L'arrivée au pouvoir de Charles de Gaulle en 1958

04 juin 1958
07m 44s
Réf. 00069

Notice

Résumé :

Après des manifestations insurrectionnelles en Algérie, une crise politique éclate : le président du Conseil Pierre Pflimlin présente sa démission le 28 mai. Le président de la République René Coty appelle le général de Gaulle au pouvoir.

Date de diffusion :
04 juin 1958
Date d'événement :
28 mai 1958

Contexte historique

A l'occasion de l'arrivée au pouvoir du général de Gaulle, le Journal national des Actualités Françaises réalise une édition spéciale de 8 minutes qui résume les événements et les interprète de façon favorable au nouveau détenteur du pouvoir exécutif. Sont ainsi passés sous silence des événements qui ont permis aux opposants de parler d'un coup d'Etat.

En trois semaines, les faits s'enchaînent rapidement. Lors d'une manifestation en Algérie le 15 mai, le général Salan sort de son rôle et empiète sur les prérogatives du pouvoir civil : il fait appel au général de Gaulle pour sortir de la situation de crise, de l'instabilité politique, et pour conserver l'Algérie française. En Corse, des manifestants dans la rue condamnent la IVe République, Pascal Arrighi forme les 24 et 25 mai des comités de salut public qui sont nettement insurrectionnels. A Paris, beaucoup craignent une opération militaire, et le parachutage de soldats venant d'Algérie pour mener un coup d'Etat dans la métropole : c'est l'opération Résurrection qui est téléguidée depuis Alger par les Généraux.

A Paris, le général de Gaulle tonne contre "le régime des partis" dans une conférence de presse le 19 mai au Palais d'Orsay et pose le cadre de nouvelles institutions. Affaibli, le président du Conseil Pierre Pflimlin présente sa démission au président de la République René Coty le 28 mai. Ce dernier convoque les chefs de parti à l'Elysée (Antoine Pinay, Guy Mollet, Vincent Auriol) puis annonce à l'Assemblée nationale sa décision d'appeler le général de Gaulle à la présidence du Conseil. De Gaulle devient le dernier chef de gouvernement de la IVe République. A Alger, les manifestations se poursuivent sur la place du gouvernement général, contre les positions du FLN, et en faveur de l'Algérie française. La situation politique est tendue : ce même 28 mai, les adversaires du général de Gaulle, dont Pierre Mendès France, se rassemblent place de la République à Paris. Les partisans du général manifestent également à Paris : ils descendent en voiture les Champs Elysées où ils font retentir les klaxons, et se groupent devant l'Assemblée nationale faisant ainsi pression sur la représentation nationale.

Dans cette atmosphère politique difficile, René Coty affiche son soutien au Général qui consulte les représentants politiques à l'hôtel La Pérouse. A Alger, les manifestations de soutien au nouveau président du Conseil se multiplient, tandis qu'à Toulouse, les manifestants favorables aux institutions de la IVe République se retrouvent pacifiquement sur la place du Capitole. A Bordeaux, des heurts éclatent entre adversaires et partisans du Général. A Paris, les étudiants manifestent contre de Gaulle place de l'Etoile, qui se présente seul devant les députés réunis à l'Assemblée nationale le 1er juin : il obtient son investiture : par 329 voix pour et 224 contre. Il peut alors constituer son cabinet après consultation des chefs historiques des partis politiques.

Deux interprétations contradictoires de ces semaines s'affrontent : pour les uns, le général de Gaulle a pris le pouvoir en suivant seulement les apparences de la Constitution, pour les autres, c'est légitimement qu'il est investi, avec pour mission de sauver la République, y compris en changeant les institutions et en créant la Ve République.[Rioux Jean-Pierre, La France de la Quatrième République, volume 2, L'expansion et l'impuissance, 1952 – 1958, Point Seuil, Paris, 1983][Berstein Serge, Milza Pierre, Histoire de la France au XXe siècle, Complexe, Bruxelles, 1995]

Jean-Claude Lescure

Éclairage média

Les huit minutes de ce document résument plusieurs semaines riches d'événements. Les choix effectués épousent la vision des événements que le pouvoir pourrait vouloir donner. Les oublis volontaires sont révélateurs d'une option politique : rien n'est dit de l'appel lancé par le général Salan au général de Gaulle, le silence est fait sur l'opération Résurrection, les manifestants corses sont présentés comme de simple citoyens descendus ordinairement dans la rue, tout comme les manifestants à Alger. Le temps réservé aux protagonistes des événements est très déséquilibré : le point de vue de Pierre Plimflin n'est pas présenté, tandis que celui du général de Gaulle est longuement exposé, y compris quand il n'est encore investi d'aucun pouvoir légal. La présence de représentants de partis (Antoine Pinay, Vincent Auriol, Guy Mollet) auprès du Général est longuement mentionnée, tandis que les dirigeants de l'opposition ne sont pas nommés, même lorsqu'ils apparaissent en tête d'une manifestation (Pierre Mendès France, Edouard Daladier, François Mitterrand).

Le ton du commentaire est également significatif. Il débute de façon dramatique : la France est menacée dans son existence, puis à mesure que la sortie de crise est évoquée, et l'arrivée au pouvoir du général de Gaulle assurée, le journaliste prend un ton plus mesuré et estime que le discours d'investiture de de Gaulle, seul à l'Assemblée nationale, est "un texte dur et lucide". Le parti pris se manifeste également dans les images choisies : de Gaulle est filmé en conférence de presse seul assis à un bureau, comme pour insister sur son aspect calme et pondéré, sûr de lui et des solutions qu'il peut préconiser, tandis que le président du conseil Pierre Pflimlin, entouré de journalistes, semble débordé, sans ressources pour affronter les événements. Les images deviennent familières avec les plans pris à Colombey-les-Deux-Eglises : la population locale, la France profonde est filmée à l'intérieur des foyers, écoutant la radio ( le plan évoque les Français écoutant clandestinement la BBC pendant la Seconde Guerre mondiale), lisant le journal. Cette population est rassurée par le retour au pouvoir du Général, posé en sauveur. En contrepoint, les images de manifestation à Alger sont menaçantes, la foule filmée de loin souligne le désordre encore possible. Les images se font de nouveau rassurantes quand elles montrent les manifestations des gaullistes en métropole : les forces de l'ordre sont souvent présentes ; gendarmes mobiles et policiers affichent des visages détendus et souriants aux manifestants. L'ordre est désormais maintenu. Symboliquement le reportage s'achève par une séquence d'archives : le général de Gaulle descendant les Champs Elysées lors de la libération de Paris en août 1944.

L'action du Général en 1958 est ainsi placée dans le prolongement de son rôle joué lors de la Libération de la France. Le journal filmé joue ici sur les imaginaires pour construire une continuité entre les actions du général de Gaulle pendant la guerre et en 1958.

Jean-Claude Lescure

Transcription

Commentateur
La France vient de vivre une semaine qui appartient à l'histoire. Les événements d'Algérie avaient donné le signal d'une crise dramatique, mais peut-être, en même temps, d'un immense espoir. En effet, on l'avait vu à Oran comme à Alger, un extraordinaire revirement populaire avait suivi la prise de position de l'Algérie. En appelant ensemble le général de Gaulle au pouvoir, Européens et Musulmans d'Algérie proclamaient leur volonté d'être français. Soudain, la Corse s'était jointe au mouvement ; et la question se posait : allions-nous vers une dislocation de la Nation ? Allions-nous vers la fin de la République ? Le général de Gaulle avait répondu pour lui-même à cette question.
Charles (de) Gaulle
La République : il fut un temps où elle était reniée, trahie par les partis eux-mêmes et moi, j'ai redressé ses armes, ses lois, son nom.
Commentateur
Mais, en continuant son exposé, il posait aussi en même temps le problème des institutions.
Charles (de) Gaulle
C'est un fait que le régime exclusif des partis n'a pas résolu, ne résout pas, ne résoudra pas les énormes problèmes avec lesquels nous sommes confrontés.
Commentateur
Et, c'était dans une ambiance de passions contraires que, abandonné par une part de ses soutiens, le président Pflimlin apportait à l'Elysée la démission de son gouvernement.
Pierre Pflimlin
Ainsi, mon gouvernement se trouve affaibli au moment où il faut affronter des tâches de plus en plus redoutables. En conséquence, j'ai présenté ma démisssion.
Commentateur
Qui pouvait résoudre la crise ? Dans un Elysée assiégé par les journalistes, le président de la République appelait en consultation les chefs de partis : Monsieur Antoine Pinay, la droite ; Monsieur Guy Mollet, la gauche ; et, sur le conseil de ce dernier, Monsieur Vincent Auriol, son prédécesseur. Puis il prenait sa décision ; et dans un message à l'Assemblée, à la fois digne et courageux, il annonçait son intention d'appeler le général de Gaulle. Du même coup, Colombey Les Deux Eglise, village hier sans histoire, devenait le centre de l'attention ; et la Boisserie, où depuis 12 ans s'était retiré le général, était assiégée par une nuée de reporters. Téléphone et radio n'arrêtaient plus ; et ce soir-là, au terme d'une série de démarches, de discussions, de questions, de réponses et d'explications, Colombey apprit que le général était appelé à former le gouvernement.
(Silence)
Commentateur
On vit dans la nuit de Gaulle revenir chez lui ; il revenait de l'Elysée.
(Silence)
Commentateur
Tous les jours, cependant, Alger vivait sur le Forum des heures passionnées. Ce jour-là, Si Cherif, hier chef d'une bande de fellagas aujourd'hui ralliés, lançait devant une foule un appel aux rebelles. D'elle-même, disait-il, la population algérienne s'est proclamée française. L'élan qui avait réalisé l'unité de deux races, et que certains pouvaient juger irréconciliables, serait-il confirmé ? Question qui s'ajoutait à d'autres, car des voix s'élevaient contre l'idée d'un gouvernement de Gaulle et, de la Nation à la République, ils étaient 200.000 derrière leurs chefs politiques à clamer leur défiance de tous les fascismes et leur attachement aux lois de la République.
(Silence)
Commentateur
Mais, l'appel lancé au général de Gaulle par le président de la République avait aussi d'autres échos : dans la nuit, un concert de klaxons emplissait les Champs Elysées, bruyant symbole de contentement et d'espoir.
(Silence)
Commentateur
Et, s'il y eut des manifestations devant l'Assemblée, on peut dire qu'elles furent empreintes d'une certaine bonhomie.
(Silence)
Commentateur
Les heures passaient. Président désigné, le général de Gaulle allait, sans trop fuir cette fois les photographes, s'entretenir à nouveau avec le président René Coty. On pouvait voir ensemble ces deux hommes, dévoués également au salut de leur pays, tous deux conscients des périls que courait la Nation : l'un, prêt à engager l'éclat de son passé glorieux dans le nouveau drame de la patrie ; l'autre, conscient de ses responsabilités nationales et de ses devoirs de chef de l'Etat. Et c'était à l'hôtel La Pérouse, décor anonyme d'un moment de l'histoire, le défilé, tantôt lent et tantôt rapide, des consultations politiques. Le général s'entretenait avec Guy Mollet, avec Edgar Faure, avec Edouard Daladier, avec Georges Bidault, avec d'autres encore. Pour ou contre, les échos s'en faisaient entendre. Alger, dans la nuit, célébrait l'approche de l'arrivée du gouvernement de Gaulle. Mais, à Toulouse, une manifestation sur la place du Capitole se réclamait du respect de la Constitution.
(Silence)
Commentateur
Pendant qu'à Bordeaux, un concert de klaxons à l'instar de celui de Paris, succédaient des accrochages entre partisans et adversaires.
(Silence)
Commentateur
Enfin, à Paris, des manifestations sporadiques se déroulaient ici et là. En ce dimanche, aux Champs Elysées, des cortèges d'étudiants se succédèrent à l'Etoile.
(Silence)
Commentateur
C'était le moment où l'Assemblée nationale vivait une heure que peut-être l'histoire inscrira en tête d'un chapitre. Peu de manquants ; au banc du gouvernement, un homme seul s'assied : le général de Gaulle.
(Silence)
Commentateur
Tout à l'heure, il montera à la tribune pour lire sa déclaration.
(Silence)
Commentateur
Sept minutes d'un texte dur et lucide, par lesquelles l'homme du 18 juin demande la confiance et les pouvoirs utiles pour réformer l'Etat et répondre, selon ses paroles, «de l'unité, de l'intégrité, de l'indépendance de la France». C'est fini. Après son départ, l'Assemblée, par 329 voix contre 224, lui confie le gouvernement du pays. Le président Charles de Gaulle va présenter au président René Coty son ministère. Des têtes connues : le président Pflimlin, son prédécesseur ; le président Pinay, qui sera chargé de l'Economie et des Finances ; puis des têtes moins connues, techniciens ou politiques. C'en est terminé des heures de crise ; peut-être eût-elle fini par emporter l'Etat ? Charles de Gaulle porte aujourd'hui à nouveau le destin de la France.
Inconnu
Et l'on se souvient qu'un jour de 44, on vit au milieu d'une foule, un homme descendre les Champs Elysées.

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