Vingt Minutes avec le président du Conseil, Guy Mollet (2) : dans le bureau de Guy Mollet

18 juin 1956
04m 18s
Réf. 00053

Notice

Résumé :

Le journaliste Pierre Sabbagh rencontre Guy Mollet à l'hôtel de Matignon. Il l'interroge sur son cadre de travail.

Type de média :
Date de diffusion :
18 juin 1956
Source :
Personnalité(s) :

Contexte historique

Majoritairement défiants vis-à-vis des médias audiovisuels, les hommes politiques français tardent à apprivoiser le nouveau média qu'est la télévision. Durant les années 1950, ils s'expriment prioritairement par des discours retransmis en direct ou en différé au cours desquels les journalistes ne servent le plus souvent que de faire-valoir. Ils se méfient du genre nouveau et plus imprévisible que sont l'interview ou l'émission politiques. Néanmoins, dès que la télévision entreprend de conquérir en nombre les foyers français (à partir du milieu des années 1950) et qu'ils mesurent le potentiel de l'étrange lucarne en matière d'image, leur participation aux émissions politiques (encore rares) entre progressivement dans leur arsenal de communication. Ceci est d'abord le cas pour les gouvernements, à une époque où la télévision reste un monopole d'État.

En 1956, dans un climat politique tendu où la guerre d'Algérie impose de jouer habilement de toute communication politique, Guy Mollet, préoccupé d'établir "un contact direct" avec la population, s'empare de ce nouveau moyen de communication pour exposer ou justifier ses choix. Lors de la conférence de presse du 4 février 1956, il affirmait cette volonté : "chaque semaine, le président du Conseil ou un de ses ministres viendra s'entretenir avec vous (...). Le gouvernement est votre gouvernement. Si la presse et la radio vous informent au jour le jour de son action, rien ne remplacera le contact direct que je veux établir". Vérité à demi : en fait, Guy Mollet réservera toujours la primeur de ses déclarations au Parlement, en particulier pour ce qui touche aux "événements" algériens. Il s'agit là d'une évolution importante des pratiques de communication politique, et qui va notablement contribuer au renouvellement des formes de la vie civique.

Philippe Tétart

Éclairage média

Pénétrer dans l'intimité des hommes politiques et des lieux de pouvoir est l'une des possibilités nouvelles que les émissions politiques offrent aux Français à partir du milieu des années 1950. L'architecture de cette séquence illustre cette notion d'intimité : Pierre Sabbagh patiente dans le salon attenant au bureau du président du Conseil avant d'être invité à y pénétrer par Guy Mollet en personne.

Le début de l'entretien porte sur le cadre de travail du président du Conseil. Ce sujet renforce le dispositif théâtralisé et organisé autour d'une préoccupation centrale : montrer un président du Conseil accessible dans son univers quotidien, presque banal. Cette préoccupation, partagée par l'homme politique et le journaliste, fait que l'un et l'autre tentent de développer une conduite conviviale rompant avec le caractère souvent figé des interventions politiques radiotélévisées.

Ce sujet, tiré d'une série novatrice de dix entretiens politiques menés par Pierre Sabbagh avec Guy Mollet en 1956, a fait date. L'idée en a été conçue par Pierre Sabbagh, une légende de l'histoire de la télévision à qui on doit notamment d'avoir participé à vaincre la réticence des hommes politiques à s'exprimer devant les caméras. Pierre Sabbagh y interroge le président du Conseil à Matignon (à la demande de ce dernier, qui ne souhaite pas enregistrer en studio) en se fondant sur des questions des téléspectateurs.

Philippe Tétart

Transcription

(Silence)
Guy Mollet
Asseyez-vous.
Pierre Sabbagh
Je vous remercie.
(Silence)
Pierre Sabbagh
Monsieur le président, tout d'abord je tiens à vous remercier de bien avoir voulu recevoir le… le spectateur français que je suis, car je représente ici l'ensemble des spectateurs français, et puisque vous avez admis les caméras de la télévision française jusqu'à votre bureau, jusqu'à votre travail, puis-je me permettre d'être indiscret en leur nom ?
Guy Mollet
Très volontiers, il est très normal que les téléspectateurs sachent où et comment travaille le président du Conseil.
Pierre Sabbagh
D'abord j'ai jeté un coup d'oeil indiscret, je dois dire, dans le salon où on m'a fait attendre, c'est un Fragonard je crois que j'ai vu au-dessus de la porte.
Guy Mollet
C'est un Fragonard, oui.
Pierre Sabbagh
Et puis je voudrais jeter un coup d'oeil ici.
Guy Mollet
Avec plaisir.
Pierre Sabbagh
Je vois que le cadre de votre bureau de travail est comme d'ailleurs l'ensemble, il me semble, de l'hôtel Matignon, un cadre disons classiquement français, très français.
Guy Mollet
Classiquement ministériel.
Pierre Sabbagh
Et classiquement ministériel. Mais vous ne l'avez pas voulu, ce cadre, il est ainsi, vous l'avez trouvé.
Guy Mollet
Oui, je l'ai trouvé ainsi. La seule chose, j'ai, comme chacun de mes prédécesseurs choisi le bureau. Tous mes prédécesseurs n'ont pas travaillé dans ce bureau. Certains ont pris comme bureau du président les bureaux que vous n'avez pas visités, qui se trouvent en dessous. Au rez-de-chaussée. Au rez-de-chaussée. J'ai préféré celui-ci parce qu'il me permet d'avoir autour de moi tous mes collaborateurs.
Pierre Sabbagh
Différentes portes qui sont derrière.
Guy Mollet
Toutes ces portes : ici mon directeur de cabinet, là mon secrétariat particulier, ici mon directeur adjoint, mes collaborateurs les plus immédiats, chef de cabinet et autres, sont là. C'est pour moi beaucoup plus pratique.
Pierre Sabbagh
Toujours dans le genre de l'indiscrétion, Monsieur le président, il y a derrière vous un buste. Ce buste, n'est-ce pas «Brake» Desrousseaux ?
Guy Mollet
C'est bien «Brake» Desrousseaux. Et dans ce cabinet je retrouve deux souvenirs : Léon Blum, puisque lui avait aussi choisi ce bureau, et c'est un peu pour cette raison que je l'ai repris, en plus de la raison que j'ai donné tout à l'heure ; et quant à Brake, il a été mon maître. Il a été mon maître, chacun sait que je suis socialiste.
Pierre Sabbagh
Oui.
Guy Mollet
Et il a été mon maître en socialisme. Vous connaissez Brake, c'est certainement l'un des plus grands professeurs, l'un des plus grands hellénistes de France ; sa traduction de l'Athénée est actuellement recherchée partout ; mais il avait il y a de cela déjà quelques vingt-huit, trente ans, créé une école à Lille, dont j'étais l'un des plus fidèles élèves. Il nous a quittés voici maintenant quatre mois à peine, et ses conseils me manquent beaucoup. Mais enfin j'essaie d'être fidèle à son enseignement.
Pierre Sabbagh
Et vous avez son souvenir toujours présent grâce à ce buste.
Guy Mollet
Toujours présent : il vient de m'être offert : ce sont des amis lillois qui me l'ont offert il y a quelques jours. C'est d'ailleurs un sculpteur lillois, mais c'est le Brake d'il y a déjà vingt ans, hein, c'est le Brake de 1940, ce n'est pas le Brake tel que je l'ai connu dans ses toutes dernières heures.
Pierre Sabbagh
Et je trouve, excusez-moi, mais pour moi curieux de pénétrer dans le bureau du président du Conseil et d'y trouver un cadre que je n'attendais pas, mais il doit être curieux également pour vous, pour vous, de voir les cadres d'autres chefs d'Etat, par exemple vous avez vu M. Eden au Chakers. Est-ce que ce cadre est terriblement britannique ?
Guy Mollet
Le Chakers n'est pas exactement le bureau.
Pierre Sabbagh
Non, c'est Downing Street, son bureau.
Guy Mollet
Son bureau est à Downing Street. Mais Chakers, c'est un coin délicieux, à quelques 80 miles de Londres, où le Premier, en famille chaque semaine se repose et réfléchit. Je dois dire que souvent je l'envie, j'aimerais que l'on introduise dans les habitudes ministérielles françaises des règles de cet ordre. Les week-ends ne seraient pas inutiles. Je n'ai d'ailleurs pas vu que les Chakers. J'ai vu aussi où travaille et où réfléchit le président Eisenhower. L'été dernier je suis allé lui rendre visite à Denver. Et ma foi, j'aimerais bien avoir soit un Chakers, soit un Denver.
Pierre Sabbagh
Un cadre agréable, loin de l'agitation.
Guy Mollet
Pas tellement pour s'y reposer, peut-être, mais surtout pour y réfléchir.

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