Conférence de presse du Général de Gaulle du 21 février 1966

21 février 1966
05m 18s
Réf. 00099

Notice

Résumé :

Le général de Gaulle expose sa vision de l'évolution des rapports est-ouest et du rôle de l'OTAN en Europe. Puis, il justifie le retrait de la France du commandement intégré de l'Alliance Atlantique.

Date de diffusion :
21 février 1966

Contexte historique

Le général de Gaulle a toujours refusé que la "politique des blocs", héritée du partage consécutif à la Deuxième Guerre mondiale et à la "guerre froide", détermine indéfiniment l'orientation des relations et des équilibres internationaux. "Le syndrome de Yalta domine sa pensée et son action", notamment pour ce qui touche à la souveraineté militaire de la France et à sa place dans l'OTAN.

Sur cette question comme sur la construction européenne, il entend dégager une voie française, défaite des pesanteurs de la bipolarité est-ouest. Cette voie autonome redonnerait à la France sa liberté de manœuvre diplomatique. Elle permettrait, dans le droit fil de la détente avec l'URSS depuis 1963, d'approfondir le dialogue avec le bloc communiste. Sur le plan militaire, l'indépendance de la France vis-à-vis de l'OTAN permettrait de ne pas être inéluctablement solidaire de guerres que la France n'a pas voulu (Vietnam) ou d'être engagé dans d'éventuels conflits contre son gré, au nom de la solidarité atlantique. Enfin, sur le plan de la Défense, le Général a rejeté fin 1963 la proposition américaine de force nucléaire multilatérale (MLF) ; il veut une dissuasion nucléaire française.

Après avoir esquissé à de nombreuses reprises, depuis 1959, les contours de cette politique du dégagement, il décide, en 1966, d'en accélérer le processus. Le 21 février, tout en assurant que le traité fondateur de l'OTAN (4 avril 1949) reste valable, il en dénonce certaines modalités : la présence militaire étrangère dans l'Hexagone, le placement de forces françaises sous le commandement allié. Le 7 mars 1966, Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires Étrangères, remet à l'ambassadeur américain un message pour le président Johnson ; il précise que "La France se propose de recouvrer sur son territoire l'entier exercice de sa souveraineté".

La France quitte le commandement intégré de l'OTAN - tout en continuant à siéger au Conseil du traité. Le 1er avril 1967, tandis que le siège de l'OTAN a été transféré de Paris à Bruxelles, il n'y a plus de présence militaire étrangère en France et les troupes repassent sous commandement français. Les accords Ailleret-Lemnitzer d'août 1967 – en partie secrets - redéfiniront le cadre de la participation de la France à la défense commune.[Serge Berstein, La France de l'expansion. La République gaullienne, 1958-1969, Paris : Le Seuil, 1989, p. 255 / Jean-Baptiste Duroselle, Histoire diplomatique de 1919 à nos jours, Paris : Dalloz, 1990 (10e édition), p. 700]

Philippe Tétart

Éclairage média

"C'est pour une fois faire trop d'honneur aux journalistes que de les prendre les premiers à témoin dans une de ces conférences de presse qu'il siérait mieux d'appeler conférence à la presse, tant le jeu traditionnel des questions y apparaît dérisoirement maintenu". Ce commentaire acerbe d'Hubert Beuve Méry, publié dans Le Monde du 23 février 1966 sous la célèbre signature de Sirius, fait directement référence à la conférence de presse du 21. Plus généralement, il renvoie au cérémonial des conférences de presse du Général : ce dernier s'y présente solennel et discourt souvent seul, une heure durant, voire plus, en consultant rarement ses notes et en abordant différents sujets qui donnent lieu à autant de courtes allocutions entrecoupées de quelques réponses aux journalistes. Le 21 février, il parle de l'OTAN, de l'affaire Ben Barka, des élections législatives, de l'URSS, de l'Europe… C'est seulement ensuite que les journalistes peuvent poser leurs questions. Le Général, soucieux du moindre détail et préoccupé de ne pas sortir de l'ordonnance prévue, offre des réponses dans lesquelles "chaque mot a été pesé auparavant".

Dans cette séquence, on assiste donc au cœur d'une conférence de presse tel qu'il les conçoit et les aime : lui, développant un propos détaillé, argumenté, devant le parterre des journalistes réunis dans la salle des fêtes du Palais de l'Élysée - et ici captivés par ce sujet grave – mais tenus de patienter jusqu'à ce que le Président daigne leur offrir quelques réponses rédigées d'avance. Loin de manquer leur cible, ces conférences de presse d'un genre très précis furent définies par Pierre Viansson Ponté comme "l'arme absolue" du général de Gaulle.

Bibliographie :

Jean-Pierre Guichard, De Gaulle et les mass media. L'image du Général, Paris: France Empire, 1985, p.198-199.

Jean-Noël Jeanneney, L'Écho du siècle. Dictionnaire historique de la radio et de la télévision française, Paris: Pluriel, 2002 (2e édition), article "De Gaulle", pp.481-484.

  arc Riglet, "Conférences de presse", in Sirinelli Jean-François (dir.), Dictionnaire historique de la vie politique française, PUF, édition 1995, pp. 218-220.

Philippe Tétart

Transcription

Charles (de) Gaulle
Alors, nous parlons de l'OTAN. Rien ne peut faire qu'une loi s'impose sans amendement quand elle n'est plus d'accord avec les moeurs. Rien ne peut faire qu'un traité soit valable intégralement quand son objet s'est modifié. Et rien ne peut faire qu'une alliance reste telle quelle quand ont changé les conditions qui étaient celles dans lesquelles elle avait été conclue. Dans ce cas-là, il faut adapter aux données nouvelles la loi, le traité, l'alliance ; si on ne le fait pas, alors les textes seront vidés de leur substance et ce ne seront plus, le cas échéant, que de vains papiers d'archives, à moins qu'il ne se produise une rupture brutale entre ces formes désuètes et les vivantes réalités. Eh bien, je dis les conditions nouvelles. En effet, en raison de l'évolution intérieure et extérieure des pays de l'Est, le fait est que l'Occident ne se trouve plus actuellement menacé comme il l'était quand le protectorat américain fut installé en Europe sous le couvert de l'OTAN ; et en même temps que s'éloignent, que s'éloignaient ces alarmes, se réduisait la garantie de sécurité, autant vous le dire, absolue, que donnait à l'ancien continent la possession par l'Amérique, et par l'Amérique seule, de l'arme atomique, de l'armement atomique et la conviction où l'on était qu'en cas d'agression, elle emploierait cet armement sans restriction. Car depuis lors, la Russie soviétique s'est dotée d'un armement nucléaire capable de frapper directement les États-Unis, ce qui a naturellement rendu pour le moins indéterminées les décisions des américains quant à l'emploi éventuel de leur bombe ; et ce qui a, du coup, privé de justification - je parle pour la France - non pas certes l'alliance, mais certainement l'intégration. D'autre part, tandis que se dissipe, tout au moins dans une certaine mesure, la perspective d'une guerre mondiale éclatant à cause de l'Europe, voici que d'autres conflits où l'Amérique s'engage dans d'autres parties du monde, comme avant-hier en Corée, hier à Cuba, aujourd'hui au Vietnam. Ces conflits peuvent, en vertu de la fameuse escalade, prendre une extension telle qu'on aboutisse à une conflagration générale. Et dans ce cas, l'Europe, dont la stratégie est dans l'OTAN la stratégie de l'Amérique, y serait automatiquement impliquée, impliquée dans la lutte, même si elle ne l'avait pas voulue. Et ce serait le cas de la France, si l'imbrication de son territoire, de ses communications, de certaines de ses forces, de plusieurs de ses bases aériennes, de tel et tel de ses ports, dans le système de commandement américain devait subsister plus longtemps. Il faut ajouter que notre pays devenant, de son côté et par ses propres moyens, une puissance atomique, est amené à assumer lui-même les responsabilités politiques et stratégiques que cela comporte ; et responsabilités que leur nature et leur dimension rendent évidemment inaliénables. Et enfin la volonté de la France de disposer d'elle-même, ce qui est indispensable pour qu'elle croit à son propre rôle et pour qu'elle puisse être utile aux autres ; cette volonté de la France est incompatible avec une organisation de défense...

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