Vingt Minutes avec le président du Conseil, Guy Mollet (4) : questions politiques

18 juin 1956
07m 58s
Réf. 00055

Notice

Résumé :

Lors d'une interview menée dans le bureau de Guy Mollet à Matignon, le journaliste Pierre Sabbagh interroge successivement le président du Conseil sur ses lectures, le dispositif téléphonique mis à sa disposition, enfin sur la politique algérienne.

Type de média :
Date de diffusion :
18 juin 1956
Source :
Personnalité(s) :

Contexte historique

Le printemps 1956 met fin aux velléités libérales du Front Républicain en Algérie, qui avait affirmé, lors de la campagne électorale de décembre, vouloir en finir avec une "guerre imbécile". Si le gouvernement admet l'existence d'une "personnalité" algérienne, il refuse à l'Algérie le droit à l'indépendance et met en œuvre une répression accentuée par les "pouvoirs spéciaux"( loi du 12 mars 1956). En donnant la priorité à l'action militaire, ces pouvoirs doivent permettre d'imposer au FLN le programme "cessez-le-feu, élections, négociations". Mais le FLN refuse tout dialogue tant que l'indépendance n'est pas à l'ordre du jour. Cette impasse entraîne une aggravation du conflit. Ses répercussions détériorent la santé économique et sociale de la France.

Lorsque Guy Mollet aborde cette question à la télévision, il s'affronte à une triple gageure. Il doit justifier la guerre. Il doit convaincre les Français d'agréer aux ponctions financières nécessaires pour assainir l'économie et soutenir l'effort de guerre (le ministre des Finances Paul Ramadier s'apprête à présenter un emprunt public). Il doit enfin préserver une stabilité gouvernementale mise à mal par la récente démission de Pierre Mendès France, partisan d'une négociation (23 mai), et par les critiques de trois autres ministres : Gaston Defferre (Outre-mer), François Mitterrand (Justice) et Alain Savary (secrétaire d'État aux Affaires Étrangères).

Philippe Tétart

Éclairage média

Ici, dans une scénographie conviviale, le président du Conseil Guy Mollet répond avec un naturel mis en scène (il fume à l'écran) aux questions du journaliste Pierre Sabbagh. Des questions qui se veulent spontanées. Pierre Sabbagh s'excuse d'ailleurs de passer du "coq à l'âne" au nom de l'indiscrétion que lui a autorisée Guy Mollet en début d'entretien. Ainsi, des propos sur le comportement des hommes politiques (à partir d'une lecture de Micromégas) au dialogue informel sur l'univers du président du Conseil (séquence sur la fonction des téléphones), on passe à une interrogation plus grave et provocatrice ("Pourquoi un président du Conseil socialiste (…) ne cherche pas à donner l'indépendance à l'Algérie ?") sur les enjeux de la guerre d'Algérie.

Dans sa conception et sa réalisation, cette émission rompt avec les interventions politiques radiotélévisées souvent proches du discours filmé et jouant rarement sur la personnalité et la présence de l'interviewer.

Philippe Tétart

Transcription

Pierre Sabbagh
Je m'excuse, Monsieur le président, je viens de jeter un coup d'oeil sur votre bureau, et je saute vraiment du coq à l'âne, mais vous m'avez permis au début de cet entretien d'être indiscret.
Guy Mollet
Je vous en prie.
Pierre Sabbagh
Et j'ai vu sur votre bureau un livre qui m'a considérablement étonné, parce que trouver un livre sur le bureau du président du Conseil, c'est normal, on s'attend à trouver peut-être la Constitution, et je trouve...
Guy Mollet
Elle est dans le tiroir.
Pierre Sabbagh
Elle est dans le tiroir ; mais je trouve Voltaire. Alors un livre fréquemment consulté doit s'offrir facilement, je peux ?
Guy Mollet
Il est très souvent consulté, mais à beaucoup de pages.
Pierre Sabbagh
Je vais essayer, il s'ouvre. Est-ce que je peux vous demander ce qui ici aurait pu vous attirer particulièrement, chez Voltaire ?
Guy Mollet
D'abord pourquoi Voltaire ? Parce que lorsque il y a déjà un temps, un certain temps de cela, j'étais un étudiant, parmi mes certificats de licence, il en est un où j'ai appris à connaître Voltaire et par là même à l'aimer, car tous ceux qui le connaissent l'aiment. Parmi ses oeuvres, je retenais en particulier soit ses Lettres, soit ses Contes. Ici vous venez de retrouver ce livre que, quelques heures, lorsque j'ai un court loisir, je feuillette, car ce sont ses Contes. Celui-ci, c'est Micromégas. Voyez, on trouve partout des choses délicieuses. Vous me permettez ?
Pierre Sabbagh
Au contraire.
Guy Mollet
Ici, Micromégas est en train de rendre visite au secrétaire de l'Académie et celui-ci lui dit : «Mais qu'ai-je faire de vos brunes», répondait Micromégas quand on lui parlait de brunes et de blondes. «Elle est donc comme une galerie de peintures dont les traits» «Mais non», répond Micromégas, «encore une fois la nature est comme la nature. Pourquoi lui chercher des comparaisons ?» «Mais pour vous plaire», répondit le secrétaire. Alors écoutez cette phrase, elle pourrait être une leçon pour beaucoup d'hommes politiques : «Je ne veux point qu'on me plaise» répondit le voyageur, «je veux qu'on m'instruise». Eh bien je vous assure qu'à la place où je suis, j'ai beaucoup plus besoin d'être instruit que de voir des conseillers tenter de me plaire.
Pierre Sabbagh
C'est vraiment très humble de votre part.
Guy Mollet
Non, non. Hélas, nous trouvons plus facilement tous ceux qui essaient de vous flatter dans des occasions comme celles-ci que ceux qui vous apportent l'aide dont vous avez besoin.
Pierre Sabbagh
Encore une pirouette, Monsieur le président, je voudrais me livrer à un petit jeu.
Guy Mollet
Qu'avez-vous trouvé ?
Pierre Sabbagh
J'ai trouvé d'assez nombreux téléphones. Alors je vais essayer, je vais essayer de deviner. Disons, le gros avec de nombreux...
Guy Mollet
Je vous mets au défi ; la première fois je n'ai pas su deviner, moi.
J'aimerais, d'ailleurs, jouer avec un téléphone avec de nombreux boutons comme ça…
Allez-y
Non, non, j'imagine que ça correspond à un standard, il y a tous vos collaborateurs, vous pouvez joindre également la ville, le réseau urbain.
Absolument exact.
Pierre Sabbagh
Celui d'à côté, j'imagine que ça doit vous relier par exemple avec le président Coty. A côté.
Guy Mollet
Le plus élevé d'entre eux, c'est celui qui effectivement me relie avec le président Coty et avec tous les ministres, c'est ce qu'on appelle l'interministériel.
Pierre Sabbagh
L'interministériel ?
Guy Mollet
L'interministériel, qui nous permet de téléphoner sur une ligne spéciale...
Pierre Sabbagh
Et les deux autres, les deux assemblées ?
Guy Mollet
Non, non, non, l'autre, c'est encore une ligne directe pour un standard, et puis le dernier dont j'aurais gare de vous donner le numéro, est une ligne directe qui est supposée n'être connue de personne, mais malheureusement, on a probablement changé il y a très peu de temps le numéro, ça doit correspondre à un ancien hôtel ; de temps à autre, on me demande de bien vouloir retenir une chambre.
Pierre Sabbagh
(rire) Ah c'est merveilleux ! Vraiment, je ne communiquerais pas ce numéro, même si je le connaissais et je ne le connais pas.
Guy Mollet
Mais je ne vous le donnerais pas ; d'ailleurs je vais le faire changer le plus vite possible car je ne sais que répondre chaque fois…
Pierre Sabbagh
Sans arrêt... Mais ce téléphone interministériel que vous m'avez situé le plus haut ne passe pas par le réseau normal des P.T.T.?
Guy Mollet
Non. Non, non. C'est un réseau tout à fait particulier, sans standard, il suffit d'appeler. Nous avons un guide spécial avec des numéros particuliers où en partant de 200 jusqu'à 250 nous pouvons avoir les Chambres, les différents ministères, les secrétariats particuliers, et bien sûr d'abord et avant tout Monsieur le président de la République.
Pierre Sabbagh
Cet instrument idéal est absolument nécessaire, d'ailleurs.
Guy Mollet
Oui, idéal, c'est trop dire.
Pierre Sabbagh
C'est trop dire ?
Guy Mollet
Il sonne trop souvent.
Pierre Sabbagh
(Rire) Bien. Mais vous pouvez par exemple avoir, et je suppose que vous avez eu une conversation avec M. Ramadier sur ce téléphone à propos des cent milliards d'impôts que M. Ramadier va présenter au Conseil des ministres mardi ou mercredi, je crois, je ne sais plus.
Guy Mollet
J'ai eu de multiples conversations avec M. Ramadier mais très peu au téléphone.
Pierre Sabbagh
Très peu au téléphone.
Guy Mollet
Oui, M. Ramadier n'aime pas le téléphone ; il le déteste encore plus que moi. Mais effectivement j'ai eu beaucoup à bavarder avec lui de ces cent milliards d'impôts. J'espère que la nation comprendra qu'au moment où nous faisons cet effort, il est absolument nécessaire que l'effort soit partagé. Autrement dit, que tous ceux qui n'ont pas eux-mêmes participé à l'effort militaire, car toute famille qui a un des siens là-bas sera exclue de cet effort-là, mais que tous les autres participent à un effort qui est absolument nécessaire actuellement et j'ai la certitude que nous serons compris. On fait état actuellement de beaucoup de difficultés, j'ai beaucoup de mal à y croire.
Pierre Sabbagh
Vous pensez que le vote à l'Assemblée sera acquis, non pas facilement, mais normalement ?
Guy Mollet
Pour moi, ça ne fait pas de doute.
Pierre Sabbagh
Il n'y a pas de doute pour vous.
Guy Mollet
Il est vraisemblable que les parlementaires, et c'est leur rôle, discutent des modalités et tendent à proposer d'autres ressources à la place de celles que nous proposerons nous, mais il me parait exclu qu'une majorité de parlementaires se refuse à demander à la nation cet effort. Ca parait impensable. Je ne le crois pas, je ne le crois pas. Je suis beaucoup plus serein sur ce problème que je ne l'étais sur d'autres.
Pierre Sabbagh
Maintenant, Monsieur le président, sur le plan politique, puis-je me permettre encore une indiscrétion ? Jusqu'à présent, elle n'était pas méchante, là je vais peut-être aller un peu loin, je vais aborder le plan politique dans l'indiscrétion.
Guy Mollet
Essayez.
Pierre Sabbagh
On pourrait se demander...
Guy Mollet
Est-ce que vous êtes fumeur ?
Pierre Sabbagh
Merci, non. On pourrait se demander pourquoi un président du Conseil socialiste qui a un gouvernement Parti Socialiste ne cherche pas à donner à l'Algérie l'indépendance ?
Guy Mollet
Oui. On ne peut guère se le demander à mon avis si on connaît bien la position permanente des socialistes, la pensée permanente des socialistes. Voyez-vous, je ne discuterais même pas pour savoir si historiquement on peut justifier cette notion d'indépendance pour un pays comme l'Algérie ; je n'insisterais pas longuement pour marquer les différences entre la Tunisie et le Maroc qui ont toujours été des états indépendants et l'Algérie qui ne l'a jamais été, mais ce n'est pas là-dessus que je veux appuyer ma réponse. Nous, les socialistes, ce qui nous intéresse, c'est la liberté de chaque individu -permettez-moi de reprendre votre mot- l'indépendance de chaque individu ; et nous n'avons pas l'impression que si l'on donne l'indépendance à tels féodaux qui vont ensuite rendre dépendants les individus sous leurs ordres, nous aurons travaillé pour l'indépendance des individus. Voyez-vous, au slogan : «indépendance de l'Algérie» que l'on lance souvent d'ailleurs par démagogie, je répondrais volontiers : «indépendance des Algériens», «indépendance de chaque individu algérien», et ça ne peut se faire, cela, que si on donne à chacun, sur le plan social, sur le plan économique, puis sur le plan politique, l'égalité totale des droits. C'est ce que mon gouvernement veut faire.
Pierre Sabbagh
On peut remplacer le mot indépendance alors par le mot liberté.
Guy Mollet
Ah je préfère de beaucoup, de beaucoup. Je peux vous assurer que ce gouvernement assurera la liberté aux Algériens.
Pierre Sabbagh
Et peut-on espérer rapidement, c'est-à-dire j'entends, dans les réformes non pas je ne parle pas sur le plan militaire, j'entends des réformes administratives ?
Guy Mollet
Des réformes administratives, certaines sont déjà en cours, les autres vont dès le mois de juillet entrer elles-mêmes en oeuvre, mais il va sans dire que tout ne dépend pas de nous. Beaucoup de choses dépendent aussi de ceux que, hélas, nous trouvons encore en face de nous parce que ils refusent de comprendre le caractère généreux de la position française.

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