Discours de Mendès France à Nevers (2)

20 septembre 1954
04m 50s
Réf. 00034

Notice

Résumé :

À l'occasion de l'inauguration du monument à la gloire de la résistance nivernaise, Pierre Mendès France prononce un discours en faveur de la réconciliation franco-allemande et d'une construction européenne à laquelle la Grande-Bretagne s'associerait.

Date de diffusion :
20 septembre 1954
Date d'événement :
19 septembre 1954
Source :
Personnalité(s) :

Contexte historique

Le 2 septembre 1954, l'Assemblée nationale rejette le projet de Communauté Européenne de Défense. Ce rejet est lié au refus du réarmement allemand (l'idée de la reconstruction d'une Wehrmacht est un cauchemar pour l'opinion) et de la supranationalité d'un commandement militaire européen enlevant à la France l'autonomie de sa défense.

La défiance vis-à-vis de la Grande Bretagne a joué aussi un rôle clef : les Britanniques souhaitent profiter de la création de la CED pour se désengager militairement du continent, prétextant, selon le mot d'Anthony Eden, qu'ils sont opposés à l'intégration européenne "jusque dans [leurs] entrailles". Craignant que se développe un axe militaire Washington-Londres-Bonn excluant la France de la question de la défense "occidentale" (vis-à-vis de l'Est soviétique), Pierre Mendès France lance alors de vibrants appels, à Nevers le 19 septembre, puis dès le 20 au Conseil de l'Europe, pour que soient rediscutés la question militaire (dans une perspective moins supranationale que la CED) et l'engagement anglais en Europe.

De nouvelles négociations aboutissent le 25 octobre : les Accords de Paris font entrer la RFA dans le Pacte Atlantique par le truchement de l'Union de l'Europe Occidentale, à laquelle appartient la Grande Bretagne. Le processus de la construction européenne n'est plus enrayé.

Philippe Tétart

Éclairage média

Pierre Mendès France est un des premiers hommes politiques français à avoir pleinement mesuré l'intérêt stratégique, en matière de communication politique, des médias modernes : radio, puis télévision. Il en fait la preuve dès 1944-1945 : en tant que ministre de l'Économie Nationale du gouvernement provisoire, il s'adresse aux Français à vingt reprises, par le biais de la radio. Il réitère en 1954 avec ses célèbres "Causeries" radiophoniques: lors de son mandat de président du Conseil, il parle aux Français chaque semaine. Ici, à l'occasion d'un déplacement en province couvert par la télévision, il profite d'un événement à forte charge symbolique (l'inauguration du monument rendant hommage à la Résistance) pour s'adresser au peuple français et prononcer un discours clef sur sa conception de la construction européenne.

Ce sujet témoigne combien, à partir du milieu des années 1950, la montée en puissance de la télévision commence à bouleverser la conception de la communication politique chez les hommes de gouvernement. C'est le cas en particulier chez Pierre Mendès France, qui se plaît à souligner l'importance du "contact nécessaire entre le peuple, le Parlement et le gouvernement" ; et qui, dans le souci d'entretenir ce contact, n'est pas avare de sa présence radiophonique et télévisuelle. Cette présence sera jugée excessive et politiquement déloyale par certains, comme le député d'opposition MRP François de Menthon qui remet publiquement en cause, en 1954, l'usage régulier, par le président du Conseil, des médias, ceci au nom d'une supposée inconstitutionnalité de la pratique [Marie-Françoise Lévy,[in Jeanneney Jean-Nöel (dir.), L'Écho du siècle. Dictionnaire historique de la radio et de la télévision en France, 1999]. Cette anecdote n'en est pas une. Elle montre en effet l'enjeu déjà croissant de la communication télévisuelle pour les hommes politiques.

Philippe Tétart

Transcription

Commentateur
C'est ici que devant une foule considérable le président du Conseil devait prendre la parole en ces termes :
(Applaudissements)
Pierre Mendès-France
Mesdames et Messieurs, de toutes les commémorations qu'offre au pays une histoire chargée de sacrifices et de gloire, je n'en trouve point pour ma part d'une plus haute valeur spirituelle que celle qui nous rassemble aujourd'hui. C'est pourquoi j'ai voulu que la première manifestation publique où je prends la parole depuis que la confiance de l'Assemblée nationale m'a appelé à la direction du gouvernement fut celle-ci, consacrée au souvenir des combats menés par les maquis. Maquis de la Nièvre en premier lieu, mais aussi maquis de l'Yonne et maquis de l'Aube qui y furent étroitement associés ; maquis de toute la France, maquis de la Résistance entière prise sous sa forme la plus active, la plus glorieuse et, hélas, la plus sanglante. Et dix années se sont écoulées. Loin de moi la pensée de les considérer comme des années perdues. Ce fut une grande et lourde tâche que de relever nos ruines. Pourtant, durant cette période, bien des problèmes n'ont pas été résolus et se sont, de ce fait, aggravés. Des hypothèques se sont accumulées, dont le poids pesait chaque jour davantage. Le moment est venu où il devenait nécessaire de faire face à la fois à toutes les échéances jusque là ajournées. Il serait vain de vouloir aujourd'hui refaire l'Histoire comme elle pourrait se présenter si notre politique autrefois avait été différente. Le temps travaillant sans nous a pris hypothèque sur nos décisions. Le problème allemand est posé maintenant en des termes précis, que nos alliés nous rappellent chaque jour, sous une lumière qui ne nous permet ni d'ignorer l'interrogation qu'il comporte, ni de l'esquiver par quelque faux-semblant de solution. Quelle sera donc notre réponse ? Eh bien, je veux dire tout d'abord que notre réponse comporte avant tout l'affirmation d'une volonté sincère de réconciliation définitive entre la France et l'Allemagne. Oui, je veux le dire, justement dans cette cérémonie qui commémore la lutte menée par les maquis contre l'Allemagne hitlérienne et devant les survivants de ces héros et les familles de ces martyrs. Au-delà de notre lutte, que nous fussions dans les forces de l'intérieur ou dans celles de la France libre, au-delà de notre lutte de 1940 à 1945, rappelons-nous : ce n'est pas vers une autre lutte encore que nous souhaitions voir le pays s'engager après la libération si chèrement acquise, je le sais bien. Il est des souvenirs cruels dont la raison souhaite un oubli, un oubli que la sensibilité refuse parfois, mais l'avenir, et surtout un avenir de paix ne se construit pas à partir des rancunes, même les plus justifiées. La réconciliation franco-allemande est une condition de la stabilité politique de l'Europe comme de son développement économique et social. C'est à la fois une nécessité pour la paix et pour le libre cours des activités productrices. Une compréhension loyale, réelle, durable, entre la France et l'Allemagne, demande pour se réaliser pleinement autre chose qu'un tête-à-tête entre les deux nations. L'association doit être plus vaste ; elle doit comporter d'autres pays voisins, près de nous par l'histoire, par les épreuves passées et par le cœur ; et elle serait incomplète si limitée au continent elle ne comportait pas la Grande-Bretagne dont nous ne saurions nous dissocier.
(Silence)
Pierre Mendès-France
L'une des plus fortes objections qui ait été adressée à la Communauté Européenne de Défense, c'est que pour nous rapprocher de l'Allemagne, ce que nous voulons, elle nous éloignait de la Grande-Bretagne, ce que nous ne voulons pas. La participation anglaise à la construction de l'Europe constitue donc un élément décisif du succès. Elle implique la recherche de formules acceptables par nos alliés britanniques, cela n'est pas facile, je le sais, mais j'ai joie à vous dire que les entretiens les plus récents ont montré que cela est possible.

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