Interview de Guy Mollet (2) : la crise de Budapest

12 novembre 1956
07m 13s
Réf. 00058

Notice

Résumé :

Dans le bureau de la présidence du Conseil, à Matignon, le journaliste Pierre Sabbagh interroge Guy Mollet sur l'insurrection hongroise et sa répression par l'armée soviétique.

Type de média :
Date de diffusion :
12 novembre 1956
Source :
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Contexte historique

La mort de Staline, en mars 1953, ouvre, dans le bloc soviétique, une période de détente et de réformisme. En Hongrie, Imre Nagy, président du Conseil depuis juin 1953, met en œuvre des réformes qui libéralisent la vie publique. Mais, en 1955, un changement de gouvernement referme cette parenthèse. Dans l'opinion, la contestation monte. Elle débouche sur des manifestations, puis sur une insurrection (23-30 octobre 1956). Dès le 24, Imre Nagy revient au pouvoir. Il multiplie les décisions hostiles à l'URSS. En réponse, le 4 novembre, l'armée soviétique envahit la Hongrie. En une semaine, l'Armée rouge écrase dans le sang l'insurrection démocratique. S'ouvre alors une ère de normalisation et de répression : le rideau de fer retombe sur la Hongrie.

En France, au nom du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et dans le souvenir de la lutte pour la démocratie, l'action de l'URSS est condamnée, à droite comme à gauche (sauf au PCF). Le "coup de Budapest" déclenche une vive émotion de l'opinion et une flambée anticommuniste. Des manifestations violentes très hostiles au PCF éclatent dans la nuit du 7 au 8 novembre. Tandis que certains militants cégétistes et communistes déchirent leur carte en signe de protestation, la France s'organise pour porter secours à ceux des 200 000 réfugiés hongrois qui ont choisi l'hexagone comme terre d'asile.

Philippe Tétart

Éclairage média

Au milieu des années 1950, les hommes politiques comprennent que la télévision est essentielle pour leur image et la présentation de leurs orientations politiques. Selon cette logique, Guy Mollet reçoit la RTF pour évoquer l'actualité en répondant au journaliste Pierre Sabbagh. Les gros plans sur le président du Conseil soulignent la gravité de ses propos sur la Hongrie. Il souligne son indignation face à l'écrasement du soulèvement hongrois en fixant à dessein à plusieurs reprises la caméra. C'est une nouveauté, du moins dans un dispositif ne s'apparentant pas à une déclaration officielle télévisée [Carole Lécuyer, "Documents d'actualité 1956" in Ageron Françoise, Lévy Marie-Françoise (dir.), Voir et savoir. Images du temps présent à la télévision, INA, 1997]. Guy Mollet parle ainsi directement aux Français, pour faire passer un message fort : la condamnation de la politique soviétique en Hongrie et le soutien au peuple hongrois.

Ce message aura d'autant plus d'écho que la RTF a largement couvert les événements hongrois - comme le rappellent d'ailleurs les deux interlocuteurs - et a ainsi permis aux téléspectateurs d'être bien informés avant de prendre connaissance du point de vue du président du Conseil.

Philippe Tétart

Transcription

Pierre Sabbagh
Bien, Monsieur le président, je voudrais maintenant vous parler de la Hongrie ; vous parler de l'indignation qui a envahi les Français à propos des événements de Hongrie et je voudrais vous demander quelles sont vos réflexions, vos réflexions d'homme et de chef de gouvernement à ce sujet.
Guy Mollet
Ce sont les mêmes, celles de l'homme ou du chef du gouvernement ne sont pas distinctes. J'ai, comme vous, comme chacun, senti combien la nation entière s'était révoltée ; le gouvernement, l'immense majorité, je devrais dire la quasi unanimité du Parlement, se sont inclinés devant le courage et le martyr du peuple hongrois qui se bat actuellement pour sa liberté. Et je veux dire que je, non seulement je désapprouve, mais je n'arrive pas à comprendre les essais d'une certaine propagande : assimiler la révolution hongroise à celle d'une poignée de fascistes ; c'est quelque chose de révoltant quand on ne se contente pas d'assassiner les hommes mais qu'en plus on essaie de les salir, j'avoue que ça dépasse pour moi ce que jusque maintenant j'avais cru possible. Pourtant, ce soulèvement des Hongrois, est-ce que ce n'est pas typiquement un soulèvement de jeunes, d'étudiants, d'ouvriers qui se battent ensemble contre une tyrannie ? Enfin, est-ce que les uns et les autres ne se sont pas retrouvés côte à côte dans des écoles, dans des usines, est-ce qu'on n'a pas trouvé là les noyaux même de la résistance ?
Pierre Sabbagh
Je crois, Monsieur le président, pour ceux qui pourraient douter, mais ils ont pu voir peut-être les images du journal télévisé.
Guy Mollet
Ah vous avez raison.
Pierre Sabbagh
Ils ont vu ces images poignantes, ils ont vu des ouvriers, ils ont vu des paysans, ils ont vu des étudiants.
Guy Mollet
Je dois dire que ça a été vraiment pour tous, pour moi en tout cas, un grand moment que celui de vivre à travers vos images des heures tellement semblables à celles de la libération du sol français, que pas un Français patriote n'a pu s'y tromper et qu'il a reconnu là ce que vraiment, il avait vécu à d'autres heures. Enfin c'est clair. S'il n'y avait pas eu les troupes soviétiques, les troupes soviétiques seules, sans le concours de quiconque dans la population, sans trouver aucun soutien, il est bien certain qu'à l'heure actuelle, le peuple hongrois serait libre.
Pierre Sabbagh
Monsieur le président, est-ce que je peux vous demander quelles sont les mesures, je veux dire les mesures pratiques que le gouvernement a pris pour venir en aide au peuple hongrois ?
Guy Mollet
Notre gouvernement, comme beaucoup d'autres, a dû là limiter son effort. Nous avons fait, nous nous sommes associés autant que nous l'avons pu à l'aide matérielle - je dois dire qu'il y a eu des efforts remarquables, des efforts spontanés de la population française que nous avons coordonnés- nous sommes prêts à accueillir les réfugiés hongrois, nous avons fait un très gros effort au point de vue secours, j'espère que nous ferons un peu mieux. Le gouvernement a décidé que le dimanche 18, dimanche prochain, ce serait une journée nationale de solidarité pour la population hongroise, et je sais à l'avance que tout le monde répondra à un semblable appel.
Pierre Sabbagh
Et, Monsieur le président, ça c'est sur le plan national, mais sur le plan international ?
Guy Mollet
Oui, c'est moins beau. Vous savez que le gouvernement français s'est associé à une demande d'envoi là-bas d'une force internationale des Nations Unies pour rétablir la paix, la paix dans la liberté, nous n'avons pas été suivis. Enfin quelques progrès tout de même ont été faits : on a décidé l'envoi d'observateurs ; on a décidé de demander le retrait des troupes soviétiques ; on a décidé de demander que soient tenues ensuite des élections libres. Enfin il faut bien dire que notre gouvernement, comme beaucoup de Français j'en suis sûr, éprouve un grand regret à voir l'extrême prudence et le peu d'empressement que montrent les Nations Unies à discuter du drame hongrois ; elles étaient un peu plus pressées lorsqu'il s'agissait de venir au secours du dictateur égyptien. C'est ainsi que jeudi dernier la France s'est trouvée seule dans un débat lorsqu'elle estimait qu'il ne fallait pas renvoyer au lendemain encore une fois la discussion sur la Hongrie.
Pierre Sabbagh
Est-ce qu'on peut faire autre chose ; est-ce qu'on pouvait faire davantage ?
Guy Mollet
Pouvait-on faire davantage ? Actuellement non. Mais dans ce domaine comme dans beaucoup d'autres, actuellement rien n'est terminé. Vous savez, la liberté ne s'écrase pas ; quand elle est en mouvement, un jour elle triomphe. Et, sur le plan défensif, nous avions fait des progrès : le Pacte atlantique, l'alliance occidentale avait déjà permis d'arrêter l'U.R.S.S. Eh bien je suis convaincu que l'union des peuples libres, la pression que tout cela va exercer, moralement d'abord, tout cela va venir aider les résistants hongrois, et peut-être d'autres, à se libérer demain.
Pierre Sabbagh
Et pensez-vous que les allégations suivant lesquelles l'intervention franco britannique en Proche-Orient ait favorisé l'intervention soviétique en Hongrie aient quelque fondement et quelque base ?
Guy Mollet
Il faut bien aux criminels trouver des excuses ou des prétextes. Je n'accepte pas la comparaison. J'ai déjà dit à la tribune de la Chambre que la seule comparaison valable en ce qui concerne les événements d'Extrême-Orient et ceux de Hongrie, c'est que les soldats libres de la Grande-Bretagne et de la France démocratiques, que les soldats de ce merveilleux petit peuple d'Israël, peuple qui s'est créé avec des échappés de la Gestapo, comme les Hongrois, ont rencontré les mêmes tanks, les mêmes avions, les mêmes armes ; c'est la seule chose qu'il y ait de commun entre ces problèmes. Autrement, aucun rapport. Au Proche-Orient, c'est une action de police ; une action de police limitée : il s'agissait d'empêcher l'extension d'un conflit ; en Moyen-Orient, c'est un pays, Israël, qui s'est sauvé d'un écrasement qui était écrit dans le temps, dont la date peut-être était même déjà fixée. En Hongrie au contraire, c'est l'écrasement, sauvage, de tout un peuple. D'autres différences : dès l'origine, dès que nous avons au Moyen-Orient engagé cette action de police, nous avons dit qu'il ne s'agissait pas là d'une opération coloniale, que nous ne voulions pas y rester, nous n'avons pas d'intérêt permanent. Ce que nous avons demandé, c'est qu'immédiatement il y ait une relève des Nations Unies. Ah, comme j'aimerais voir cette relève, par les Nations Unies, organisée de la même façon en Hongrie. Au Proche-Orient encore, regardez les différences : nous avons respecté les règles de l'humanité ; il n'y a pas eu de bombardement de civils ; chaque fois qu'il fallait bombarder un objectif militaire, on faisait connaître à l'avance nos intentions. En Hongrie, au lieu de cela, l'armée tire à vue sur la population.
Pierre Sabbagh
Sur les enfants même.
Guy Mollet
Même sur les enfants. Jusqu'à ces dernière heures même ça a été le refus d'admettre les camions de la Croix Rouge internationale. Enfin il est clair que tout cela était prémédité, personne ne peut penser que l'attaque sur la Hongrie a été improvisée ; du jour où le gouvernement hongrois a voulu se retirer du pacte soviétique, du pacte de Varsovie, en clair, les tanks soviétiques étaient déjà concentrés.

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