici : que le Président soit élu par la nation, qu'il le soit en même temps que l'Assemblée Nationale, et qu'il détienne, lui, le pouvoir exécutif. Et puis que le parlement soit de son côté chargé complètement du pouvoir législatif, mais surtout, que ni l'un ni l'autre, ni le Parlement ni le Président, enfermé chacun dans son domaine, n'ait pas aucune prise sur l'autre. Le Président ne pouvant dissoudre, et le Parlement ne pouvant renverser. Ainsi disent-ils, le pouvoir serait concentré entre les mains d'un seul, et on inviterait ainsi, on éviterait ainsi les inconvénients que présente la division de ce pouvoir entre le Président et le Premier Ministre. Tandis que le Parlement, se trouvant intangible, voterait ou non, les lois, le budget, comme il le jugerait bon. Eh bien il est vrai qu'une constitution de cette sorte fonctionne cahin-caha aux Etats-Unis. Mais c'est dans un pays qui, en raison de sa composition ethnique, de ses richesses économiques, et de sa situation géographique, de sa position géographique, n'a jamais connu d'invasion. Et qui depuis un siècle n'a connu aucune révolution. D'un pays où d'ailleurs il n'y a que deux partis. Lesquels ne sont opposés l'un à l'autre par rien d'essentiel, dans aucun domaine, national, social, moral, international. D'un pays fédéral où le gouvernement n'assume que les tâches générales : la défense, la diplomatie, les finances, tandis que les 50 Etats de l'union sont chargés de tout le reste. Et comment une constitution de telle sorte pourrait-elle convenir à la nation française qui est très fortement centralisée par l'effort des siècles, qui a connu toutes les secousses extérieures et intérieures, depuis 7 générations, qui est exposée à en rencontrer d'autres et où les partis qui sont multiples se trouvent, excepté celui qui pousse au bouleversement, se trouvent divisés et impuissants. Alors, moi je crois qu'il ne faut pas que dans la France, telle qu'elle est, le Président soit élu en même temps que les députés. Ce qui mêlerait sa désignation à la lutte des partis, ce qui altèrerait le caractère et abrègerait la durée de sa fonction. Et je ne crois pas non plus qu'il soit normal, ici, de confondre dans la même personne, le Président de la République et le Premier Ministre. Oh naturellement, il ne faut pas qu'il y ait de dyarchie au sommet, mais il n'y en a pas. Et en effet, le Président qui est l'homme de la nation, désigné par elle pour répondre de son destin, le président qui nomme le gouvernement, et en particulier le Premier Ministre, qui peut le changer lorsqu'il estime que la tâche qu'il lui destinait est terminée, ou bien s'il se trouvait qu'il ne s'entendit plus avec lui. Le Président qui arrête les décisions prises dans les conseils, qui promulgue les lois, qui négocie et signe les traités, qui décrète ou non les mesures qui lui sont proposées, qui est le chef des armées, qui nomme aux emplois publics, je vous récite la constitution. Le Président qui, en cas de péril, doit prendre sur lui de faire tout ce qu'il faut, le Président est naturellement le seul détenteur de l'autorité de l'Etat. Mais justement, la nature, l'étendue, la durée de sa fonction, exigent qu'il ne soit pas absorbé par la conjoncture politique, parlementaire, économique, etc. Cela, c'est le lot, d'ailleurs aussi méritoire que complexe et qu'essentiel du Premier Ministre français. Bien sûr, il faut pas que les deux champs d'action soient séparés d'une manière étanche, et d'ailleurs les conseils et les entretiens sont là pour permettre au Chef de l'Etat de définir l'orientation de la politique nationale. Et pour les membres du gouvernement, et d'abord pour le Premier, de faire connaître leur point de vue, de préciser leur action, de rendre compte de l'exécution, etc. Il peut arriver que les deux plans soient confondus, dans le cas où il s'agit d'un sujet qui engage tout. Alors le Président fait la répartition comme il le juge nécessaire. Mais s'il doit être entendu, et c'est vrai que l'autorité indivisible de l'Etat est déléguée toute entière au président par le peuple qui l'a élu, et qu'il n'y en a aucune autre, ni ministérielle, ni civile, ni militaire, ni judiciaire, qui ne puisse être conférée ou maintenue autrement que par lui. Et qu'il lui appartient d'ajuster le domaine suprême qui lui est propre avec ceux dans lesquels il délègue l'action à d'autres, il serait foncièrement mauvais que dans les temps ordinaires, la fonction et le champ d'action du président de la République soient confondus avec ceux du Premier Ministre. Mais alors disent ceux qui ne se sont pas encore fait ou plutôt défait des conceptions d'autrefois, mais alors le gouvernement qui est nommé par le Président, et qui est celui du Président est également responsable devant le Parlement, comment arranger cela ? Eh bien répondons ! Que le Président qui nomme le gouvernement a été élu par la nation, et par conséquent, investi de sa confiance. C'est d'ailleurs toute la question et c'est l'essentiel du changement qui a été apporté. Et puis, le gouvernement, qui du reste n'est plus composé de personnalités appartenant au parlement, ne se trouve devant les chambres, ne se trouve plus du tout dans la situation où il se trouvait, du temps où il ne procédait que des combinaisons des groupes. Ajoutons à cela, que le gouvernement, vis-à-vis du parlement, a sans aucun doute à collaborer d'une manière constante, mais qu'en définitive, la censure n'est prévue par la constitution dans les rapports entre le ministère et le parlement que dans des conditions qui font de cette rupture, qui donnent à cette rupture, un caractère d'extraordinaire gravité. Alors dans ce cas-à, le Président, qui a la charge d'assurer la continuité de l'Etat, a aussi les moyens de le faire, puisqu'il peut recourir à la nation, pour trancher le litige. Soit par voie du référendum, soit par la voie des élections, soit par les deux. Il y a toujours chez nous une issue démocratique. Mais si nous adoptions le système en vigueur aux Etats-Unis, si nous l'adoptions nous, la France, il n'y en aurait pas dans notre pays comme il est, je le répète, le fait que le Président serait en même temps le Premier Ministre, et qui ne pourrait pas recourir aux électeurs, dans le cas d'une obstruction parlementaire, sur le terrain législatif et budgétaire. Et que le Parlement ne pourrait pas non plus le renverser, on aboutirait à une opposition chronique entre les deux pouvoirs. Et alors, il en résulterait, ou bien la paralysie générale, ou bien des situations qui ne pourraient être tranchées que par des pronunciamento, ou bien la résignation d'un Président mal assuré qui, sous prétexte d'éviter le pire, choisirait de s'y abandonner en se soumettant, comme autrefois, aux injonctions, aux volontés des partisans. Et je ne serais pas surpris que ce soit cette dernière hypothèse que caressent de préférence les partisans assez imprévus maintenant du régime présidentiel. En tous les cas, notre constitution est bonne. Elle a fait ses preuves depuis 5 ans aussi bien dans des moments, je le répète, graves pour l'avenir de la république que dans des périodes de tranquillité. Bien sûr, plus tard, d'autres hommes et d'autres circonstances pourront lui faire prendre, un tour, un style, comme on dit, plus ou moins différent. Et puis, l'évolution de la société française, dans notre temps de développement, de progrès, de planification, nous conduira à reconsidérer l'une de ces dispositions. Je veux parler de ce qui concerne la composition et le rôle du conseil et Economique et Social, mais il y aura là une précision qui ne bouleversera pas l'économie de la constitution. Gardons donc celle-ci comme elle est. Tout en nous expliquant que ne s'en accommodent volontiers, ni ceux qui regrettent, tout haut ou tout bas, la confusion d'autrefois, ni cette entreprise qui vise au régime totalitaire et qui voudrait créer, chez nous, un trouble d'où sa dictature pourrait sortir. Mais le peuple, lui, a choisi, et pour ma part, je crois que c'est définitivement. On m'avait parlé de la coopération et en particulier, à propos de, d'autres pays comme par exemple l'Amérique Latine. Pourriez vous me répéter la question que vous m'avez posée monsieur ?
Journaliste 12
Quelle place pourrait avoir l'Amérique Latine dans votre politique de coopération avec les pays en voie de développement ?
Charles de Gaulle
Il est bien vrai que le développement des pays du monde, et en particulier de ceux qui jusqu'à présent n'ont fait qu'entamer ce grand mouvement, c'est la question mondiale par excellence. Il y a une civilisation moderne, c'est l'Europe qui l'a inventée, et puis ensuite, il l'a transportée en Amérique, et aujourd'hui l'Occident, de part et d'autre de l'Atlantique, est la source et l'artisan de cette civilisation. Ça consiste à associer le travail des hommes avec le rendement des machines. Et ainsi d'obtenir un immense progrès, auquel partout la science, la technique, la politique s'appliquent essentiellement. Alors cette civilisation a atteint tout l'Univers. Et en particulier touche tous ces peuples qui, jusqu'alors, en pratiquaient d'autres, et quelquefois très avancées, et qui maintenant se tournent vers la nouvelle venue. Tant que les obstacles naturels, les distances, l'hostilité, l'immobillisme, ont tenu ces masses lointaines à l'abri des courants nouveaux, les pays développés ont pu considérer les retardataires comme des marchés exotiques ou bien des terres à coloniser. Mais cette époque est révolue. L'époque où il n'y avait de contact entre les uns et les autres, que par des explorateurs, des commerçants, des soldats, des missionnaires ou des administrateurs. Je dis que cette époque est révolue. Elle l'est du fait des communications, du fait de l'interpénétration militaire, politique, économique, qui s'est produite partout dans le monde, à l'occasion des deux guerres mondiales. Naturellement, il y a aussi la concurrence du camp totalitaire et du camp de la liberté. Et l'action des ambitions nationales qui se manifestent sous le couvert des idéologies. Tout cela introduit dans cette immense mutation des bouillonnements de toutes les sortes. La France, bien entendu, joue un rôle considérable dans cette vaste évolution, en raison, tout d'abord des positions que son, sa politique, son économie, sa culture, sa force, lui avaient fait acquérir dans les 5 parties du monde. Et puis surtout, à cause de son génie, du caractère de son génie, qui fait d'elle, de tout temps, un champion et un ferment de la libération humaine. Où je ne parle pas seulement des multiples encouragements et interventions qui ont été prodigués par elle, de siècle en siècle, pour aider à l'affranchissement de tant de peuples, et de tant d'hommes opprimés. Je ne parle pas seulement aussi, non plus, des influences spirituelles et culturelles qui, à partir de chez nous, se sont répandues dans le même sens, en tant de régions de l'univers. Mais je parle aussi du fait que ce nous donnâmes aux autres est resté gravé partout où nous l'avons fait dans beaucoup d'esprits et sur beaucoup de sols. Naturellement, tant que la colonisation était la seule voie par laquelle il était possible de pénétrer des peuples repliés dans leur sommeil, nous fûmes des colonisateurs, et quelquefois impérieux et rudes. Mais au total, le bilan de ce que nous avons donné aux autres est largement positif pour toutes les nations où nous l'avons fait. En tout cas, aujourd'hui, à cause de l'évolution qui est en cours, d'un bout à l'autre du monde, à cause aussi de l'ébranlement universel qui a été causé par les deux guerres mondiales, à cause du mouvement d'idéalisme qui, chez les plus avancés, porte beaucoup d'esprits à vouloir qu'on aide les moins bien pourvus, la décolonisation s'est imposée. Et puis d'ailleurs, les puissances occidentales, par le fait même qu'elles offraient aux populations qu'elles administraient, et en particulier à leurs élites, qu'elles offraient les idées et la pratique de leur propre civilisation, les puissances occidentales ont elles-mêmes préparé l'affranchissement des colonisés. Pour ce qui est de nous français, il est clair que la politique des Gentil, des Brazza, des Gallieni, des Sarraut, des Lyautey, des Ponty, qui a toujours tendu à élever les populations où leur action s'exerçait, les ont conduite à mesurer ce qui était leur possibilité nationale. Reconnaître la libre disposition des peuples, et je parle de ceux qui sans être le nôtre dépendaient de nous, qu'elle a été au total et malgré les saccades la politique de la France. Celle que la France Libre avait proclamé dès 1943 à Brazzaville, et celle que la République a accompli dès qu'elle a pu se dégager d'un régime d'impuissance et de confusion. Bien sûr, c'est aux peuples qui sont partis de notre administration pour former des Etats souverains et qui, ont obtenu leur indépendance, d'accord avec nous, et en outre, de telle sorte que malgré tous les déchirements, et en définitive, il en sortit dans l'amitié entre eux et nous, une sincère coopération. C'est à ces peuples là que nous prêtons principalement notre aide, pour le moment. Alors, cela nous coûte cher. Il y a un très important rapport qui a été, vous le savez peut-être, déposé récemment à ce sujet, par monsieur Jean-Marcel Jeanneney et par sa commission, sur les tenants et les aboutissants de l'aide que nous apportons, où que ce soit. Cela fait, pour l'aide publique, c'est-à-dire pour celle qui est fournie d'Etat à Etat, au point de vue économique, financier, culturel, technique, militaire, cela fait 5 milliards, de nos francs actuels en une année. Environ, 5 milliards. Et quant aux aides privées, sous toutes les formes, elles donnent un total d'à peu près, 2 milliards par an. Voilà donc 7 milliards de francs actuels que nous détournons de nos ressources pour aider les peuples avec lesquels nous sommes en coopération. Il n'y a pas un seul pays du monde qui donne une pareille proportion de ce qu'il fait pour son propre progrès, qui le consacre, qui le donne pour le progrès des autres. Après nous, le pays qui vient en tête, c'est l'Amérique. Sans doute, les concours qu'elle accorde à beaucoup de pays donnent en valeur absolue un total qui est extrêmement considérable. Mais enfin, l'aide qu'elle leur fournit, par rapport à ses propres moyens, n'est pas en pourcentage, la moitié de ce qu'est la nôtre. Et quant à l'Union Soviétique, elle est encore beaucoup plus loin. Il est vrai qu'il y a une contrepartie, le maintien de courants commerciaux, actifs avec les Etats arabes et avec les Etats noirs de l'Afrique, ainsi que certaines, certains droits qui nous sont reconnus dans l'exploitation de telle ou telle matière première, par exemple, d'une part du pétrole algérien, ne nous sont pas indifférents. Bien sûr, le total de ce que nous en retirons est bien moindre que le total de ce que nous donnons. Mais, qu'il y ait une contrepartie, ce fait seul a pour nous de l'importance, et nous serions naturellement très peu portés à donner beaucoup à qui ne donnerait rien. Cependant, l'importance, l'importance de la coopération doit être évaluée, moins en chiffre que au point de vue des avantages qu'elle peut procurer. Des avantages généraux qu'elle peut procurer, soit à nous, soit à nos partenaires. Pour ceux-là, il est bien évident que le concours qui leur est apporté, à condition qu'il se conjugue avec leur propre effort, élève peu à peu leur condition matérielle. Mais surtout, en formant mentalement, techniquement, pratiquement, leurs éléments nationaux aux activités civilisatrices de notre siècle. La coopération les mets à même de conduire, peu à peu, leur propre progrès, et par conséquent, d'apporter tôt ou tard, leur contribution à la civilisation moderne. Car c'est là que le monde les attend, parce que c'est de ça qu'il s'agit. Si ces pays peuvent un jour prendre une part active, positive, au développement de l'humanité, comme est en train de l'accomplir notre époque, alors leur place est assurée parmi les Etats. Mais qu'au contraire, ils se dilapident eux-mêmes en agitation ou en surenchère extérieure ou intérieure, alors l'univers n'y verra bientôt plus autre chose que des terrains de rivalités, et un jour des champs de bataille. Pour les ambitions impérialistes d'aujourd'hui et de demain, et dans ce cas là, il va de soi que la France transporterait ailleurs son espérance et son aide. Mais si ces peuples, en commun avec le nôtre, bâtissent une oeuvre utile à tous les hommes, alors indépendamment de l'avantage qu'ils en retireront eux, notre propre rayonnement et nos moyens d'action ne manqueront pas d'en être étendus. Et c'est par là que la coopération a des buts très élevés et des motifs très forts, et c'est par là qu'elle dépasse le cadre africain. Par cette voie, la France peut se porter vers d'autres peuples, qui dans d'autres continents accomplissent leur développement et sont plus ou moins avancés à cet égard. A des peuples qui nous attirent d'instinct, et de nature, à des peuples qui, pour leur propre effort, peuvent souhaiter trouver un concours qui soit suivant notre esprit et à notre manière, et qui voudraient, par conséquent, nous associer à leur progrès et inversement, réciproquement, prendre leur part de tout ce qui est de la France. C'est de cela que nous avons traité avec monsieur Lester Pearson, Premier Ministre du Canada, au cours de l'aimable et fructueuse visite qu'il nous a faite récemment. C'est de cela que nous allons prochainement nous entretenir avec monsieur Lopez Mateos, président du Mexique, et plus tard, avec les gouvernements de l'Amérique du Sud, à l'occasion de voyages que j'espère pouvoir y faire. C'est de cela que nous parlerons à notre ami, le Prince Sihanouk, chef de l'Etat du Cambodge, et ensuite au roi du Laos, à sa majesté le roi du Laos, et au Prince Souvanna-Phouma, son premier Ministre, quand nous les recevrons à Paris. Il est vrai que cet effort, que la France s'impose, est matériellement limité par nos ressources qui ne sont pas immenses. Mais enfin, notre propre avance fait que, d'année en année, nos moyens s'accroissent quelque peu. Et puis, souvent, pour nous le problème consiste à apporter à nos amis des ferments de progrès techniques et culturels qui exigent plus encore de capacités humaines et de compréhension cordiale que d'argent. Enfin, qui sait, si l'Europe, s'organisant comme nous le lui proposons, ne voudrait pas, solidairement avec nous, prendre une part, de plus en plus grande, à cette oeuvre dont dépend le salut de notre espèce. Tout se tient. Ce que nous tâchons de faire, pour que se bâtisse une Europe qui soit elle-même, se conjugue avec ce que nous faisons en faveur des pays qui montent dans notre civilisation. Oui, la coopération, c'est désormais une grande ambition de la France. Puisque j'ai évoqué l'Europe, je voudrais que celui d'entre vous, messieurs, qui m'a posé une question, au sujet de l'organisation européenne, veuille bien la répéter.
Journaliste 4
Pouvez vous nous dire, pouvez vous nous dire, mon Général, comment vous voyez les perspectives du Marché Commun, à la suite de l'aboutissement des négociations de Bruxelles, à la fin de l'année passée ?
Charles de Gaulle
Ce qu'il y a de capital, à mon avis, dans l'adoption des règlements agricoles par les Six, c'est que l'Europe économique, semble avoir choisi d'exister. Jusqu'alors, on pouvait en douter. Bien sûr, il y avait toutes sortes de déclarations et de considérations théoriques qui étaient évoquées, depuis longtemps, dans beaucoup de milieux, à Bonn, à Rome, à La Haye, à Bruxelles, Luxembourg, à Paris, quant à l'avantage que présenterait la création d'une Communauté Economique Européenne. Mais, comme on en parlait et comme on en écrivait, mais cette communauté, il fallait la faire. Et pour ça, on devait sortir du royaume enchanté de la spéculation, pour agir dans le domaine des âpres réalités. Comme toujours, les éléments de solution ont été élaborées par les techniciens. Mais ensuite, pour aboutir, la décision, malgré tous les intérêts contradictoires, ne pouvait venir que des Etats. C'est en effet ce qui est arrivé. La commission de Bruxelles, ayant fourni objectivement des travaux d'une grande valeur, et offrant aux négociateurs, à mesure de leurs discussions, des suggestions bien étudiées, les gouvernements n'en ont pas moins été obligés de trancher et de prendre leur responsabilité. Ils l'ont fait, et ils l'ont fait dans le délai qu'ils s'étaient à eux-mêmes impartis. A partir de là, c'est à eux, bien sûr, qu'il incombe de faire exécuter par leur pays respectif les engagements qui ont été pris en commun. Et, on a pu voir, quelle qu'ait été l'importance et la valeur des travaux et des conseils de la commission et quelle que doive demeurer cette importance, on a pu voir que le pouvoir et le devoir exécutif n'appartiennent qu'au gouvernement. Ainsi ressort, une fois de plus, l'impropriété tendancieuse de conception et de termes qui veut absolument baptiser l'exécutif, une réunion si qualifiée qu'elle soit d'experts internationaux. Pour franchir les fossés qui les séparaient, les Six ont eu de grandes difficultés, les obstacles étaient de taille. Je crois bien qu'ils ne les auraient pas franchi, si l'idée et l'intérêt d'une Europe unie, en commençant par l'économie, n'avait pas eu une force et un attrait puissant. Je dis que les des obstacles étaient de taille, et ils l'étaient surtout, naturellement, dans le domaine agricole. En effet, pour ce qui est de l'industrie, il n'y a pas de différence de nature, dans l'industrie, en Allemagne, en Italie, en Hollande, en Belgique, au Luxembourg, en France, qu'il s'agisse de la production du travail, de l'organisation, de l'équipement, de l'approvisionnement des entreprises, et surtout des principales. Il va de soi que, tout de même, pour supprimer les tarifs douaniers qui s'appliquent à l'intérieur des Six, aux produits fabriqués, et pour établir, à leur sujet, vis-à-vis des autres pays du monde, un tarif qui soit commun, il a fallu à chacun des Six adapter son industrie à la concurrence sur un marché de 200 millions d'hommes. Mais enfin, les ajustements industriels n'ont pas été les bouleversements, et il n'en est pas du tout de même pour ce qui est de l'agriculture. En effet, la nature, le volume, l'espèce des produits agricoles, et les conditions relatives à la structure et au travail des exploitations, et puis la part respective que prennent les produits nationaux et les produits importés, dans la nourriture de la population, et dans le commerce extérieur, sont très différents entre les 6 Etats. Pour qu'on en vienne, dans ce domaine, à abattre vraiment toutes les barrières, entre l'Atlantique et l'Elbe, et entre la Mer du Nord et la Méditerranée, et pour qu'on y mange ce qui y pousse, plutôt que ce qu'on y importe, il fallait que chaque gouvernement voulût surmonter, pour son compte, les objections que telle ou telle catégorie de ses agriculteurs lui faisaient. De ces agriculteurs, redoutant de voir disparaître une protection dont ils jouissent. Et puis, il fallait que chaque gouvernement fut résolu, dans un domaine vital, qui est celui de l'alimentation, à incorporer réellement son pays dans la communauté et à contrarier des Etats qui lui vendent des produits agricoles en échange d'un égal montant de ces produits fabriqués. On aurait pu imaginer que la communauté de l'Europe ne serait faite que pour l'industrie. Et de fait, le Traité de Rome qui règle l'affaire industrielle touche à peine la question agricole. Mais vraiment, exclure de l'économie européenne tout ce que produit le sol de l'Europe, c'était renoncer à faire une véritable communauté. Puis d'ailleurs, la France n'aurait pas pu accepter un traité limité de la sorte. Nous sommes une nation agricole, en même temps qu'industrielle, et l'idée que, en plaçant dans le cadre européen la production de nos usines, on y aurait, on aurait mis à l'écart la production de nos champs, nous était insupportable. D'ailleurs, ça aurait amené chez nous, une rupture de notre équilibre économique, financier et social que nous ne voulions pas supporter. C'est pourquoi il fallait pour la France que l'agriculture fut incorporée au, à la communauté. Faute que quoi, comme nous l'avions fait connaître, nous aurions été obligé de reprendre notre liberté à tous les égards et il n'y aurait pas eu de Marché Commun. Alors, convenons que des 6 Etats, nous sommes les plus intéressés, dans la solution de cette question agricole. Parce que c'est nous qui sommes en mesure de fournir le plus de céréales, le plus de viande, le plus de lait, le plus de beurre, le plus de fromage, le plus de vin et avec l'Italie, le plus de légumes et de fruits. C'est pourquoi d'ailleurs, à Genè..., à Bruxelles, nous avons été les plus pressants. Convenons aussi, que c'est l'Allemagne qui a accepté les plus grands changements dans son système économique. Parmi les 6, c'est elle qui a accepté les plus grands changements. Car en effet, tout en, jusqu'à présent tout au moins, tout en subventionnant largement son agriculture, elle achète à des pays qui sont extérieurs à la communauté, près de la moitié de ses aliments. Saluons la preuve, très claire, ainsi donnée de solidarité européenne et d'application de l'accord franco-allemand donné par le gouvernement du Chancelier Ludwig Erhard. Et disons, que notre fidélité trouvera l'occasion de répondre à cette fidélité. Convenons enfin, que l'ouverture d'un marché si grand et nouveau pose à tous les agriculteurs de l'Europe des problèmes très grands et très rudes. En particulier, les nôtres doivent savoir que les perspectives nouvelles qui sont ainsi ouvertes ne pourraient pas être maintenues ni même utilisées si, de leur côté, ils ne fournissaient pas un effort considérable, en ce qui concerne la réforme des, de leurs structures, de leurs organisations, et de leurs systèmes de commercialisation, ainsi que leur effort d'une production de qualité. Faute de quoi, eh bien, la concurrence l'emportera, même chez nous. Tout n'est d'ailleurs pas achevé. Il reste aux Six, à aboutir en ce qui concerne des dispositions détaillées d'application, puis ensuite, il faudra qu'ils fixent les prix communs des produits agricoles. Après quoi, la Communauté étant bâtie et mise en route, les 6 pourront aborder la négociation avec d'autres pays et, notamment, avec l'Amérique, pour ce qui concerne les échanges extérieurs. La France le fera, dans l'intention de maintenir les courants commerciaux aussi actifs que possibles, mais aussi dans la résolution de ne pas accorder des avantages, à moins de réciprocité. Puis surtout, il faut maintenant que les Six vivent en commun. C'est-à-dire qu'ils combattent à l'intérieur de leur ensemble les forces centrifuges qui ne manqueront pas de se manifester, et au dehors les pressions qui se feront certainement sentir pour les rompre. On peut se demander comment ils le feront ? S'ils ne se, s'entendent pas d'une manière régulière, en particulier, à l'échelon de leurs responsables suprêmes, des chefs d'Etat et de gouvernement, bref, on ne voit pas comment la coopération, la communauté économique, pourrait vivre, et a fortiori se développer, sans une coopération politique. A ce sujet, la France a fait en son temps, des propositions d'organisation à ses 5 partenaires. Et le gouvernement du chancelier Ludwig Erhard a, après celui du gouvernement du chancelier Adenauer, manifesté son approbation sur l'essentiel de cette proposition. Et même le chancelier Adenauer a pris l'initiative, à titre d'exemple probablement, l'initiative du traité franco-allemand. Et cependant, le projet, on le sait, n'a pas encore abouti, et on sait aussi pourquoi. Les opposants formulant 3 conditions qui nous paraissent inapplicables, contradictoires l'une avec l'autre, et qui tendent ou bien à livrer l'Europe à la coupe de l'Amérique, ou bien à la maintenir dans le domaine des sujets brillants de déclaration publique, déclaration politique, mais sans qu'elles se réalisent jamais. Pas d'union européenne, disent ces opposants, sinon par une intégration sous la direction, une direction supra nationale. Pas d'union européenne disent-ils, si l'Angleterre n'en fait pas partie. Pas d'union européenne disent-ils, si elle ne se confond pas avec une communauté atlantique. Mais il est bien clair, d'abord que les peuples, je dis les peuples, de l'Europe, chaque peuple de l'Europe ne voudrait pas qu'on remît son destin à un aréopage principalement composé d'étrangers. De toute façon, c'est vrai pour la France. Il est clair aussi que l'Angleterre, qui est une grande nation, et un grand Etat, l'accepterait moins que quiconque. Il est clair enfin que vouloir fondre dans une politique multilatérale atlantique, la politique de l'Europe, ce serait faire en sorte qu'elle n'en ait elle-même aucune. Mais alors, pourquoi donc voudrait elle se confédérer ? On peut penser, certains signes pourraient donner à penser que la force des choses faisant son oeuvre, les objections à l'organisation politique de l'Europe ont un peu perdu de leur virulence, et que peut-être un projet de coopération pratique, de coopération politique entre les 6 Etats pourrait paraître de nouveau à l'ordre du jour. On ne saurait douter que dans ce cas, la France serait disposée, tout comme elle l'était hier, à apporter à un tel projet une attentive considération. Nous allons parler de la Chine. Beaucoup m'ont posé des questions, multiples, en réalité, je crois que je répondrai à tout le monde, en même temps, en expliquant ce qu'il en est, et les raisons pour laquelle ce qui est fait est fait. La Chine. Un grand peuple, le plus nombreux de la terre, une race où la capacité patiente, laborieuse, industrieuse des individus, a, depuis des millénaires, compensé le défaut de cohésion et de méthode. Le défaut collectif de cohésion et de méthode, et a bâti, une très particulière et très profonde civilisation. Un très vaste pays, géographiquement compact et pourtant, sans unité. Etendu depuis l'Asie mineure et les marches de l'Europe jusqu'à la rive immense du pacifique, et puis des glaces sibériennes jusqu'aux régions tropicales de l'Inde et du Tonkin. Un Etat, plus ancien que l'histoire, toujours résolu à l'indépendance, qui s'est constamment efforcé à la centralisation, d'instinct replié sur lui-même, et dédaigneux des étrangers. Mais conscient et orgueilleux d'une immuable pérennité, telle est la Chine de toujours. Les, l'entrée en contact de ce pays là avec les nations modernes lui a été très dure et très coûteuse. Les multiples sommations, interventions, expéditions, invasions, européennes, américaines, japonaises, lui ont été autant d'humiliations et de démembrements. Alors, tant de secousses nationales, et aussi la volonté des élites de transformer, coûte que coûte leur pays pour qu'il atteigne à la condition et à la puissance des peuples qui l'avait opprimée, ont conduit la Chine à la révolution. Sans doute, le Maréchal Tchang Kai Chek à la valeur, au patriotisme, à la hauteur d'âme de qui j'ai le devoir de rendre hommage, certain que l'histoire et le peuple chinois en feront un jour autant, le Maréchal Tchang Kai Chek, après avoir conduit la Chine à la victoire alliée, qui dans le Pacifique scella la deuxième guerre mondiale, avait essayé de canaliser le torrent. Mais les choses en étaient à ce point qu'elles excluaient tout sauf l'extrême, et dès que les américains eurent retiré au maréchal le concours direct de leur force qu'ils lui donnaient sur le continent, il dut se replier sur Formose, et le régime communiste, longuement préparé par Mao Tsé Toung, établit sa dictature, il y a 15 ans de cela. Depuis lors, un énorme effort qui s'imposait, de toute façon, au sujet de la mise en valeur, des richesses naturelles, du développement industriel, de la production agricole, de l'instruction de la nation, de la lutte contre les fléaux inhérents à ce pays, la faim, les épidémies, l'érosion des sols, le débordement des fleuves, etc, cet immense effort a été entrepris sur l'ensemble du territoire. Comme toujours en système communiste, ce qui put être réalisé a comporté de terribles souffrances humaines, une implacable contrainte des masses, d'immenses pertes et gaspillages de biens, l'écrasement et la décimation d'innombrables valeurs humaines. Cependant au prix de tant de sacrifices, des résultats ont été atteints qui sont dus pour une partie à l'action de l'appareil totalitaire, et aussi à l'ardeur d'un peuple fier qui veut s'élever, en tous les cas, et qui est capable de déployer des trésors de courage et d'ingéniosité, quelles que soient les circonstances. Il est vrai que la Russie soviétique a d'abord prêté à la Chine, un assez large concours. Ouverture de crédit pour l'achat d'outillages, et d'approvisionnement, équipements miniers et industriels, installations d'usines entières, formation directe, d'étudiants et de spécialistes, envoi sur place d'ingénieurs, de techniciens, d'ouvriers qualifiés, etc. C'était le temps où le Kremlin, utilisant là comme ailleurs, la prépondérance rigoureuse qu'il s'est donné à l'intérieur de l'église communiste pour soutenir la suprématie de la Russie vis-à-vis de tous les peuples qu'un régime semblable au sien lui a subordonnés. C'est donc le temps où le Kremlin comptait garder la Chine sous sa coupe et par là, dominer l'Asie. Mais les illusions se sont dissipées. Sans doute demeure entre Moscou et Pékin une certaine solidarité doctrinale qui peut se manifester dans la concurrence des idéologies mondiales, mais sous ce manteau de plus en plus déchiré, apparaît la différence des politiques nationales. Le moins qu'on puisse dire à ce sujet, c'est qu'en Asie, où la frontière qui sépare les deux Etats, depuis l'Indoukouch jusqu'à Vladivostok est la plus longue qui soit au monde. L'intérêt de la Russie, qu'il conserve et qu'il maintient, et celui de la Chine, qui a besoin de croître et de prendre, ne saurait être confondu. Et c'est pourquoi l'attitude et l'action d'un pays de 700 millions d'habitants ne sont réglés que par son propre gouvernement. Du fait que depuis 15 ans, la Chine presque toute entière se trouve rassemblée sous un gouvernement qui lui applique sa loi, et qu'elle se manifeste au dehors comme une puissance indépendante et souveraine, la France était disposée, en principe, et depuis des années à nouer des relations régulières avec Pékin. D'ailleurs, certains échanges économiques et culturels étaient déjà pratiqués et nous avons été amenés, avec l'Amérique, l'Angleterre, l'Union Soviétique, l'Inde et d'autres Etats, en 1954, à la conférence de Genève, quand on a réglé le sort de l'Indochine, nous avons été amené à négocier avec les représentants chinois. Et il en fut de même en 1962, sous la même forme et dans la même ville, quand la situation du Laos a été quelque peu définie. Mais le poids de l'évidence et de la raison, pesant chaque jour davantage, la République Française a décidé de placer ses rapports avec la République Populaire de Chine sur un plan normal, autrement dit diplomatique. Nous avons rencontré à Pékin une intention identique, et on sait qu'à ce sujet, le président Edgar Faure, chargé et prié d'effectuer sur place des sondages officieux, a rapporté des indications positives, c'est alors que les 2 gouvernements se sont accordés pour accomplir le nécessaire. J'ai parlé du poids de l'évidence et de la raison. Et en effet, en Asie, il n'y a aucune réalité politique concernant le Cambodge, le Laos, le Viêt-nam, ou bien l'Inde, le Pakistan, l'Afghanistan, la Birmanie, la Corée, ou bien la Russie Soviétique, ou bien le Japon, etc, qui n'intéresse et ne touche la Chine. Sur ce continent, il n'y pas une paix et il n'y a pas une guerre imaginable sans qu'elle y soit impliquée. Et il est inconcevable de supposer qu'on puisse jamais conclure un traité de neutralité concernant les états du sud-est asiatiques auxquels nous, français, portons une attention toute spéciale et cordiale, sans que la Chine en soit partie. Neutralité qui devrait comporter de la part de ces Etats, naturellement, leur acceptation, qui devrait être garantie sur le plan international, qui devrait exclure, à la fois, toute action armée soutenue par tels de ces Etats vis-à-vis ou chez tel ou tel autre, et excluant aussi les multiformes interventions extérieures. Neutralité qui paraît bien, dans la période où nous sommes, être la seule situation qui soit compatible avec la vie paisible et le progrès des populations. Mais aussi, la masse, propre à la Chine, sa valeur et ses besoins présents, et la dimension de son avenir pour qu'elle se manifeste de plus en plus aux intérêts et aux soucis de l'univers tout entier. En vérité, il est clair que la France doit pouvoir entendre directement la Chine et aussi s'en faire écouter. Et puis, pourquoi ne pas évoquer, qui sait, ce qui pourra y avoir de fécond dans les rapports entre les deux peuples, à la faveur des relations entre les deux Etats. Ce qui est fait déjà au point de vue économique, à l'égard de la Chine, qui est fait par nous, et ce qui peut d'ailleurs être amélioré sera sans doute longtemps limité. Et il en est même des investissements que nous apportons déjà au développement industriel chinois. Mais le cas de la technique est sans doute très différent, de la technique dont les sources en France sont de plus en plus valables et à laquelle la Chine offre un champ, pour ainsi dire, infini. Et puis, qui sait, si les affinités qui existent entre les deux nations, pour tout ce qui concerne les choses de l'esprit, et compte tenu aussi, du fait que dans leur profondeur, elles se portent l'une à l'autre, depuis toujours, sympathie et considération, ne les conduiront pas à une coopération culturelle croissante. En tout cas, ici, cela est sincèrement souhaité. Pékin et Paris sont donc convenus d'échanger les ambassadeurs. Il y a évidemment là, de notre part, rien qui implique aucune sorte d'approbation à l'égard du régime qui domine actuellement la Chine. En nouant avec ce pays, avec cet Etat, des relations officielles, comme maintes autres nations libres l'ont fait auparavant, et comme nous l'avons fait avec d'autres pays qui subissent des régimes analogues, la France ne fait que reconnaître le monde tel qu'il est. Mais, il se peut aussi que dans l'immense évolution actuelle du monde, en multipliant les contacts directs, de peuple à peuple, on serve la cause des hommes. C'est-à-dire : celle de la sagesse, du progrès et de la paix. Il se peut que ces contacts contribuent à l'atténuation, déjà commencée, entre les, des contrastes et des oppositions dramatiques, entre les camps qui divisent l'univers. Il se peut qu'ainsi les âmes, partout où elles sont sur la terre, se retrouvent, un peu moins tard, au rendez-vous que la France a donné à l'univers, voici 175 ans. Celui de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité. Je ne veux tout de même pas terminer, sans dire un mot, puisqu'on me prétend que des millions de français voudraient être fixés sur l'avenir. Vous m'avez demandé monsieur, ce que je ferai dans deux ans. Je ne peux pas et je ne veux pas vous répondre. Alors comme ça pour vous, monsieur X, ce sera le général de Gaulle. Mesdames, messieurs, je vous remercie.