Que pense l'armée d'Algérie ?

11 mars 1960
23m 59s
Réf. 00009

Notice

Résumé :

Après la semaine des barricades à Alger en janvier 1960 réclamant une Algérie française, et alors que le général de Gaulle, chef de l'État, vient d'achever sa "tournée des popotes" en Algérie, reportage auprès des troupes françaises cantonnées en Kabylie dans la région de Bejaïa (Bougie) du 24 au 29 février 1960.

Type de média :
Date de diffusion :
11 mars 1960
Source :

Éclairage

Les premiers mois de l'année 1960 voient une crise de confiance s'insinuer tant dans les rangs de l'armée française qu'au sein de la population pied-noire. La guerre est toujours présente, les problèmes entre groupes s'accentuent. Pour chacun et quel que soit le camp occupé, les certitudes ont cédé le pas aux interrogations. Entre le 24 janvier et le 1er février, Alger a connu une semaine de violence, la semaine des Barricades, un événement qui incarne ces tensions et traduit le durcissement des positions. Par ailleurs, certains membres de l'armée connaissent des doutes quant à leur mission et s'interrogent sur le bien-fondé des décisions politiques.

Le général de Gaulle se rendra donc en Algérie entre le 3 et 5 mars 1960, visitant les positions militaires, et tentant par ce geste de regagner la confiance de l'armée. Aussi l'assure-t-il de son soutien et insiste-t-il sur le rôle important qu'elle doit jouer : gagner la victoire militaire avant de régler la question algérienne.

Diffusé le 11 mars 1960, ce reportage de Cinq colonnes à la une fait le tour d'une question complexe en usant d'un titre explicite « Que pense l'armée d'Algérie ? ». Fait écho à cette complexité une hétérogénéité des réponses en lien avec la position occupée sur le terrain mais aussi au sein de la hiérarchie. À la question de savoir ce qui a été ressenti à l'occasion de la semaine des barricades, les réponses sont là encore contrastées et vont d'une vision compréhensive à une dénonciation radicale. Quoi qu'il en soit, le magazine fait ici la démonstration de son aptitude à envisager un ensemble de points de vue dont sont appréhendées les logiques et filiations.

Enregistré entre les 24 et 29 février 1960, c'est-à-dire quelques jours avant le déplacement du général de Gaulle en Algérie, ce magazine atteste de la fidélité d'un corps de métier envers son chef. En effet, beaucoup des militaires interrogés se décrivent comme des hommes obéissants et n'ayant aucun état d'âme à se présenter comme tel. Quant à la conclusion qui donne la parole au colonel Bonnigal qui avait été chargé, avec ses hommes, de se rendre à Alger pour assurer le maintien de l'ordre, elle est conforme à l'image respectueuse qui a été donnée de l'armée tout au long du reportage. À propos de la semaine des barricades, ce dernier parle en effet de « quelques types qui auraient profité de cette situation pour dire au grand Charles de s'en aller et le remplacer par je ne sais pas qui ». Donnant plus de poids encore à son hypothèse, il complète ces mots d'un commentaire tranchant : « Mais alors là on n'était pas d'accord du tout ! ».

Diffusé après le voyage du général de Gaulle en Algérie et sa « tournée des popotes », ce reportage ne fait donc qu'appuyer ce sur quoi, sur un plan politique, le général avait insisté lors de son allocution télévisée du 29 janvier : « Je dis à tous les soldats français : Votre mission ne comporte aucune équivoque et aucune interprétation. Vous avez à liquider la force rebelle qui voudrait chasser la France de l'Algérie et y instaurer sa dictature de terreur, de misère et de stérilité. Tout en menant l'action des armes, vous avez à contribuer au développement matériel et moral des populations musulmanes. À les attirer à la France par le cœur et par la raison. Et quand le moment sera venu de procéder à la consultation, vous aurez à garantir qu'elle soit libre et qu'elle soit sincère ». De ce point de vue, aucun doute, Cinq colonnes marche dans les pas et les choix du général.

Béatrice Fleury

Transcription

Pierre Dumayet
Pour ouvrir l’école, on n’a pas attendu l’arrivée des bancs et des tables. L’instituteur est pourtant un ébéniste. Entièrement aux mains du FLN depuis trois ans, Agmoun est à nouveau français depuis l’opération Jumelles. On imagine, en le voyant, la situation de ce village perdu et entouré de montagnes couvertes de maquis. Il y a combien d’habitants maintenant ?
(Musique)
Pierre Dumayet
Que pense l’armée ? Personnellement, et comme vous tous, je me suis posé cette question entre le 24 et le 29 janvier dernier. Les journées de janvier sont récentes. Et je me souviens encore de ce que vous pensiez, vous, pendant que les barricades se dressaient à Alger. Nous avons voulu savoir ce que pensaient, ce qu’avaient pensé, de ces mêmes barricades, les officiers et les soldats de l’armée d’Algérie, ceux qui se battent dans les djebels. Nous avons pris, pour limite à notre enquête, un secteur opérationnel, le secteur de Bougie. Nous avons rencontré tous les officiers de ce secteur. Nous n’allons pas tous vous les présenter, ils sont trop nombreux. Nous avons choisi, parmi eux, ceux qui, personnellement, nous ont paru le plus typique.
(Musique)
Pierre Dumayet
Deux remarques. La première : certaines questions du genre « Etes-vous marié, mon capitaine ? » vous paraîtront peut-être hors de propos. En fait, nous avons posé ce genre de questions lorsque nous découvrions naïvement que ces officiers étaient des hommes faisant un métier qu’ils pourraient, après tout, faire ailleurs et moins loin de leur famille. Deuxième remarque : avant de vous faire entendre ce qu’ils pensent, nous avons voulu vous montrer ce que font ces officiers, leur travail quotidien. Notre premier capitaine, nous l’avons rencontré à Berri. Ce village, il y a six mois, était tenu par les fellagas. Aujourd’hui, les gens de Berri n’assurent pas encore eux-mêmes leur défense. On ne leur a pas encore confié d’armes mais il en est question. Voulez-vous vous présenter, mon capitaine ?
Montfort
Je m’appelle capitaine Montfort. Je commande le sous-quartier de [Watabizur] qui fait partie du secteur de Bougie.
Pierre Dumayet
Vous êtes marié, mon capitaine ?
Montfort
Je suis marié évidemment, depuis très longtemps.
Pierre Dumayet
Combien de temps vous avez passé, depuis vingt ans, avec votre femme ?
Montfort
Nous avons fait le compte avec ma femme et nous sommes arrivés à un total de périodes de trois mois ensemble, et cela, depuis 1939.
Pierre Dumayet
Selon vous, la métropole est-elle injuste envers l’armée ?
Montfort
Je crois que la métropole, effectivement, est injuste envers l’armée, parce qu’elle est déphasée à notre égard. Nous avons l’impression que, jusqu’ici, nos sacrifices ont été inutiles. Et c’est un terme que nous voulons y mettre. Je pense, la seule réaction que l’armée a eue jusqu’ici, c’est pour contrecarrer, pour stopper, justement, cette injustice.
Pierre Dumayet
Qu’avez-vous pensé des événements de janvier ?
Montfort
Eh bien, les événements de janvier… Quant à moi et à beaucoup de mes camarades, cette histoire de barricade, ça était simplement, à mon avis, un symbole. Les gens ont voulu simplement montrer que l’Algérie était avant tout française. Et moi, de mon côté, j’ai abondé dans ce sens.
Pierre Dumayet
Deuxième étape : Tizi N’Berber. Ce village a été rasé par les fellagas parce qu’il se trouvait sur leur parcours. Les villages voisins ont subi le même sort. Leurs habitants se sont regroupés autour du poste français. Des fellagas ici, voici ce que l’on en dit :
Inconnu 1
Ils ont égorgé mon adjoint. Ils ont égorgé un autre qui s’appelait [Waourid], c’est-à-dire le deuxième. Et un troisième qui avait une balle dans la cuisse. Il est infirme au travail, maintenant. Il peut pas marcher.
Inconnu 2
Ils ont tué mon neveu déjà, d’abord, dans sa maison. Il ne voulait pas aller avec eux. Il a refusé d’aller avec eux. Il a dit : « Si vous avez besoin de faire quelque chose, faites-le chez moi ». Eh bien, ils l’ont tué devant ses enfants et sa femme.
Pierre Dumayet
En attendant de pouvoir entrer chez eux, ces villageois vivent dans ces grands baraquements sous la protection du poste que commande le lieutenant [Aïtman], un officier musulman. Pouvez-vous vous présenter mon lieutenant ?
Aïtman
Je suis le lieutenant [Aïtman]. Je suis né en 1933 et j’habite la région algéroise. Mes parents sont originaires de [Drail] mais ils sont de Grande Kabylie, à cent kilomètres ouest-sud-ouest d’Alger.
Pierre Dumayet
Votre famille a été personnellement éprouvée par le FLN. Voulez-vous me dire dans quelles circonstances ?
Aïtman
Oui. J’ai une partie de ma famille qui a été un peu éprouvée. Il s’agit de ma sœur aînée qui est mariée, et dont le mari a travaillé, au début, avec le FLN. Et puis un beau jour, il en a eu assez, quoi… Il a voulu quitter les rangs du FLN. Et… mal lui a pris parce qu’il a réussi à se faire égorger en présence de sa fille, qui en est devenue folle, et de sa femme.
Pierre Dumayet
Qu’avez-vous pensé des événements de janvier ?
Aïtman
Des événements de janvier ? Vous parlez d’Alger ?
Pierre Dumayet
Oui.
Aïtman
J’ai trouvé ça très bête. J’en ai voulu, à mort, aux gens qui ont manifesté, à ces gens qui avaient le privilège de poursuivre ces études… Je pense aux étudiants particulièrement parce qu’ils ont été les plus virulents, et qui ont eu la possibilité, la faculté de continuer leurs études pendant que leurs camarades se battaient dans le djebel, et qui n’ont rien trouvé de plus drôle que d’aller semer la perturbation au lieu de… Si vraiment… si ces gens-là étaient sincères, ils auraient dû renoncer à leurs études, sacrifier leurs études et prendre une arme avec leurs petits camarades et [trouper] le djebel comme tout le monde.
Pierre Dumayet
A votre avis, est-ce seulement par la terreur qu’il inspire que le FLN influence les populations ?
Aïtman
Je ne pense pas que ce soit uniquement par la terreur parce que… Je pense qu’il y a deux choses qui aident le FLN à influencer la population. Il y a d’abord la terreur, bien sûr, mais il y a également les liens du sang qui sont indéniables. Vous ne pouvez pas empêcher une mère de porter à manger à son fils, même si elle n’a aucune idée politique. A partir du moment où son fils est dans la nature, est dans la broussaille, se dit fellaga, même si elle ne comprend rien à la guerre, si elle ne comprend rien à la politique, ses instincts maternels sont ce qu’ils sont. Elle lui portera toujours à manger. Elle l’aidera directement ou indirectement. Pour elle, rien n’importe plus que son fils. Rien n’importe en dehors de son fils.
Pierre Dumayet
Ces femmes habitent à Ibaouchene, notre troisième étape. Ibaouchene était entièrement déserté il y a quelques mois. Aujourd’hui, une section vit dans le village, habitant une maison comme les autres maisons, pacifiant la journée, guerroyant la nuit.
(Musique)
Martin
Dans ce village, nous comptons une grosse majorité de femmes et d’enfants, très peu d’hommes. Il faut compter environ 150 femmes, 300 enfants et une vingtaine d’hommes simplement.
Pierre Dumayet
Que font les maris de ces femmes ?
Martin
La majorité, c’est-à-dire, il faut compter… La moitié des hommes travaille en France, en grande partie dans la région de Lyon. Le quart suivant travaille ici en Algérie, soit à Bougie, soit à Alger. Et le quart des autres, évidemment, sont dans la rébellion.
Pierre Dumayet
Ce capitaine en calot, qui vient de parler, nous l’avons retrouvé casqué le lendemain, tôt dans la matinée, au retour d’une patrouille.
(Bruit)
Pierre Dumayet
Est-il besoin de le dire ? Il s’agit d’une vraie patrouille qui revenait de faire son travail quotidien, son travail de nuit.
(Bruit)
Pierre Dumayet
Vous pouvez vous présenter, mon capitaine ?
Martin
Capitaine Martin, commandant à la quatrième compagnie du 29e BCP et le sous-quartier de Toudja.
Pierre Dumayet
Vous êtes marié ?
Martin
Je suis marié, oui, cinq enfants.
Pierre Dumayet
Depuis combien de temps êtes-vous marié ?
Martin
Je suis marié depuis douze ans.
Pierre Dumayet
Vous n’avez pas vu souvent votre femme ?
Martin
Oh ! J’ai beaucoup plus d’absence que de présence auprès de ma famille.
Pierre Dumayet
Comment prend-on cela chez vous ?
Martin
Eh bien, jusqu’à maintenant, ça a été assez facile à prendre. Seulement, les années passant, les enfants grandissant, ça devient très difficile et très dur, pour une mère de famille, de rester seule, à élever ses enfants.
Pierre Dumayet
Qu’avez-vous pensé des événements d’Alger de janvier dernier ?
Martin
Les événements d’Alger du 24 janvier ? Je crois que ça a été un petit peu le fait de quelques excités qui n’ont pas pensé la suite qu’auraient pu donner leurs actes. Et j’étais personnellement satisfait de voir que le gouvernement a réussi à mater cette rébellion, si on peut dire.
Pierre Dumayet
Ça vous a gêné ?
Martin
Ici, ça nous a pas gênés, mais ça aurait pu nous gêner si ça avait continué. Car la population avait confiance en nous et le fait de voir la rébellion d’Alger, si je peux l’appeler ainsi, aurait probablement fait hésiter les populations d’ici.
Pierre Dumayet
Lorsque le cessez-le-feu sera intervenu et qu’il sera question des élections, avez-vous l’impression qu’il vous sera facile de garantir la liberté des élections ?
Martin
Je suis presque certain que la garantie des élections peut être assurée ici.
Pierre Dumayet
Vous étiez ici lors des dernières élections, il y a deux ans ?
Martin
J’étais ici, il y a deux ans, pour les dernières élections.
Pierre Dumayet
Comment ça s’est passé justement ?
Martin
Les élections se sont très biens passées. J’étais dans un petit poste [à Pecaliset], tout près de Bougie. Les populations sont venues d’elles-mêmes voter et elles ont très bien voté. Il n’y a eu aucune force de notre côté, pour les obliger à venir voter.
Pierre Dumayet
Vous avez l’impression qu’elles ont voté pour vous ?
Martin
Je suis presque certain qu’elles ont voté pour nous, oui. Et je crois qu’elles ont voté pour nous parce que c’était nous qui étions là.
Pierre Dumayet
Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? Des réflexions ou…
Martin
Parce que j’ai eu des réflexions de la part des populations par la suite.
Pierre Dumayet
Qui vous ont dit quoi, par exemple ?
Martin
Ils nous ont dit : « Toi, tu es mon père. Tu es tout pour nous, ici. Tu es la France. On vote pour toi ».
(Bruit)
Pierre Dumayet
Excusez-moi. Fatigué je pense ?
Inconnu 3
Ah oui, un peu. Nous sommes partis depuis 3 heures et demie, ce matin, en observation et en embuscade, sur une piste bien fréquentée par les rebelles.
Pierre Dumayet
Dites-moi, je voulais savoir ce que vous avez pensé des événements d’Alger du mois de janvier, là. Vous étiez ici à ce moment-là ?
Inconnu 3
Oui, oui, on était ici.
Pierre Dumayet
Qu’est-ce que ça donnait, vu d’ici ?
Inconnu 3
Vu d’ici, ça va, faut pas trop se plaindre, ici.
Pierre Dumayet
Non, mais je veux dire, ces événements, qu’est-ce que vous en avez pensé ?
Inconnu 3
La question d’Alger, ce n’était pas drôle, quoi, Alger.
Pierre Dumayet
Ce n’est pas drôle, oui… Ça vous a pas inquiété ?
Inconnu 3
Un peu, si, évidemment.
Pierre Dumayet
Pourquoi ?
Inconnu 3
On avait peur d’aller là-bas, quoi.
Pierre Dumayet
D’accord, merci. Je pose une question juste en passant. Vous êtes fatigué, vous avez les yeux rouges.
Inconnu 4
Oui, beaucoup.
Pierre Dumayet
Remontez en arrière, s’il vous plaît. Dernier truc à faire avant le repos. Vous avez mal aux yeux, non ?
Inconnu 4
Ouais, j’ai reçu une branche dans l’œil en sautant dans un buisson.
Pierre Dumayet
Crevé, alors ?
Inconnu 4
Ah oui, alors, complètement.
Pierre Dumayet
Dites, juste une question. Les événements d’Alger, là, du mois de janvier, qu’est-ce que vous en avez pensé ?
Inconnu 4
Ah ben, j’étais pas là ce jour-là.
Pierre Dumayet
Où étiez-vous ?
Inconnu 4
J’étais en repos.
Pierre Dumayet
Où étiez-vous alors ? En repos où ?
Inconnu 4
J’étais au village.
Pierre Dumayet
Au village oui, d’accord, mais vous en pensez quelque chose ? Vous l’avez su, quand même, ce qui s'était passé ?
Inconnu 4
Non, non.
Pierre Dumayet
Les barricades, tout ça, non ?
Inconnu 4
Non, non, je n’ai pas su.
Pierre Dumayet
Vous n’avez pas su ?
Inconnu 4
Non, non, pas du tout.
Pierre Dumayet
Vous l’avez su après, qu'est-ce que vous en avez pensé, alors ?
Inconnu 4
Après, oui, qu’il était malade, là.
Pierre Dumayet
Hein ?
Inconnu 4
Larigade, là, il n’était pas malade, lui ?
Pierre Dumayet
Lagaillarde ?
Inconnu 4
Oui.
Pierre Dumayet
Malade ? Je sais pas. Oui, peut-être un peu, oui. C'était pas bien grave. Bon, allez vous reposer, merci. Je vais vous demander de vous présentez, d’abord…
Aspirant] [Soulce
Aspirant [Source], 4e compagnie 29e BCP. Je suis ici depuis seulement trois mois, affecté à une section.
Pierre Dumayet
Vous étiez ici pendant la semaine des événements d’Alger de janvier ?
Aspirant] [Soulce
Oui, j’étais ici, oui.
Pierre Dumayet
Qu’est-ce que vous avez pensé ?
Aspirant] [Soulce
Ici, en fait, j’ai pensé que s’il y avait pas eu un gouvernement qui a eu de l'autorité, ça aurait pu être une catastrophe. Parce que quand même ici, il y a des populations qui ont pris partie, qui sont vraiment pour la France, alors si on les avait laissées, ça aurait pu faire quand même chose de mal. Et je vois, ici, si nous avons dû partir pour un renfort quelconque, eh bien, ici, les terroristes en auraient profité. Rien de bon de toute façon, quoi.
Pierre Dumayet
C’est ça qui était dangereux ?
Aspirant] [Soulce
Ça aurait pu gâcher du travail…
Pierre Dumayet
D’être obligé de partir d’ici.
Aspirant] [Soulce
Oui, sûrement. Parce que y a des populations, surtout les postes implantés qui, vraiment, croient en nous et qui, vraiment, ont foi dans l’armée française ici, quoi. Alors si on les laisse partir…
(Bruit et musique)
Elèves
Frère Jacques, Frère Jacques, Dormez-vous ? Dormez-vous ? Sonnez les matines, Sonnez les matines, ding, ding, dong, ding, ding, dong. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept.
Pierre Dumayet
Ces enfants découvrent ainsi la langue française. A quelques pas du tableau noir, les paras montent la garde. Vous pouvez vous présenter, mon lieutenant ?
Lieutenant] [Gar]
Lieutenant [Gar], 2e compagnie du 6e régiment de parachutistes d’infanterie de marine.
Archimbaud
Sous-lieutenant Archimbaud, 2e compagnie 6e régiment de parachutistes d’infanterie de marine.
Pierre Dumayet
Qu’avez-vous pensé des événements d’Alger ?
Archimbaud
Eh bien, je n’ai pas eu d’opinion particulièrement marquée. En général, nous avons été particulièrement peinés de la tournure qu’a pris les événements. Mais nous étions très loin de cela et fort occupés par nos opérations en cours.
Lieutenant] [Gar]
Les événements d’Alger, pour nous, nous sommes restés assez à l’écart de tous ces événements, étant donné que depuis exactement le 7 juillet, nous sommes installés sur les pitons d’Algérie et nous avons vécu uniquement quinze jours dans notre base arrière.
Pierre Dumayet
Il y a une question qu’on s’est posée assez souvent entre le 24 et 29 en métropole. C’est : « Que fera l’armée ? » Est-ce que vous vous êtes posé cette question ?
Archimbaud
Absolument pas. Je pense que l’armée obéit à ses chefs, les parachutistes comme les autres. Pour moi, il n’y a pas de problème, à mon avis.
Lieutenant] [Gar]
Il est très difficile de répondre à cette question. Nous avons vu l’enchaînement des faits. L’armée a participé aux événements d’Alger, et tout particulièrement les unités parachutistes, chose qui n’aurait pas dû être, à mon avis. Etant donné que nous sommes appelés à être engagés dans des actions de force. et je crois que ça a été assez mal venu de se servir des unités aéroportées dans des émeutes de ville telles que les événements d’Alger du 24.
Pierre Dumayet
Qu’est-ce que vous pensez de ce qu’on pense en général des paras ?
Archimbaud
Je pense que la presse est un peu… L’opinion, en général, se fait une idée fausse. Il a été créé un mythe parachutistes. A mon avis, il est un peu… Les choses sont certainement exagérées et forcées.
Pierre Dumayet
Derrière ce guetteur, à l’intérieur du poste, l’homme qui commande ces officiers nous attendait. C’est un compagnon de la Libération. C’est le commandant Ferrano. Qu’avez-vous pensé des journées de janvier ?
Maurice Ferrano
Les journées de janvier ? Ici, chez nous, dans le djebel, elles ont eu beaucoup moins d’importance que ce que l’on croit. C’était tout au plus un incident. Nous avons continué à remplir nos missions, nos missions de combat.
Pierre Dumayet
Vous êtes-vous posé des questions personnellement, ce jour-là ?
Maurice Ferrano
Pas du tout. Aucun cas de conscience à avoir. Nous avons un gouvernement, nous obéissons à nos chefs. C’est tout, tout simplement.
Pierre Dumayet
Le cas de conscience, pour vous, a existé une fois ?
Maurice Ferrano
Oui, en 40. Mais la situation n’est pas du tout la même.
Pierre Dumayet
On a pu penser, quelquefois, que les paras, particulièrement, avaient la tête politique. Qu’en pensez-vous, mon commandant ?
Maurice Ferrano
Heu… Pas dans l’unité où je suis. Et vraiment, en faisant le tour des camarades que je connais, je ne vois pas. Le para, pour moi, est un soldat tout simplement, qui remplit des missions de combat.
Pierre Dumayet
Si vous vouliez faire de la politique, que feriez-vous, mon commandant ?
Maurice Ferrano
Je prendrai ma retraite, tout simplement, et je ne la ferai pas en tant que chef bataillon mais en tant que citoyen, avec un chapeau mou.
Pierre Dumayet
Le hasard fit qu’une opération était en cours lorsque nous sommes arrivés au PC du secteur. Depuis le début de la nuit, plusieurs milliers d’hommes s’efforçaient de découvrir, dans ce maquis, les quelques rebelles isolés qui s’y cachent encore.
(Bruit)
Pierre Dumayet
Est-ce que je peux vous poser quelques questions sans trop vous déranger, mon capitaine ?
Inconnu 6
Mais bien sûr !
Pierre Dumayet
J’aimerai que vous nous disiez ce que vous avez pensé des journées d’Alger pendant qu’elles se déroulaient ?
Inconnu 6
… Eh bien, nous n’avons eu, au fond, aucune inquiétude, parce que nous étions sûrs que du point de vue de l’armée, du côté de l’armée, il n’y aurait aucun problème.
Pierre Dumayet
Vous ne vous êtes personnellement posé aucune question ?
Inconnu 6
Aucune.
Pierre Dumayet
Il reste enfin une question que nous avons posée à ces officiers, question dont les récents propos du général de Gaulle renforcent l’actualité. La voici : Pensez-vous qu’un cessez-le-feu puisse intervenir avant l’écrasement total de la rébellion ?
Martin
Je crois que l’écrasement total de la rébellion, c’est une vue de l’esprit car je crois qu’on n’arrivera jamais à réduire les quelques petites bandes et terroristes qui tournent autour de nous. Je crois qu’on n’y arrivera jamais. C’est pas possible.
Lieutenant] [Gar]
Non, c’est une guerre révolutionnaire avant tout. Et il n’y aura jamais de cessez-le-feu. Même si des chefs viennent à disparaître, il y aura toujours des remplaçants. Et c’est une suite qu’on ne pourra arrêter.
Aïtman
Personnellement, je préférerais que l’on écrase d’abord le combattant avant de parler de cessez-le-feu. Mais s’il n’y a pas de moyen de faire autrement, oui, l’idée d’un cessez-le-feu avant l’écrasement total des fellagas est acceptable.
Pierre Dumayet
Notre conclusion, nous la cherchions en survolant ce piton. Nous essayons de distinguer, parmi ces hommes, le colonel Bonnigal. Nous tenions particulièrement à son témoignage, le colonel [Bonigal] ayant été directement concerné par les journées de janvier. Où étiez-vous mon colonel le 24 janvier ?
Bonnigal
Le 24 janvier, j’étais descendu de ma base arrière où j’étais en repos, à Alger avec … où on craignait des troubles dans la journée du dimanche.
Pierre Dumayet
Quelle a été votre mission ?
Bonnigal
Initialement, le matin, j’avais reçu mission de m’installer, avec mon unité, autour du PC du corps d’armée d’Alger avec, en principe, la mission d’installer des bouchons face aux grandes artères venant de Bab-El-Oued pour empêcher des manifestants, venant de ce faubourg, de se diriger vers le centre de la ville.
Pierre Dumayet
Il y a eu beaucoup d’élan de leur part ?
Bonnigal
Ils ont refoulé mes gars. Il y a eu des [heurts] sérieux échangés. Mais contre cette marée humaine, y avait rien à faire. Rien à faire. On aurait pu, peut-être, arrêter les gens en tirant dessus. Mais ils ne nous tireraient pas dessus. Et d’autre part, étant donné l’implication effroyable, les machins, nos barrages ont été balayés. Il y a eu un deuxième barrage, aussi, qui a été balayé ultérieurement. Les types, ils sont passés.
Pierre Dumayet
Est-ce que vous vous êtes posé des questions personnellement ce jour-là, et les jours qui ont suivi ?
Bonnigal
Heu… Le matin, évidemment, nous avons été un peu vexés, et surpris, surtout, de la façon dont ces gens ont réagi devant nos barrages. On leur disait de ne pas passer, ils nous ont bousculés. Et puis, alors, en fin de journée, quand on a appris… Nous, nous étions restés, le régiment regroupé autour du corps d’armée. Quand on a appris qu’on montait des barricades, qu’il y avait des armes qui se mettaient en place, etc. il y a quelque chose d’extraordinaire. C’est pas simplement des gens qui… une manifestation en disant : « On vient demander à rester français ». Il semble que ça prend une ampleur extraordinaire. Alors, les problèmes. Evidemment, il y a eu la question qui s’est posée : Est-ce qu’on sera obligés de tirer sur d’autres Français ? Dans la discipline militaire, il y a des ordres que nous aurions reçus… Il n’y avait pas de problème en ce sens que… Il y avait un problème moral, si vous voulez, mais le jour où on nous aurait dit il faut tirer, on aurait bien été obligés d’y aller. Après un mois, après ces événements, d’abord, nous sommes, personnellement et tous mes gens, nous sommes très heureux d’être de nouveau dans le djebel à faire le métier pour lequel nous sommes faits et non pas faire du maintien de l’ordre à Alger. Parce que nous avons tous conservé un horrible souvenir de cette semaine. Surtout qu’avec… Enfin, au cours de l’évolution de la semaine, etc. Si, au début, on était… Comment dirais-je ? Les gens venaient crier qu’ils voulaient rester Français. Bon, initialement, il n’y a pas d’objection au contraire puisqu’on fait ça. On est à l’Algérie pour que l’Algérie reste plus français et plus près de la France possible. Mais… on a eu l’impression que, au-delà de truc-là, et utilisant justement ce sentiment tout à fait respectable des gens, il y avait des, quelques types, je ne sais pas à quel échelon, qui essayaient de profiter de ce truc-là pour je ne sais pas… moi, mettre le... dire au grand Charles de s’en aller et puis le remplacer par on ne sait pas qui. Alors là, vraiment, pas d’accord du tout.
Pierre Dumayet
Ainsi se termine l’enquête que nous avons menée en Algérie, du 24 au 29 février, un mois, jour pour jour après les événements.
(Musique)