Le processus de décolonisation des territoires sous mandat de l'ONU : le cas du Cameroun et du Togo

04 décembre 1956
09m 58s
Réf. 00121

Notice

Résumé :

Gaston Defferre explique à une étudiante pourquoi des élections vont se tenir au Cameroun, territoire sous mandat français qui prend son autonomie dans la foulée de la loi-cadre. Pierre Corval revient sur une interview accordée par les 2 représentants du Togo autonome, Nicolas Grunitzky, président, et Robert Ajavon, président de l'Assemblée.

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Date de diffusion :
04 décembre 1956
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Éclairage

Le Cameroun et le Togo jouissent depuis la Première Guerre mondiale d'un statut différent de celui des autres colonies africaines. Colonies allemandes de la fin du XIXe siècle jusqu'en 1918 sous le nom de Togoland pour l'un, de Kamerun pour l'autre, ils ont été occupés par les Alliés à la faveur de la guerre de 1914, divisés entre Français et Britanniques, puis confisqués définitivement à l'Allemagne. Ils sont alors placés sous la tutelle de la Société des Nations. La partie orientale du Togo est confiée à la France tandis que l'ouest est placé sous tutelle britannique. Au Cameroun, même partition du territoire colonial : la partie orientale échoit à la France tandis que l'ouest revient à la Grande-Bretagne. Ce statut de « territoires sous mandat » est confirmé en 1945 : Cameroun et Togo passent sous la responsabilité de l'ONU, tout en restant administrés par les deux mêmes puissances tutélaires qu'auparavant.

L'article 22 du Pacte de la SDN pose les principes généraux du régime des mandats : les peuples des territoires en question sont jugés comme encore incapables « de se diriger eux-mêmes dans les conditions particulièrement difficiles du monde moderne ». L'institution du mandat crée en principe un réseau de droits et de devoirs du mandataire vis-à-vis du mandaté, exercés sous le contrôle de la Société des Nations. Le Togo et le Cameroun relèvent de la catégorie des mandats dits « de type B », ce qui permet à la France et à la Grande-Bretagne d'y imposer une domination administrative étroite. En 1945, la mise en place de l'ONU ne modifie pas complètement la donne, mais la Charte onusienne prévoit de façon plus pressante qu'auparavant l'organisation d'un processus d'émancipation à court et moyen terme pour tous les territoires sous mandats.

Dès lors, en l'espace d'une dizaine d'années, le Cameroun et le Togo traversent une réorganisation à la fois institutionnelle, politique et territoriale. En marge de la loi-cadre Defferre est lancée, dès le début des années 1950, une série de négociations préparant l'autonomie interne des deux territoires sous mandat. L'un des enjeux importants était de savoir si, une fois devenus des républiques autonomes, le Cameroun et le Togo resteraient durablement dans l'orbite française. Au Togo, par exemple, le leader Sylvanus Olympio et son parti, le Comité de l'Unité togolaise, apparaissent par exemple moins complaisants vis-à-vis de la France que les hommes du Parti togolais du Progrès, Nicolas Grunitzky et Robert Ajavon – ce sont eux qui arrivent finalement au pouvoir, fortement soutenus par Paris.

(Voir aussi la notice du document « Nouvelles institutions au Togo »).

Au Cameroun, les choses encore moins simples : la marche à l'indépendance y est plus violente que dans d'autres territoires sous domination française et prend partiellement la forme d'une lutte armée. La création de l'Union des Populations du Cameroun (UPC) en 1948, les émeutes de 1955 réprimées dans le sang, la formation en 1956 d'un maquis indépendantiste organisé par Ruben Um Nyobè – qui réclamait entre autre choses la « réunification » du Cameroun français et britannique et appelait au boycott des élections de 1956 – jalonnent un processus de décolonisation dont l'historiographie ne cesse de redécouvrir la violence extrême. La France fait alors tout son possible, auprès de l'opinion internationale, pour minimiser l'ampleur des maquis de l'UPC et de la répression exercée contre eux.

Parallèlement au développement de cette lutte armée, le passage à l'indépendance se négocie entre l'envoyé du ministère des Colonies, Pierre Messmer, et divers acteurs politiques locaux pro-français, comme André-Marie M'Bida, qui devient le Premier ministre de la République du Cameroun en 1957. Cette année-charnière est aussi celle du « pourrissement » du conflit intérieur, qui met fin aux espoirs français d'une décolonisation pourtant voulue comme exemplaire dans les territoires sous mandat.

Sophie Dulucq

Transcription

Gaston Defferre
Le gouvernement a alors décidé de dissoudre l’assemblée et de procéder, le 23 décembre prochain, à de nouvelles élections, pour que nous ayons, en face de nous, une assemblée élue au suffrage universel et au collège unique, avec laquelle nous engagerons le dialogue pour établir le nouveau statut du Cameroun.
Présentateur
Messieurs, je vous remercie. Le franc est la monnaie commune ?
Etudiante 1
Mais, Monsieur le Ministre, il va y avoir des élections au Cameroun le 23 décembre. Et j’aurais voulu savoir quel était l’objet de ces élections ?
Gaston Defferre
Mademoiselle, la France a reçu, des institutions internationales, la tutelle de deux territoires : le Cameroun et le Togo. Au Togo, vous le savez peut-être, un statut a été créé, mis sur pied, dont, si vous voulez, nous en parlerons tout à l’heure. Mais puisque vous me parlez du Cameroun, je vais vous répondre. Au Cameroun, il y avait une assemblée élue au double collège, et qui devait prendre fin… dont les pouvoirs devaient prendre fin au mois de mars 1957. La loi-cadre me permet de donner, au Togo et au Cameroun, un statut. Le Togo est, maintenant, une république autonome. Pour pouvoir consulter l’assemblée du Cameroun, pour pouvoir avoir d’elle une réponse valable, il fallait que cette assemblée soit réélue. Si j’avais consulté l’assemblée expirante, une assemblée dont les pouvoirs prendront fin au mois de mars, l’assemblée élue au double collège, la nouvelle assemblée qui aurait été élue au mois de mars aurait eu beau jeu à me dire : « Vous avez consulté des gens qui n’avaient plus de pouvoir. Ce qu’ils vous ont répondu n’a pas de valeur. »
Présentateur
Précisément, vous avez évoqué, tout à l’heure, Monsieur le Ministre, le cas du Togo. Eh bien, le président du Togo, monsieur Grunitzky, et monsieur Ajavon, qui est président de l’assemblée togolaise, nous ont rendu visite il y a peu de jours. Et je voudrais vous faire entendre ce qu’ils nous ont confié. Mais d’abord, si vous voulez bien, je crois qu’il faut faire deux mots d’histoire et même peut-être de géographie.
(Silence)
Présentateur
Nous avons déjà fait allusion à l’importance politique du référendum qui s’est déroulé au Togo le 28 octobre dernier. Je vous rappellerai que le Togo avait été placé sous tutelle, après la guerre de 1914, pour les deux tiers à la France, pour l’autre tiers à l’Angleterre. En 1946, la France exerçait sa tutelle au nom des Nations unies. Le Togo, je vous le rappellerai également, peut-être l’avez-vous oublié, est situé entre le Dahomey et le Nigeria, d’une part, le Togo britannique et la Gold Coast, d’autre part. Et là, 1 100 000 habitants à peu près pour une superficie de 55 000 km². Quant au Togo britannique, il a à peu près 400 000 habitants. Le référendum du 28 octobre s’est déroulé de la façon la plus satisfaisante, puisque 71,5 % des électeurs du Togo se sont déclarés en faveur du statut actuel. Je demanderai d’abord au président Grunitzky, qui est Premier ministre du Togo, et à monsieur Ajavon, qui est président de l’assemblée législative togolaise, de nous définir quel est le cadre politique de leur action depuis 1946. Monsieur Grunitzky ?
Nicolas Grunitzky
Après la dernière Guerre mondiale, deux tendances politiques se manifestèrent au Togo sous tutelle française. Une tendance était favorable à l’unification du pays Ewé sous la tutelle britannique. Ce qui signifie effectivement l’unification des deux Togo dans le système britannique. La deuxième tendance, dont nous sommes, était favorable et reste favorable à la progression du Togo, dans le cadre français, jusqu’à son autonomie interne.
Présentateur
Ces deux Togo avaient quelle importance, l’un par rapport à l’autre ?
Nicolas Grunitzky
Après le traité de Versailles, le Togo allemand avait été morcelé. Environ un tiers aux Britanniques et les deux tiers aux Français.
Présentateur
Il était donc assez naturel de considérer que les deux tiers français devaient absorber plus ou moins…
Nicolas Grunitzky
C’est la thèse d’unification que nous avons soutenue jusqu’ici. Nous avons pensé que la minorité britannique devait venir s’intégrer dans la majorité française.
Présentateur
Voulez-vous, maintenant, nous rappeler quels ont été les résultats de ce référendum, Monsieur le Président ?
Nicolas Grunitzky
Le résultat de ce référendum a été l’approbation du statut par les populations togolaises, dans une proportion d’environ 71 %. Sur 438 000 électeurs inscrits, 313 000 se sont prononcés pour le statut du Togo.
Présentateur
Le statut…
Nicolas Grunitzky
La République autonome du Togo.
Présentateur
La République autonome du Togo, oui. Majorité considérable, par conséquent.
Robert Ajavon
Oui. On peut ajouter… Ce qui était tout à fait intéressant, c’est que dans le sud, 62 % se sont prononcés en faveur du statut, ce qui implique aussi la participation massive des Éwés. Ensuite, dans le nord, 80 %.
Présentateur
Ce qui est considérable.
Robert Ajavon
C’est considérable. Alors dans la moyenne, pour tout le Togo, la proportion en faveur du statut a été de 71,5 %.
Présentateur
Mais, docteur Ajavon, pouvez-vous nous définir quel a été l’enjeu du référendum du 28 octobre ?
Robert Ajavon
Le référendum du 28 octobre est l’aboutissement d’une politique. L’aboutissement normal, naturel, d’une politique qui a toujours été la nôtre. Nous avons toujours demandé, dans le cadre français, à avoir notre autonomie interne. Cette autonomie interne doit pouvoir s’affirmer sur le plan international et sur le plan français. Par conséquent, elle doit aboutir à la levée de la tutelle. La France a accepté de lever sa tutelle sur le Togo. Par conséquent, on devait demander aux Togolais s’ils acceptaient le statut. Et ceci doit se faire par voie de référendum.
Présentateur
Alors, quel était l’objet exact du référendum ?
Robert Ajavon
Alors, on demandait aux Togolais s’ils acceptaient le statut d’autonomie interne qui impliquait ce qu’on peut appeler le Self government. Et puis la mise en commun avec la France de la défense, de la monnaie et la diplomatie. Deuxième question, qui a été implicitement posée aussi, c’est la continuation de la tutelle. Donc, on avait à choisir, au cours de ce référendum entre le statut qui implique l’autonomie interne et la continuation de la tutelle des Nations unies sur le Togo.
Présentateur
Monsieur le Président Grunitzky, il serait intéressant que vous fixiez, maintenant, pour nos téléspectateurs, les relations politiques entre le Togo et la France.
Nicolas Grunitzky
Les relations entre le Togo et la France sont désormais basées sur l’amitié et la coopération permanente. La France et le Togo mettent en commun leur diplomatie, leur défense et la monnaie.
Présentateur
Pratiquement, la défense, par exemple, est-ce que c’est l’armée française qui reste au Togo ?
Nicolas Grunitzky
La défense appartient à la France. Autrement dit, c’est l’armée française qui reste l’armée de l’ensemble.
Présentateur
De l’ensemble. Mais la police ?
Nicolas Grunitzky
Nous avons, évidemment, à assurer la sécurité intérieure du pays. La sûreté. Et la police relève de l’autorité propre du gouvernement togolais.
Présentateur
Parfaitement.
Nicolas Grunitzky
Le franc est la monnaie commune.
Présentateur
La monnaie commune, parfaitement. Quant à la diplomatie, elle se définit en commun, j’imagine ?
Nicolas Grunitzky
Elle se définit en commun. Et je vous dis que, là encore, nous avons la voix au chapitre, puisque le Togo est représenté au Parlement français.
Présentateur
Merci Monsieur le Président. Il serait intéressant que vous disiez, maintenant, quelles sont les institutions politiques du Togo, Docteur Ajavon ?
Robert Ajavon
Le Togo est une république autonome, c’est-à-dire un pays qui, dans le cadre français, jouit de son autonomie interne. Autrement dit, de son indépendance interne. Une assemblée législative, un exécutif local sont les attributs essentiels d’une autonomie interne. Par conséquent, le Togo a une assemblée législative absolument souveraine pour toutes les questions qui intéressent la vie intérieure du pays.
Présentateur
Combien de membres ?
Robert Ajavon
30 membres. Ensuite, nous avons un exécutif local, c’est-à-dire un véritable Conseil des ministres avec un Premier ministre et neuf autres ministres, qui se sont répartis les diverses activités du pays.
Présentateur
Parfaitement. Eh bien, je vous remercie, Monsieur le Président. Enfin, une dernière question, qu’êtes-vous venus faire à Paris ?
Robert Ajavon
Nous avons été invités par Monsieur le Ministre de la France d’Outre-mer, Defferre, pour étudier la modalité d’application du statut du Togo.
Présentateur
Et vous avez obtenu de lui, enfin… une oreille attentive ?
Robert Ajavon
Non seulement, Monsieur le Ministre Defferre nous a donné toute satisfaction, mais il a encore manifesté la volonté marquée de nous apporter tout son appui pour que l’expérience togolaise réussisse.
Présentateur
En somme, votre voyage a été largement positif ?
Robert Ajavon
Absolument, oui.
Nicolas Grunitzky
Absolument positif.
Présentateur
Vous avez pris sur votre temps pour venir jusque dans nos studios. Soyez-en remerciés. Et tous nos vœux vous accompagnent.
(Silence)