Vingt Minutes avec le président du Conseil, Guy Mollet (3) : voyages à l'étranger

18 juin 1956
07m 08s
Réf. 00054

Notice

Résumé :

Lors d'un entretien mené dans le bureau de Guy Mollet à Matignon, le journaliste Pierre Sabbagh interroge le président du Conseil sur sa politique extérieure.

Type de média :
Date de diffusion :
18 juin 1956
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Personnalité(s) :

Contexte historique

Le début de l'année 1956 est marqué par un événement majeur dans l'histoire des relations internationales : le XXe congrès du PCUS, qui a lieu en février. Cette date ouvre l'ère de l'URSS réformatrice de Khrouchtchev. Elle annonce aussi la détente ("coexistence pacifique") dans les relations est-ouest (fin de la première Guerre froide). Cette situation entraîne un ballet diplomatique auquel la France participe.

Au printemps 1956, Guy Mollet se rend à Moscou, Londres, puis Washington où lui succédera Christian Pineau, son ministre des Affaires Étrangères. Lors de ces missions diplomatiques, les délégations françaises doivent aussi justifier la politique algérienne auprès d'une communauté internationale de plus en plus critique, surtout depuis le vote des "pouvoirs spéciaux" du 12 mars 1956. Certes, au printemps 1956, la France bénéficie encore du soutien capital des Etats-Unis et la question algérienne n'a pas été portée à l'ordre du jour de l'ONU. Guy Mollet peut encore attendre, ainsi qu'il le souligne dans ce sujet, une certaine "compréhension" de ses alliés. Mais cette situation dure peu. Fin 1956, un vent favorable aux mouvements de libération nationale souffle sur les instances internationales et met la France dans une situation de plus en plus embarrassante lorsqu'il s'agira de justifier la guerre d'Algérie.

Philippe Tétart

Éclairage média

Dans cet entretien, le journaliste Pierre Sabbagh discute de façon détendue avec Guy Mollet, président du Conseil. Ce dispositif rompt avec le caractère figé des interventions des hommes politiques à la télévision. Pierre Sabbagh insiste à dessein sur son désir d'être indiscret ("Là, je voudrais vous demander (…) d'être terriblement indiscret", "Puis-je aller encore plus loin dans l'indiscrétion ?") afin de montrer qu'il n'entend pas se cantonner au rôle de faire-valoir auquel sont souvent tenus les journalistes.

Guy Mollet se prête au jeu parce qu'il a conscience du pouvoir de la télévision dans la construction de l'image gouvernementale. Il juge, comme le rapporte Evelyne Cohen [in M-F. Lévy, La Télévision dans la République. Les années 50, Complexe, 1999], que la télévision a l'avantage, sur la presse écrite et la radio, d'établir un "contact direct". Sans doute est-ce la raison pour laquelle il accepte un dialogue et une mise en scène dans lesquels, finalement, les questions et les réponses quant à la politique internationale de la France sont le plus souvent éludées au profit de propos anecdotiques (sur la personnalité des dirigeants soviétiques ou la hiérarchie au Kremlin), sibyllins (sur la question algérienne), ou d'une simple nomenclature de l'agenda des problématiques internationales.

Philippe Tétart

Transcription

Pierre Sabbagh
Et du côté soviétique, car vous revenez, enfin pas immédiatement, mais vous avez été à Moscou, vous avez vu les cadres de Messieurs Khrouchtchev et Boulganine ?
Guy Mollet
Peu vu. Nous avons travaillé presque toujours dans les mêmes bureaux, mais enfin vous savez qu'à Moscou l'ensemble des bureaux sont groupés à l'intérieur du Kremlin et j'ai beaucoup vu le Kremlin.
Pierre Sabbagh
Le Kremlin, vous l'avez beaucoup vu.
Guy Mollet
Oui. Nous y avons travaillé de nombreuses journées.
Pierre Sabbagh
Là je voudrais vous demander, Monsieur le président, d'être terriblement indiscret encore, c'est vous demander si vous pouvez me dire qui sont...
Guy Mollet
Vous permettez ? Nous serons mieux pour bavarder.
Pierre Sabbagh
Je vous en prie, pardon, qui sont, sur le plan humain, messieurs Khrouchtchev et Boulganine ? On en a beaucoup parlé, mais il m'intéresserait de connaître l'avis du président du Conseil français.
Guy Mollet
Mais c'est terriblement indiscret, je le confesse.
Pierre Sabbagh
Oui, je l'avoue.
Guy Mollet
Et puis, vous-même et les téléspectateurs doivent bien se rendre compte qu'on ne peut pas former un jugement définitif, un jugement valable sur des personnalités que vous avez rencontrées seulement pendant quatre ou cinq jours. Surtout quand, et c'est le cas, ces personnalités laissent peu connaître d'elles-mêmes.
Pierre Sabbagh
Très secrètes ?
Guy Mollet
Très ouvertes dans la discussion, mais si nous sommes à même de savoir ce qu'ils pensent de nombreux problèmes, car la discussion a été souvent d'une franchise qui allait jusqu'à la brutalité. Par contre nous ignorons tout de leur vie personnelle, et vraiment nous n'y avons absolument pas été mêlés.
Pierre Sabbagh
Puis-je aller encore plus loin dans l'indiscrétion ?
Guy Mollet
Essayez.
Pierre Sabbagh
Je voulais savoir qui est le patron : Khrouchtchev ou Boulganine ?
Guy Mollet
Oh il n'y a pas de question.
Pierre Sabbagh
Il n'y a pas de question ?
Guy Mollet
Non, c'est Khrouchtchev. Enfin, c'est assez original. C'est sur le plan officiel, c'est le président Boulganine. Nous travaillions au cours de nos rencontres, dans un bureau rectangulaire où il y avait deux portes. Par l'une des portes entrait la délégation -excusez-moi de citer la française la première- la délégation française et j'entrais le premier puisque j'entrais à la tête de la délégation française suivi de mon ami et collaborateur Christian Pineau, puis les différentes personnalités. De l'autre côté, la délégation soviétique entrait dans l'ordre suivant : le président Boulganine en premier, immédiatement suivi de M. Khrouchtchev et puis, c'était encore M. Molotov, ministre des Affaires Etrangères, et leurs collaborateurs. Mais nous nous asseyions alors autour d'une table rectangulaire et les places étaient indiquées pour chaque membre des deux délégations. Le chef -si vous me pardonnez le mot- de la délégation française prenait place à la première place mais en face de moi, à partir du moment où nous discutions, ce n'était plus M. Boulganine, c'est M. Khrouchtchev qui occupait la première place.
Pierre Sabbagh
Pour la discussion.
Guy Mollet
Pour la discussion. Et il en a été ainsi pendant toutes les journées. Si nous allions -on nous a fait de charmantes réceptions, nous avons été vraiment très bien reçus- si nous allions au théâtre, c'est M. Boulganine qui nous recevait, si nous étions reçus dans un dîner, c'est M. Boulganine qui nous recevait, mais dès l'instant où nous nous mettions au travail, c'est M. Khrouchtchev qui menait la discussion.
Pierre Sabbagh
On peut dire que pour la présentation extérieure et pour le peuple soviétique, c'est M. Boulganine. Mais réellement...
Guy Mollet
Oh, je ne crois même pas que l'ensemble des Soviétiques s'y trompe, le personnage numéro un, c'est bien M. Khrouchtchev.
Pierre Sabbagh
Ah bien. Mais vous avez été je crois l'objet d'une marque extraordinaire du peuple russe devant l'ambassade de France à Moscou, car je crois que ni du temps des tsars ni du temps de Staline on ne pouvait s'attendre à cela : vous avez été embrassé...
Guy Mollet
N'exagérons rien, oui, enfin, je suppose qu'on s'embrassait déjà du temps des tsars…
Pierre Sabbagh
Oui, mais enfin quand même un chef d'Etat étranger.
Guy Mollet
Non, ce qui s'est produit, et qui a étonné, me dit-on, et des dirigeants soviétiques, c'est que le soir où je les avais reçus à l'ambassade de France pour leur rendre les réception qu'ils nous avaient offert, à notre sortie vers 1h et demi ou 2h du matin, un millier de personnes environ attendaient encore sur le trottoir face à l'ambassade. Et, dès que M. Khrouchtchev est apparu, les vivats l'ont salué et je l'accompagnais à la sortie ; et il m'a pris par le bras, nous avons traversé la rue et tout de suite les quelques policiers qui étaient là ont été débordés ; nous avons été entourés, embrassés et les Soviétiques ont le lendemain salué cet événement comme quelque chose d'étonnant, de rare, ils en avaient perdu l'habitude.
Pierre Sabbagh
Par contre, la manifestation un peu semblable mais dans le fond extrêmement différente qui a accueilli M. Pineau à Erevan est quand même assez différente, car ce sont des Français ou des Soviétiques ayant vécu en France, des Arméniens ?
Guy Mollet
Je pense qu'elle aura encore étonné un peu plus les dirigeants soviétiques.
Pierre Sabbagh
C'est ça. Dites-moi, puisque j'en suis au chapitre de M. Pineau, M. Pineau est actuellement à Washington pour rencontrer M. Dulles et peut-être le président Eisenhower si il va mieux, il peut recevoir ?
Guy Mollet
Oui, je crois que si le président le peut, il le recevra puisque c'était prévu au moment où on a organisé ce voyage, avant la maladie.
Pierre Sabbagh
Bien.
Guy Mollet
Maladie qui aura surpris tout le monde et vraiment je sais que j'ai été l'interprète des Français, en général, presque unanimement, en transmettant mes voeux de rétablissement non pas seulement à l'homme qui est aujourd'hui le président de cette grande république amie, mais qui tout de même était le grand chef des armées de la Libération.
Pierre Sabbagh
Le général Eisenhower.
Guy Mollet
Le général Eisenhower.
Pierre Sabbagh
Et, pardon, j'imagine, enfin l'axe des discussions franco-américaines porteront sur l'Est et l'Ouest et peut-être sur la lettre de M. Boulganine, lettre multiple envoyée au président Eisenhower, mais qui a été je crois répercutée sur d'autres chefs d'Etat.
Guy Mollet
Elle portera sur l'ensemble des problèmes. L'ensemble de la conversation sera très semblable à celui que mon ami Christian Pineau a eu dans les différentes capitales, celui que nous avons eu ensemble ; on y étudiera les rapports Est-Ouest - c'est évidemment un des points importants- l'attitude à avoir en commun, les différents pays de l'alliance atlantique, à l'égard des pays de l'Est ; on y étudiera avec certitude les transformations à apporter à l'Alliance atlantique de telle façon que l'on mette l'accent davantage sur l'économique et sur le social qu'on ne l'a fait jusque maintenant ; on y étudiera la relance européenne, et là il n'y aura certainement pas de difficultés avec nos amis américains qui sont très favorables à cette idée.
Pierre Sabbagh
L'Afrique du nord également ?
Guy Mollet
Oui, ce ne sera pas étudié ; simplement, en cette occasion, comme dans toutes les occasions semblables, le représentant de la France fera connaître à nos alliés, à nos amis américains tout ce que nous attendons de nos alliés, de nos amis dans ce domaine, car j'ai eu l'occasion de le dire en une autre circonstance, c'est à leur compréhension de l'attitude de la France que nous compterons nos amis.
Bien entendu.
Guy Mollet
Alors, il y a un problème aussi que Christian Pineau va certainement étudier là-bas, auquel nous attachons une très grande importance, c'est le projet français d'aide aux pays sous-développés. Nous sommes convaincus que si ce n'est encore qu'une ébauche, c'est probablement un des grands moyens d'établir dans le monde une paix définitive.
Pierre Sabbagh
Par le canal des Nations Unies ?
Guy Mollet
Par le canal des Nations Unies.

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