La Machine infernale de Cocteau, mis en scène par Pierre Meyrand

30 mars 1994
05m 07s
Réf. 00322

Notice

Résumé :

La Machine infernale de Cocteau est mis en scène par Pierre Meyrand à la Limousine de Limoges. Entretien avec les comédiens Arlette Tephany (Jocaste) et Christian Cloarec (Œdipe), qui évoquent le succès de la pièce malgré le parfum de désuétude de Cocteau et soulignent ses liens étroits avec la théorie psychanalytique. Extrait du duo nuptial entre Jocaste et Œdipe.

Date de diffusion :
30 mars 1994
Source :
FR3 (Collection: Autour de midi )
Fiche CNT :

Éclairage

Œdipe-roi de Sophocle a donné lieu à de multiples réécritures après l'Antiquité : Corneille, puis Voltaire ont l'un et l'autre écrit un Œdipe, tout comme André Gide au XXe siècle. Lorsque Jean Cocteau propose à son tour, en 1932, une pièce inspirée de l'œuvre de Sophocle, La Machine infernale, il élargit le cadre de la narration en incluant à sa pièce l'arrivée d'Œdipe à Thèbes, sa confrontation avec le Sphinx et ses noces passionnées avec Jocaste, ne consacrant que son quatrième acte à la révélation progressive d'Œdipe-roi. Ainsi mise en perspective, celle-ci apparaît donc comme l'aboutissement calculé d'une destinée que les dieux avaient planifiée à l'avance. La vie d'Œdipe n'est qu'une bombe à retardement, une « machine infernale » dont même les joies et les succès sont les étapes d'un engrenage fatal.

Si la pièce ne fait aucune allusion directe aux théories psychanalytiques de Freud sur la figure d'Œdipe, cependant plusieurs motifs de la pièce (le fantôme de Laïus, l'ambivalente figure féminine du Sphinx) s'y prêtent volontiers, d'autant plus que la tragique découverte du quatrième acte survient par la seule logique de la parole échangée, sans la nécessité pressante de la peste qui ravageait Thèbes dans la tragédie de Sophocle.

Pour sa mise en scène de la pièce de Cocteau en 1994 à la Limousine, scène nationale dont il est aussi le directeur, Pierre Meyrand choisit de confier à son épouse Arlette Tephany le rôle de Jocaste. Le rôle d'Œdipe est assumé par Christian Cloarec, déjà familier de l'univers de Sophocle puisqu'il a participé deux ans plus tôt à deux spectacles mis en scène par Christian Schiaretti au Théâtre de l'Odéon, Ajax et Philoctète.

Céline Candiard

Transcription

Présentateur
Vu et j’ai été voir avec plaisir votre pièce qui est donc montée pour la première fois à Limoges. Monter du Cocteau c’est un peu fou. Vous êtes l’épouse de Pierre Meyrand, le directeur de La Limousine. Pourquoi avez-vous décidé de monter Cocteau, alors que, on dit souvent que ses pièces, elles rencontrent pas vraiment le public ?
Arlette Téphany
D’abord, c’est Pierre Meyrand qui devrait vous répondre, parce que c’est lui qui, qui est en rêve, qui y pense.
Présentateur
Vous êtes quand même au courant.
Arlette Téphany
Oh je suis au courant. Non, mais c’est je crois, que c’est lui qui l’avait dans la tête depuis longtemps. Il osait pas parce que c’est vrai que Cocteau a un petit parfum désuet pour certains. Et je vous assure que La Machine, en tout cas en ce moment, fonctionne très très bien et surtout sur les jeunes. Ça rentre bien dans... Alors que le langage est très loin, il me semble, de notre époque. L’histoire est superbe en plus enfin, c’est un mythe quand même.
Présentateur
Arlette Téphany, vous êtes Jocaste sur la scène de La Limousine jusqu’au 15 avril, je ne l’ai pas dit. Et vous Christian Cloarec vous êtes Oedipe. Alors, une indiscrétion dans les coulisses, certains de vos collègues comédiens disaient c’est vrai que c’est un peu plan-plan Cocteau. Vous partagez leur point de vue ?
Christian Cloarec
C’est un peu plan-plan, c’est vrai ? Il y a des gens qui vous ont dit ça ?
Présentateur
Oui, oui.
Christian Cloarec
Des noms, des noms.
Présentateur
Non, non. Ils n’ont pas voulu le dire publiquement. C’est une indiscrétion simplement. Mais d'abord, vous en pensez quoi ?
Christian Cloarec
Non, plan-plan, d'abord excusez-moi, je ne sais… je ne vois pas ce que ça veut dire exactement "plan-plan".
Présentateur
Un peu mou, peut-être.
Christian Cloarec
Un peu mou.
Présentateur
Un peu mou, un peu suranné, peut-être.
Christian Cloarec
Je trouve pas non. Non, vraiment non réellement, je ne trouve pas. D’abord, pour répondre à la question que vous posiez à Arlette tout à l’heure, c'est-à-dire, on m’a offert pour la première, enfin, un des acteurs Pierre [Cérajol]... Robert [Cérajol] m’a offert un livre de Cocteau et en exergue dessus, Cocteau écrit trente ans après ma mort, je ressusciterai. et ben voilà, on est trente-deux ans, si je ne dis pas de bêtise, après sa mort. Donc, voilà, il est ressuscité et je trouve que la façon de revisiter les mythes comme ça, enfin, le mythe d’Oedipe, ça l’a hanté toute sa vie même dans Orphée on voit… dans le testament d’Orphée on voit Oedipe qui passe avec la petite Antigone, on ne sait pas très bien pourquoi il passe par là. Et je trouve que la façon qu’il a d’écrire ce mythe-là c’est très très agréable à jouer quand même.
Présentateur
Alors, il faut du courage. On le disait, on le reconnaît à Pierre Meyrand, pour monter du Cocteau, car encore une fois c’est encore rare. Pour ce qui est de vos rôles, c’est du courage qu’il faut ? C’est quoi ?
Christian Cloarec
Du courage.
Présentateur
Pas de complexe ?
Christian Cloarec
De complexe ? Ah, si le complexe. Je ne vais pas vous raconter quand même ce qui m’est arrivé. (Rires).
Présentateur
Si, vous êtes là pour ça.
Christian Cloarec
Bon alors, je vais raconter, je vais raconter. La veille de la première, j’ai rêvé juste avant de me réveiller que je faisais un scandale au théâtre parce que ma mère n’était pas dans le programme. C’est quand même intéressant.
Présentateur
Ça c’est génial.
Christian Cloarec
J’ai pas, j'ai pas… je ne fréquente pas encore la psychanalyse. Je veux dire, je ne suis pas encore allongé sur un divan pour dix ans.
Présentateur
Il y a des psys qui regardent cette émission.
Christian Cloarec
Mais, je pense que je vais avoir quelques coups de téléphone. (Rires)
Présentateur
Voilà, des interprétations après cette émission.
Christian Cloarec
Comme quoi, ça marche quand même, c'est-à-dire on a eu tendance de dire que Cocteau ne s’occupe pas beaucoup de Freud que ça ne l’intéressait pas vraiment. C’est quand même, le mythe est réécrit et Freud est passé par là quand même, enfin, je veux dire. Ça ne va que de lapsus en lapsus sans arrêt cette pièce. C'est-à-dire elle ne se trompe tout le temps Jocaste. Oedipe n’arrête pas de… Enfin, ils vont vers la catastrophe finale qui…
Présentateur
Alors, on va peut-être regarder un extrait. C’est précisément le duo nuptial entre Jocaste et Oedipe, donc dans la deuxième partie de cette pièce.
(Bruit)
Comédienne
Et bien, qu’a dit le croque-mitaine ? Il a dû te torturer ?
Comédien
Oui, non !
Comédienne
C’est un monstre. Il a dû te démontrer que tu étais trop jeune pour moi.
Comédien
Tu es belle Jocaste.
Comédienne
Que j’étais vieille.
Comédien
Il m’a plutôt laissé entendre que j’aimais tes perles, ton diadème.
Comédienne
Toujours abîmer tout, gâcher tout, faire du mal.
Comédien
Il n’a pas réussi à m’effrayer, soit tranquille. Au contraire, c’est moi qui l’effraie et l’on a convenu.
Comédienne
C’est bien fait. Mon amour toi, mes perles, mon diadème.
Comédien
Je suis heureux de te revoir Jocaste sans tes bijoux, sans tes ordres, simple, blanche, jeune, belle dans notre chambre d’amour.
Comédienne
Jeune Oedipe, il ne faut pas de mensonge.
Comédien
Encore !
Comédienne
Ne me gronde pas !
Comédien
Si je te gronde, je te gronde parce qu’une femme telle que toi devra être au-dessus de ces bêtises. Un visage de jeune fille. C’est l’ennui d’une page blanche où mes yeux ne peuvent rien lire d’émouvant tandis que ton visage, il me faut les cicatrices, les marques du destin, une beauté qui sorte des tempêtes. Tu redoutes la patte d’oie Jocaste. Mais que vaudrait un sourire, un regard de petite oie à côté de ta figure étonnante, sacrée, giflée par le sort, marquée par le bourreau et tendre ? Oh, tendre Jocaste, ma petite fille tu pleures. Allons bon, mais qu’est-ce que j’ai fait, Jocaste ?
Comédienne
Suis-je donc si vieille, si vieille ?
Comédien
Chère folle, c’est toi qui t’acharnes.
Comédienne
Les femmes disent ces choses pour qu’on les contredise. Elles pensent toujours que ce n’est pas vrai.
Comédien
Ma Jocaste, et moi stupide, quel ours infect. Ma chérie, calme-toi, embrasse-moi.