La campagne du référendum du 28 octobre 1962 : intervention de Guy Mollet

22 octobre 1962
03m 33s
Réf. 00092

Notice

Résumé :

En octobre 1962, dans le cadre de la campagne officielle pour le référendum du 28 octobre, Guy Mollet intervient à la télévision. Il dénonce le projet présidentialiste gaullien et l'iniquité de la campagne télévisuelle.

Date de diffusion :
22 octobre 1962
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Contexte historique

À la fin de l'été 1962, de Gaulle annonce qu'il entend soumettre au peuple une révision constitutionnelle : l'élection au suffrage universel direct du président de la République. Tous les partis, sauf l'UNR gaulliste, sont hostiles à ce projet qui donne la prépondérance au chef de l'État dans les institutions et va "à contre-courant de la culture politique de la plupart des parlementaires de 1962". Tradition républicaine oblige, les partis défendent la prééminence du législatif (le parlement) sur l'exécutif (la présidence). Le 2 octobre, se fondant sur l'article 11 de la Constitution qui lui permet de soumettre au peuple "tout projet de loi portant sur l'organisation des pouvoirs publics", le général de Gaulle annonce un référendum. Le parlement se sent floué et vote une motion de censure contre le gouvernement Pompidou, qui doit légalement proposer la révision. Le 5 octobre, le gouvernement est renversé. Mais de Gaulle traite la fronde parlementaire par le mépris. Il maintient le gouvernement et dissout l'Assemblée. Il espère ainsi remporter la bataille du référendum et du coup retremper sa légitimité dans un bain plébiscitaire, puis gagner les législatives. De fait, la victoire du "oui" au référendum (61%) ajouté au succès gaulliste des législatives des 18-25 novembre, lui permet d'assurer la consolidation de "son" régime.[Serge Berstein, La France de l'expansion. La République gaullienne, 1958-1969, p. 105].

Philippe Tétart

Éclairage média

Inaugurée en 1955, la campagne électorale sur les antennes passe un cap avec la croissance du parc télévisuel (13% de foyers sont équipés en 1960, plus de 45% dès 1965) et l'augmentation de l'audience. Les hommes politiques prennent conscience de l'importance de la télévision pour leur communication et le mot télécratie connaît alors une assez belle fortune. Leurs vœux vont à l'instauration d'une campagne démocratique équitable. L'introduction de cette séquence, avec son générique impersonnel et l'horloge symbolisant le minutage strict, souligne ce principe clef : tous les partis doivent disposer du même temps de parole dans un cadre neutre. Mais ce principe n'est pas encore totalement respecté en 1962. La campagne référendaire est l'objet de "manipulations", dit l'opposition, qui dénonce la présence fréquente des représentants du gouvernement à la télévision et le manque d'objectivité du journal télévisé. Le gouvernement exerce de fait un contrôle sans partage sur la petite lucarne.

De nombreux incidents émaillent la campagne : des journalistes sont menacés de mise à l'écart par le gouvernement, certaines émissions sont censurées. La personnalisation du pouvoir par de Gaulle est très forte et la télévision ne fait qu'accentuer ce phénomène, au point que les partis d'opposition attribuent leur défaite lors du référendum à l'utilisation intensive et quasi exclusive de la télévision par de Gaulle. "Mais René Rémond et Claude Neuschwander réfutent cette explication en démontrant que même dans les zones non couvertes par la télévision, le "oui" l'avait également emporté".

Pour voir naître un véritable principe d'égalité, il faut attendre le décret du 14 mars 1964. Sont alors établies les premières règles strictes en vue de la campagne présidentielle de 1965. En 1962, Guy Molletpeut donc dénoncer la partialité de la RTF ("propagande démesurée"), mais sa conclusion ("En aucun pays démocratique on ne peut assister actuellement à semblable abus") est excessive. Outre ces critiques et le refus net du projet présidentialiste gaullien, Guy Mollet se prête à l'exercice de l'allocution télévisée. Bien qu'il ait été l'un des premiers, en 1956, et en tant que président du Conseil, à recourir à la télévision comme canal d'expression, il ne s'y montre pas à l'aise. Son regard court sans cesse de la caméra et vers ses notes. Sans manquer de conviction ni de métier, son intervention est hésitante et insuffisamment maîtrisée.

Mais nous ne sommes encore, en 1962, qu'à la préhistoire de la communication politique télévisuelle : les hommes politiques commencent seulement à apprivoiser le tube cathodique.

Bibliographie :

Jérôme Bourdon, Haute fidélité. Pouvoir et télévision, 1935-1994, p.68.

Isabelle Veyrat-Masson "Les campagnes électorales", in Jeanneney Jean-Noël (dir.), L'Écho du siècle. Dictionnaire historique et de la radio et de la télévision en France, Hachette-Arte-La Cinquième, 1999.

Guy Drouot, Les campagnes électorales radiotélévisées, Presses universitaires d'Aix-Marseille, Economica, 1995.

Philippe Tétart

Transcription

Inconnu
La campagne du référendum.
(Silence)
Inconnu
Monsieur Guy Mollet vous parle au nom du Parti Socialiste SFIO.
(Silence)
Guy Mollet
Voici 4 ans, à cette même place, je vous invitais à voter «oui» pour la Constitution. Aujourd'hui je vous demande de répondre «non» aux transformations proposées : je dois donc vous dire pourquoi. Je vais devoir le faire assez vite et d'une manière incomplète, c'est-à-dire sans reprendre tous les arguments. C'est qu'en effet les moyens d'expression nous sont comptés. La radio et la télévision, qui sont pourtant votre radio et votre télévision à tous, déversent sur vous, non plus de l'information mais une propagande démesurée. Les ministres battus défilent sur l'écran. Pendant cette semaine des arguments vous seront proposés et nous ne pourrons pas répondre. En aucun pays démocratique on ne peut assister actuellement à semblable abus. Mais venons-en aux faits. On vous dit que le général de Gaulle avait le droit de proposer ces modifications de la Constitution. Tous les organismes qui font la loi ou la disent ou en contrôlent l'application, c'est-à-dire le Parlement, le Conseil d'Etat, le Comité constitutionnel ; tous, sans exception, répondent : non, cette proposition est contraire à la Constitution. Certains d'entre vous doivent se dire, bien sûr : «Et puis après, tant pis, si cela sert à quelque chose». Mais réfléchissez pourtant : la loi s'impose à tous. Que devient un pays où elle ne s'impose pas d'abord à celui qui a reçu pour mission première de veiller sur elle ? Demandez-vous aussi ce que pourra demain se permettre n'importe quel successeur s'appuyant sur cet exemple. On vous a dit encore : «Il s'agit seulement de faire élire le président de la République par tout le monde». Nous savons bien que l'idée d'une élection directe est flatteuse, quand on n'en voit pas les dangers. Il me serait facile pourtant de vous citer, mais je n'en ai pas le temps, les textes dans lesquels en 1958 tous les porte-parole du général de Gaulle, et d'abord Monsieur Michel Debré, annonçaient qu'une telle élection mènerait à la dictature. Mais ce n'est pas l'essentiel ; la vraie question n'est pas là. Le général de Gaulle le dit lui-même et en clair. Le vrai problème est de faire du président de la République le guide de la Nation. Monsieur Fouchet précise : «le chef suprême». Monsieur Michel Debré a écrit : «le monarque». C'est là la vraie et la seule question et ce sera le sens réel de votre réponse. Si vous voulez un souverain élu pour 7 ans régnant sur l'exécutif, le législatif, le judiciaire, sans responsabilité et sans contrôle, alors dites-le. Si vous voulez cela non seulement pour le général de Gaulle, mais pour ses successeurs inconnus, dites-le. Mais si vous vous rendez compte des dangers dramatiques que cela présente, de l'impossibilité ensuite de défendre vos droits, vos revendications, vos libertés peut-être, autrement que par la violence, si vous voulez éviter cela, alors, avec nous, dites «non».

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