Le discours de Phnom Penh

01 septembre 1966
07m 03s
Réf. 00100

Notice

Résumé :

Lors de son séjour au Cambodge, en septembre 1966, le général de Gaulle prononce un discours dénonçant très nettement la guerre du Vietnam.

Date de diffusion :
01 septembre 1966
Personnalité(s) :
Lieux :

Contexte historique

"Convaincu qu'il recevra soutien et enthousiasme chez tous les opprimés du tiers monde et même de la planète" dans sa lutte, contre la suprématie américaine, à partir de 1963-1964, le général de Gaulle "s'aventure de plus en plus (…) sur les chasses gardées des Etats-Unis". C'est le cas au Mexique et au Québec en 1964, où il lance son fameux "Vive le Québec libre !". C'est le cas au Cambodge en 1966, pays neutre et frontalier du Vietnam, en guerre contre les Etats-Unis depuis août 1964, où l'opération "rolling thunder", lancée au printemps 1965 par l'armée américaine, marque une nette aggravation du conflit.

Le discours que prononce De Gaulle le 1er septembre 1966 a "une portée internationale considérable". Son contenu est moins inattendu que provocateur, surtout à l'encontre des Etats-Unis auxquels il oppose un anti-hégémonisme très net. "Eh bien la France considère, déclare-t-il en particulier, que les combats qui ravagent l'Indochine n'apportent (...) aucune issue. (...)Il n'y a aucune chance que les peuples de l'Asie se soumettent à la loi d'un étranger venu de l'autre rive du Pacifique, quelles que puissent être ses intentions et quelle que soit la puissance de ses armes."

De Gaulle affirme, sur la foi de l'expérience (guerre d'Indochine) et les liens historiques français en Asie, que "la France juge nécessaire" un retrait américain et un règlement politique, seul capable de rétablir la paix. Il défend le principe d'une neutralisation de la péninsule vietnamienne et le droit à l'autodétermination des peuples (principes de la Conférence de Genève, 1954). Ce discours a pu peser dans la décision du président Johnson, de faire cesser les bombardements sur le Vietnam nord, en 1968. Mais, il ne viendra pas à bout de l'impossible dessein américain : vaincre le Vietcong et ainsi infliger une défaite au monde communiste, quel qu'en soit le prix.[Jean-Pierre Rioux, De Gaulle, Paris: Liana Levi, 2000, p. 153 /Jacques Portes, Les Américains et la guerre du Vietnam, Bruxelles: Complexe, 1993, p. 147]

Philippe Tétart

Éclairage média

Ce discours, suivi par plus de 100 000 personnes réunies dans un stade de Phnom Penh, est un modèle du genre en matière de rhétorique gaullienne. Si l'on excepte la conclusion de cette séquence (tour d'honneur en compagnie du prince Norodom Sihanouk), la télévision choisit le plan fixe pour en rendre compte. Il permet d'observer le savoir-faire et le charisme du général de Gaulle.

Au cours de ces sept minutes, on voit combien son art du discours prend toute sa mesure en public et comment, ensuite, il s'adapte bien aux exigences de "l'étrange lucarne". De Gaulle orateur n'est jamais meilleur que dans l'exercice du tribun, que ce soit à Paris, Alger, Mexico, Québec ou, ici, au Cambodge. Son sens du rythme alimente des "discours-gestes(...) où l'action et le verbe se confondent". Il délivre une syntaxe unique. S'y succèdent, entrecoupées d'intonations fermes et de ponctuations gestuelles, des formules chocs, un vocabulaire choisi, des provocations et des admonestations (ici vis-à-vis des Etats-Unis), des rappels historiques et des élans prophétiques.

"Syntaxe de l'éclair!" Rien n'illustre mieux que ce cri de Saint-John Perse, dans Exil, ce que fut l'appel du 18 juin 1940, premier discours de guerre du général de Gaulle. [Adrien Le Bihan, Le Général et son double. De Gaulle écrivain, Paris, Flammarion, 1996, p. 105]

Notons que ce document, tourné sur une pellicule film couleurs, fut diffusé en noir et blanc, la couleur ne faisant son entrée à la télévision française qu'une année plus tard, en 1967 (voir L'inauguration de la télévison couleur).

Philippe Tétart

Transcription

Charles (de) Gaulle
Eh bien, la France considère que les combats qui ravagent l'Indochine n'apportent par eux-mêmes et eux non plus aucune issue, suivant elle, s'il est invraisemblable que l'appareil guerrier américain puisse jamais être anéanti sur place, d'autre part il n'y a aucune chance pour que les peuples de l'Asie se soumettent à la loi d'un étranger venu de l'autre rive du Pacifique, quelles que puissent être ses intentions et quelle que soit la puissance de ses armes. Bref, si longue et dure que doive être encore l'épreuve, il est certain aux yeux de la France qu'elle n'aura pas de solution militaire. Dès lors et à moins que le monde ne roule vers la catastrophe, seul, un règlement politique pourrait rétablir la paix. Comme les conditions de ce règlement sont bien claires et bien connues, on peut encore espérer. Tout comme celui de 1954, l'accord aurait pour objet d'établir et de garantir la neutralité des peuples de l'Indochine et leur droit de disposer d'eux-mêmes tels qu'ils sont effectivement et chacun étant responsable entièrement de ses propres affaires. Les contractants seraient donc les pouvoirs qui s'y exercent réellement et parmi les autres états, tout au moins les cinq puissances mondiales. Mais la possibilité et à plus forte raison l'ouverture d'une aussi vaste et difficile négociation dépendrait évidemment de la décision et de l'engagement qu'auparavant aurait voulu prendre l'Amérique de rapatrier ses forces dans un délai convenable et déterminé. Sans nul doute, une telle solution n'est aujourd'hui pas mure du tout, à supposer qu'elle le devienne jamais. Mais la France juge nécessaire d'affirmer qu'à ses yeux, il n'en existe aucune autre, à moins de condamner le monde à des malheurs grandissants. La France le dit au nom de son expérience et de son désintéressement ; elle le dit en raison de l'oeuvre qu'elle a naguère accomplie dans cette région de l'Asie, des liens qu'elle y a conservés, de l'intérêt qu'elle continue de porter aux peuples qui l'habitent et dont elle sait qu'ils le lui rendent bien ; elle le dit à cause de l'amitié exceptionnelle et deux fois séculaire qu'elle a pour l'Amérique, de l'idée qu'elle s'en fait depuis longtemps et que celle-ci se fait d'elle-même, à savoir : celle d'une nation champion de la conception suivant laquelle il faut laisser chaque peuple disposer à sa façon de son propre destin. Elle le dit compte tenu des avertissements que Paris a multiplié à l'égard de Washington quand rien n'avait encore été accompli d'irréparable. Elle le dit avec la conviction qu'au degré de puissance, de richesse, de rayonnement auquel sont actuellement parvenus les États-Unis, le fait de renoncer à leur tour à une expédition lointaine qui apparaît sans bénéfice et sans justification, et de lui préférer un arrangement international organisant la paix et le développement dans cette importante région du monde n'aurait rien qui puisse blesser leur fierté, contrarier leur idéal et nuire à leurs intérêts, au contraire. Si les États-Unis prenaient cette voie conforme au génie de l'Occident, quelle audience recouvreraient-ils d'un bout à l'autre du monde et quelle chance recouvrerait la paix sur place et partout ailleurs ! En tout cas, sauf à en venir là, aucune médiation n'offre ni n'offrira aucune perspective. Et c'est pourquoi la France, pour sa part, n'en a jamais proposé et n'en propose aucune.
Foule
[applaudissements]

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