Conférence de presse du général de Gaulle du 15 mai 1962

15 mai 1962
03m 37s
Réf. 00096

Notice

Contexte historique

La question de la supranationalité dans la construction européenne a toujours engendré de vifs débats. Au début des années 1950, l'échec de la Communauté Européenne de Défense (CED) témoignait du rejet de l'Europe intégrée par une large partie de l'opinion publique et politique. En 1962, la question reste d'actualité. Elle oppose ceux qui prônent l'intégration politique (qui portent l'idéal d'une organisation politique supranationale) aux défenseurs d'une Europe confédérée des Etats-nations. De Gaulle soutient cette seconde position. Cela étant, il ne s'oppose pas à ce que soient créées des instances politiques consultatives. C'est pourquoi il défend le "Plan Fouchet" (1961), qui prévoit notamment la création d'un conseil des chefs d'Etat et de gouvernement.

Mais, le 17 avril 1962, l'opposition de la Belgique et des Pays-Bas fait échouer ce plan. Dans une logique "du tout ou du rien", le Général choisit alors de s'exprimer pour dire son refus définitif d'une Europe intégrée et atlantiste. Il juge qu'elle ne permettrait plus à ses membres ni de jouir de leur liberté de manœuvre et de parole vis-à-vis des Etats-Unis, ni de développer une troisième voie face à la bipolarité est-ouest. Cette réaction tranchée marque un tournant dans son approche de la question européenne.

Elle détermine une mini-crise gouvernementale : ses ministres MRP, Pierre Pflimlin, Robert Buron et Maurice Schumann, scandalisés tant par cette position radicale que par le caractère anti-américain de l'européanisme gaullien, démissionnent en signe de protestation.[Serge Berstein, La France de l'Expansion. I. La République gaullienne, 1958-1969, Paris : Seuil, 1989, p. 247 / Elisabeth du Réau, L'Idée d'Europe au XXe siècle, Bruxelles : Complexe, 1995, p. 245].

Philippe Tétart

Éclairage média

Loin du caractère solennel et parfois figé de ses allocutions officielles télévisées, le général de Gaulle laisse voir, lors de cette conférence de presse, une disposition évidente à captiver son auditoire en utilisant habilement un large registre rhétorique et gestuel évoquant la détermination, la fermeté, la conviction, la réflexion, l'humour. Cette conférence est restée célèbre par le bon mot que le Général fait à propos des langues artificielles. "Je ne crois pas que l'Europe puisse avoir aucune réalité vivante si elle ne comporte pas la France avec ses Français, l'Allemagne avec ses Allemands, l'Italie avec ses Italiens, etc. Dante, Goethe, Chateaubriand appartiennent à toute l'Europe, dans la mesure même où ils étaient respectivement et éminemment Italien, Allemand et Français. Ils n'auraient pas beaucoup servi l'Europe s'ils avaient été des apatrides et qu'ils avaient pensé et écrit en quelque espéranto ou volapük intégré…"

Avec son sens de la formule choc - qui ne manque pas de séduire l'opinion -, De Gaulle souligne que seule l'Europe des Etats, des nations, des patries reçoit ses suffrages, car elle répond à la logique de la coopération dans le maintien et le respect des différences nationales. Sa tactique montre ici, ainsi qu'il le reconnaît dans ses Mémoires, combien il est attentif à "l'importance de la conférence de presse en tant que mode de contact privilégié (...) avec l'opinion publique".[Charles de Gaulle, Mémoires d'espoir, tome 1, Paris: Plon, 1970, p.304 / Jean-Pierre Guichard, De Gaulle et les mass media. L'image du Général, Paris: France Empire, 1985, p.205]

Philippe Tétart

Transcription

Charles (de) Gaulle
Mais il est parfaitement vrai que les propositions de la France ont soulevé deux objections, d'ailleurs parfaitement contradictoires, quoiqu'elles soient présentées par les mêmes opposants. Et voici ces deux objections. Ces opposants nous disent : «Vous voulez faire l'Europe des patries ; nous voulons, nous, faire l'Europe supranationale», comme s'il suffisait d'une formule pour confondre, ensemble, ces entités puissamment établies qui s'appellent les peuples et les états. Et puis les mêmes opposants nous disent en même temps : «L'Angleterre a posé sa candidature pour entrer au Marché commun ; tant qu'elle n'y est pas, nous ne pouvons rien faire de politique». Et pourtant tout le monde sait que l'Angleterre, en tant que grand état et que nation fidèle à elle-même, ne consentirait jamais à se dissoudre dans quelque utopique construction. Je voudrais incidemment, puisque en voici l'occasion, je m'excuse, Messieurs les journalistes, vous allez être peut-être assez étonnés, mais je n'ai jamais, quant à moi, dans aucune de mes déclarations, parlé de l'Europe des patries, bien qu'on prétende toujours que je l'ai fait. Ce n'est pas, bien sûr, que je renie, moi, la mienne ; bien au contraire, je lui suis attaché plus que jamais, et d'ailleurs, je ne crois pas que l'Europe puisse avoir aucune réalité vivante si elle ne comporte pas la France avec ses Français, l'Allemagne avec ses Allemands, l'Italie avec ses Italiens, etc. Dante, Goethe, Chateaubriand appartiennent à toute l'Europe, dans la mesure même où ils étaient respectivement et éminemment italien, allemand et français. Ils n'auraient pas beaucoup servi l'Europe s'ils avaient été des apatrides et qu'ils avaient pensé, écrit en quelque espéranto ou volapuk intégré. Alors, il est vrai que la patrie est un élément humain, sentimental, et que c'est sur des éléments d'action, d'autorité, de responsabilité, qu'on peut construire l'Europe. Quels éléments ? Eh bien les états, car il n'y a que les états qui, à cet égard, soient valables, soient légitimes, et en outre soient capables de réaliser. J'ai déjà dit, je répète, qu'à l'heure qu'il est, il ne peut pas y avoir d'autre Europe possible que celle des états, en dehors, naturellement, des mythes, des fictions, des parades.

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