Interview de Guy Mollet (3) : la crise de Suez

12 novembre 1956
06m 15s
Réf. 00059

Notice

Résumé :

Dans le bureau de la présidence du Conseil, à Matignon, le journaliste Pierre Sabbagh interroge Guy Mollet sur la crise de Suez et ses conséquences sur l'état de l'opinion en France.

Type de média :
Date de diffusion :
12 novembre 1956
Source :
Personnalité(s) :

Contexte historique

Face au refus anglo-américain de s'associer à l'URSS et à la Banque Mondiale pour financer l'ambitieux projet du barrage égyptien d'Assouan, le 26 juillet 1956, Gamal Abdel Nasser réplique en nationalisant la Compagnie du Canal de Suez, contrôlé par les Britanniques. En réaction, le premier ministre anglais Anthony Eden défend les intérêts de son pays : il annonce une action militaire contre Nasser. Paris s'y rallie aussitôt, avec Israël. Pour le gouvernement Guy Mollet, ce ralliement est aussi déterminé par l'espoir de couper les vivres au FLN (notamment alimenté par des réseaux transitant par l'Égypte ou venant d'Égypte) en faisant chuter Nasser. Malgré les appels à la paix de l'ONU, Israël envahit le Sinaï à partir du 29 octobre, puis, le 5 novembre, un corps expéditionnaire franco-britannique occupe une partie la zone du Canal de Suez. Dans le contexte tendu des relations Est-Ouest (l'URSS condamne vivement l'opération), les Etats-Unis font pression sur les belligérants. Londres puis Paris capitulent. Une résolution onusienne du 7 novembre prévoit l'arrivée des Casques bleus. La zone du canal est évacuée. Pour la France, cet épisode se solde par un échec difficile à justifier auprès de l'opinion. Plus durablement, la crise de Suez renforce la solidarité nord-africaine autour du combat des nationalistes algériens. Pour le gouvernement Guy Mollet, Suez est un cuisant revers, international et intérieur.

Philippe Tétart

Éclairage média

Au milieu des années 1950, le nombre de foyers français équipés d'un téléviseur décolle : 1% en 1954, 6,1% en 1957. Cette croissance renforce la conviction chez les hommes politiques que la télévision devient capitale dans la gestion de leur image publique et la présentation de leurs décisions politiques, surtout dans les périodes de crise. Lorsque, en novembre 1956, Guy Mollet reçoit la RTF pour faire un tour d'horizon de l'actualité, il doit en particulier s'exprimer sur sa politique vis-à-vis de l'Égypte. Quelques jours après le retrait anglo-français du Canal de Suez et face à la désapprobation internationale de l'action militaire qui y a été menée, l'enjeu est fort. Conscient de cet enjeu, Guy Mollet fixe à plusieurs reprises la caméra plutôt que le journaliste. A la fin de l'entretien, il s'adresse directement aux Français, les appelant au "sang froid" face aux campagnes du PCF (qu'il dénonce nomément), à avoir confiance dans le gouvernement. Confiance dans laquelle lui-même et le gouvernement puiseront du "réconfort".

Il s'agit ainsi pour Guy Mollet de valoriser un message critique (envers Nasser et le PCF) afin, aussi bien de minimiser les conséquences de sa politique (en Algérie et en France même) que de ne pas s'avouer battu dans cette affaire. D'aucun saisiront alors la mise en scène très étudiée de cet interview pour accuser Guy Mollet d'user de la télévision comme d'un outil de "propagande" au service de l'État [E. Cohen, in Marie-Françoise Lévy (dir.), La Télévision dans la République. Les années 1950, Complexe, 1999].

Philippe Tétart

Transcription

Pierre Sabbagh
Pour en revenir plus directement à l'Egypte et à Suez, est-ce que, Monsieur le président, vous pouvez déjà dresser un premier bilan de l'action franco-britannique en Egypte ?
Guy Mollet
C'est prématuré. En réalité, c'est une opération à long terme ; et il faudra beaucoup de recul pour qu'on apprécie ce qui s'est en fait passé là-bas. Mais dès à présent, on peut tout de même signaler quelques points. D'abord, quoiqu'en disent ceux pour qui la France a toujours tort, le prestige de Nasser est tout de même atteint ; les soldats égyptiens ont montré, face aux soldats d'Israël, le peu d'empressement qu'ils avaient à mourir pour Nasser.
Pierre Sabbagh
Oui, je dois dire que là encore, la télévision française…
Guy Mollet
C'est exact.
Pierre Sabbagh
... a montré des images très caractéristiques.
Guy Mollet
Et, même si l'opinion arabe est trop souvent privée de moyens d'information réels, si on a tellement menti à son égard à la radio du Caire, cependant les gouvernements au moins, les gouvernements arabes, mais même le gouvernement soviétique, savent maintenant ce que vaut leur allié. A mon avis le leadership égyptien est bien mort. Peut-être quelque chose d'autre doit être dit. Certains, en France ou ailleurs se sont demandés le sens de cette intervention ; ils se sont demandés s'il n'y avait pas là une attitude quasi belliciste de la part du gouvernement britannique et du gouvernement français ; je ne veux pas m'étendre longuement, mais laissez-moi seulement vous dire, que si en 1936, ou mieux encore, la comparaison sera meilleure, si en 1938, au moment de l'attaque hitlérienne sur la Tchécoslovaquie, si un gouvernement français et un gouvernement anglais avaient osé ce même geste contre Hitler, je suis certain qu'à cette époque on les eut critiqués, que certains les auraient accusé très certainement de bellicistes, mais pourtant, aujourd'hui avec le recul, on sait que ces hommes auraient sauvé des dizaines de millions de vies d'êtres humains ! Non, nous n'avons pas à regretter ce que nous avons fait ; d'autant moins que nous avons mis à découvert l'intrusion soviétique au Proche-Orient ; elle a été démasquée ; alors que souterrainement elle se préparait depuis quelques mois. C'est un peu comme si nous avions renversé une fourmilière. Et aujourd'hui, la présence d'une force des Nations Unies dans la zone de Suez et du Sinaï, c'est un pas vers l'internationalisation de ces problèmes, c'est un pas que nous attendions et que nous accueillons chaleureusement. Je suis convaincu que maintenant, nous avons rendu apparente la nécessité d'un règlement de paix générale au Proche-Orient.
Pierre Sabbagh
Monsieur le président, je m'excuse, je regarde ma montre, j'aurais bien d'autres questions à vous poser, très nombreuses, mais il faut quand même conclure ; et puis-je vous demander une conclusion, une conclusion générale pour nos téléspectateurs ?
Guy Mollet
Oui, volontiers. Il est une conclusion à tous ces problèmes. Et ma conclusion ce sera de faire appel au sang-froid, à la sagesse de tous les Français. Il faut qu'ils se méfient des fausses nouvelles, aussi bien quand il s'agit de minimiser des résultats que d'accroître des inquiétudes. N'avez-vous pas entendu annoncer que le Georges Leygues était coulé ? On a même vu, parait-il, le dictateur Nasser décorer tous les hommes du bâtiment égyptien qui a coulé le Georges Leygues. Le Georges Leygues se porte fort bien. Vous avez entendu parler d'avions en bois sur les aérodromes égyptiens, vous avez entendu parler du bombardement de Gamile par des Migs russes. Tout cela, c'est faux. Mais méfiez-vous aussi, je vous le demande, de la campagne d'intoxication qui est soutenue par les communistes hélas, et qui tend à vous faire croire à la guerre, à la guerre par intervention soviétique. Vous avez entendu parler d'avions d'origine inconnue qui ont survolé la Turquie, d'une flotte aérienne à haute altitude au-dessus de Chypre, etc. Faites attention, c'est une guerre des nerfs, y compris même le communiqué de l'agence Tass de samedi dernier ; il vous faut à tous faire preuve de civisme, de sang-froid, mais aussi de civisme. Il faut accepter certaines des précautions que le gouvernement vous demande. Vous savez bien qu'il n'y a aucun péril pour le ravitaillement, vous savez tous qu'il n'y a pas de péril réel pour l'essence : alors que chacun fasse son devoir. Voyez-vous, on m'annonce que demain, il va être fait dans certaines couches de la population appel à des mouvements, à des grèves, de la part des suppôts en France de l'agression contre la Hongrie. Je ne peux pas croire que vous y répondiez, vous les ouvriers, vous les travailleurs. C'est l'heure de vous dissocier - non pas l'heure de renoncer à ce qu'il y a de plus cher dans vos opinions, non - mais de dire que ça, ça ne peut pas représenter le prolétariat français. En contrepartie d'ailleurs, je voudrais dire à d'autres, à certains fauteurs de troubles qui profitent de l'émotion populaire pour se livrer à des exactions intolérables -exactions qui en fin de compte se retournent contre ceux qui les font, et sont bénéfiques à ceux qui en sont l'objet- que le gouvernement ne peut pas tolérer cela. Voyez-vous, Françaises et Français, le gouvernement, vous le savez, ne recule pas devant les responsabilités ; il a prouvé qu'il savait prendre des décisions ; il mérite votre confiance. Je l'ai senti, je l'ai senti dans mes voyages à travers le pays, je le lis tous les jours dans les innombrables lettres qui viennent m'apporter ce réconfort dont j'ai besoin, d'ailleurs, dans les heures difficiles. C'est pourquoi j'ai le droit aujourd'hui, au nom de ce gouvernement, de vous demander à toutes et à tous de garder votre sang-froid, de rester serein, et de laisser le gouvernement agir.
Pierre Sabbagh
Merci, Monsieur le président.

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