Vingt Minutes avec le président du Conseil, Guy Mollet (5) : vie privée

18 juin 1956
04m 32s
Réf. 00056

Notice

Résumé :

Au cours d'un entretien informel dans son bureau, à Matignon, Guy Mollet, président du Conseil, répond aux questions de Pierre Sabbagh sur son entourage et ses origines.

Type de média :
Date de diffusion :
18 juin 1956
Source :
Personnalité(s) :

Contexte historique

Lorsqu'il accède aux plus hautes responsabilités gouvernementales, en janvier 1956, Guy Mollet tire notamment sa légitimité d'avoir gravi les échelons de la méritocratie républicaine grâce à sa seule détermination. Ainsi le président du Conseil, archétype de "boursier conquérant" comme plus tard Georges Pompidou, [Jean-François Sirinelli, in Philippe Tétart (ed.), Georges Pompidou homme de culture, Centre Georges Pompidou, 1995], parle volontiers de ses origines simples et de son statut de pupille de la nation (son père meurt de ses blessures de guerre lorsqu'il a douze ans, sa mère est concierge).

C'est pour lui une manière de façonner l'image politique d'un homme revendiquant, y compris à Matignon, son appartenance au peuple et, in fine, la conscience de ses besoins. De la même façon il souligne son attachement à Arras, ville dont il est maire depuis 1945, un an avant de devenir secrétaire général de la SFIO. Ces deux facettes permettent de rappeler la mémoire du "camarade en république" [Bernard Ménager (dir.), Guy Mollet. Un camarade en République, Lille: PUL, 1987], socialiste militant et connaisseur du terrain, préoccupé de chantiers sociaux (assurance vieillesse, troisième semaine de congé payé). Cet aspect du combat politique, de l'action gouvernementale de Guy Mollet et de sa personnalité a largement été occulté par la gravité de la guerre d'Algérie.

Philippe Tétart

Éclairage média

Connaître l'intimité des hommes politiques est une des possibilités nouvelles que les émissions politiques offrent aux téléspectateurs à partir du milieu des années 1950. Cette émission conçue par le journaliste Pierre Sabbagh en est une illustration. Dans sa conception et sa réalisation, elle rompt avec les interventions politiques radiotélévisées souvent proches du discours filmé et jouant rarement sur la spontanéité. À l'inverse, ici, dans une mise en scène conviviale, Guy Mollet, président du Conseil, dialogue avec un naturel étudié. Il souligne quel "plaisir" il éprouve à ce "bavardage" l'amenant à évoquer sa mère, ses enfants et petits-enfants, ses rares moments de détente, enfin son lien privilégié avec le Nord (Arras). Il en ressort l'image d'un homme de responsabilité certes, mais aussi d'un homme simple, comme les autres. Pas tout à fait du reste… Pierre Sabbagh le souligne habilement à la fin de l'entretien lorsque Guy Mollet doit répondre à un "faux" coup de téléphone : "Ce coup de téléphone me rappelle que je suis avec le président du Conseil et non pas seulement avec Guy Mollet" [cf. Carole Lécuyer, "Documents d'actualité 1956" in Ageron Françoise, Lévy Marie-Françoise (dir.), Voir et savoir. Images du temps présent à la télévision, INA, 1997].

De l'art de dire au téléspectateur sa chance d'avoir pu partager un moment d'intimité avec le président du Conseil en personne - un président du Conseil soucieux d'introduire la télévision parmi les outils de communication politique, afin de gérer au mieux son image publique.

Philippe Tétart

Transcription

Pierre Sabbagh
Monsieur le président, je voudrais vous parler de tout autre chose encore une fois, vous me direz que je suis l'homme qui fait des pirouettes et qui se renverse. Il y a là sur votre cheminée une photographie, et cette photographie, j'imagine que c'est la photographie de Mme Mollet, votre mère.
Guy Mollet
Oui, c'est la photographie de ma mère.
Pierre Sabbagh
Qui est toujours avec vous, qui vous accompagne toujours ?
Guy Mollet
Oh! elle m'accompagne très rarement. Maman reste à Flers où je suis né ; elle y vit avec ma soeur et mon beau-frère. C'est moi qui assez souvent vais la voir. Vous savez, on a chacun le culte de ses parents, mais le pupille de la nation que je suis a évidemment encore plus le culte de sa mère, puisque j'ai pu apprécier ce qu'elle a fait pour faire du fils de tisserand que j'étais un boursier puis un élève de lycée. Je lui dois beaucoup, et je vais souvent lui rendre compte de mon action. Actuellement, elle est un peu plus fière de son fils, mais elle partage à peu près toutes mes angoisses, et il y en a beaucoup.
Pierre Sabbagh
Et est-ce que vous avez l'occasion, Monsieur le président, de la faire venir quelquefois à Matignon, parce qu'il y a là un jardin qui est absolument merveilleux. On peut jeter un coup d'oeil ?
Guy Mollet
Avec plaisir.
(Silence)
Pierre Sabbagh
Parce que, vraiment, ce jardin est merveilleux et vous n'avez pas le temps de...
Guy Mollet
Quelquefois, il arrive qu'après le déjeuner, nous allions passer dix minutes, un quart d'heure, mais je dois avouer que c'est très rare. Les loisirs me sont comptés.
Pierre Sabbagh
Vous ne connaissez pas la détente ?
Guy Mollet
Non, très peu ; très, très peu.
Pierre Sabbagh
Et pourtant vous devez avoir quand même comme tout le monde des vacances par moment ?
Guy Mollet
Cela fait plusieurs années que je n'en ai pas eues, je ne compte pas beaucoup sur cette année pour en avoir.
Pierre Sabbagh
Cette année, je ne pense pas. Mais quand même, tout à l'heure vous parliez du culte des parents que vous avez très grand pour madame votre mère, mais je sais également que vous êtes un grand-père.
Guy Mollet
Oui, j'ai un petit-fils qui maintenant a déjà seize mois. Mais alors mes deux enfants, mes deux filles, et mes deux gendres ainsi que ma femme viennent quelquefois ici ; je dois dire qu'ils viennent plus souvent ici que je ne vais, moi, à Arras. Hélas, j'ai beaucoup abandonné ma ville depuis que je suis président. Et j'ai le plaisir, alors, chaque fois, de retrouver le petit-fils et de jouer au grand-père.
Pierre Sabbagh
Et il n'a jamais couru ici, parce que le comte de Matignon avait très bon goût, enfin...
Guy Mollet
Si, si, il a couru ici, il a même appris à marcher non pas ici, mais dans les jardins de Rambouillet. (Le téléphone sonne) Vous me permettez ?
Pierre Sabbagh
Je vous en prie.
(Silence)
Guy Mollet
Allo, oui, allo, allo oui, bon, vous permettez, voulez-vous me rappeler d'ici un quart d'heure, oui, environ. Merci.
Pierre Sabbagh
Tout le monde ne peut pas savoir qu'il y a une émission de télévision. Monsieur le président, ce coup de téléphone me rappelle que je suis avec le président du Conseil et non pas seulement avec Guy Mollet, et en conséquence que je prends un temps précieux. Alors je vais vous demander de prendre congé. Toutefois, je voudrais savoir si je pourrais revenir ?
Guy Mollet
Avec beaucoup de plaisir.
Pierre Sabbagh
Parce que voilà, j'imagine, voyez-vous...
Guy Mollet
Je n'ai jamais… je n'ai pas peur que jamais vous m'importuniez. Ce que je voudrais éviter, c'est que moi, je n'importune un peu les téléspectateurs auprès de qui je m'excuse.
Pierre Sabbagh
Non, mais justement, si les téléspectateurs m'envoient quelques questions à vous poser…
Guy Mollet
Alors là ce serait avec plaisir.
Pierre Sabbagh
Alors je me permettrais de vous les soumettre…
Guy Mollet
Oui, c'est cela. Je ne dis pas que je répondrai à toutes les questions, il est évident que nous procèderons à un choix, mais a priori, je suis très favorable à répondre, plus encore à des téléspectateurs directement, qu'à vous-même, encore que j'ai pris beaucoup de plaisir à ce bavardage.
Pierre Sabbagh
Merci infiniment.
Guy Mollet
Je vous en prie.
Pierre Sabbagh
Au revoir, Monsieur le président.
Guy Mollet
Au revoir.
Pierre Sabbagh
Merci encore.

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