De Gaulle fait acte de candidature en 1965

04 novembre 1965
08m 24s
Réf. 00101

Notice

Résumé :

Dans son bureau de l'Elysée, le général de Gaulle annonce sa candidature à l'élection présidentielle de décembre 1965.

Date de diffusion :
04 novembre 1965
Personnalité(s) :

Contexte historique

En vertu de la réforme constitutionnelle validée par le référendum du 28 octobre 1962, l'élection présidentielle des 5 et 19 décembre 1965 amène pour la première fois les Français à élire le président de la République au suffrage universel direct. Cette réforme laisse planer bien des incertitudes sur le déroulement de la campagne, ses conséquences, son issue. Les nouvelles dispositions électorales prévoient le maintien au second tour des deux candidats arrivés en tête au premier tour. Qui seront-ils ? Après sa victoire en demi-teinte au référendum de 1962, De Gaulle se présentera-t-il ? Quelles conséquences la bipolarité, toute nouvelle dans la vie politique hexagonale, aura-t-elle ? Le système des partis peut-il trouver à s'exprimer dans un tel schéma ? Y résistera-t-il ?

Ces questions, conjuguées aux rapports de forces conflictuels entre gaullistes, centristes, socialistes, communistes et extrême droite, transforment en profondeur les enjeux et les rapports de force de la vie politique. Pleinement conscient de cette situation et de la possibilité d'un ballottage contre un candidat de gauche qu'il devrait affronter au second tour, le général de Gaulle peut se demander si la réforme qu'il a voulu lui permettra de rester au pouvoir. En sera-t-il paradoxalement la première victime, lui qui, en 1962, "écartait par avance l'hypothèse de rester au pouvoir en cas d'un vote faible, médiocre, aléatoire ?" Le 9 septembre, tandis que François Mitterrand se porte candidat pour la gauche, le Général laisse encore planer le doute sur sa candidature, en "prenant un plaisir évident à entretenir le suspens".

Alors que la campagne bat déjà son plein pour les autres candidats (Mitterrand, Lecanuet, Tixier-Vignancourt, Barbu, Marcilhacy), il attend près de deux mois avant de reprendre la parole et d'annoncer sa candidature, tardive, lors d'une allocution télévisée. Fidèle à lui-même et à sa rhétorique du recours, il y met en avant l'idée de menaces qui pèseraient sur la France et que lui seul serait en mesure de repousser.[René Rémond, Notre siècle, Paris: Fayard/Livre de Poche, 1991, p. 385]

Philippe Tétart

Éclairage média

En 1965, la télévision joue pour la première fois un rôle de premier plan dans la campagne électorale, parce que les téléspectateurs sont toujours plus nombreux (20 millions en 1965 pour 6,3 millions de foyers équipés) et que les Français jugent alors à 52%, que la télévision est le principal moyen d'information. Pour la première fois, en soi et à cause de la mise en place de première campagne télévisée moderne (décret du 14 mars 1964), la télévision va jouer un rôle clef dans l'élection. De Gaulle, qui a choisi de se déclarer tard pour abréger la campagne, mesure bien le poids de sa déclaration de candidature relayée par la télévision. D'autre part, c'est un homme vieillissant qui sait devoir prêter une grande attention à son image.

Il en témoigne dans ses Mémoires : un "septuagénaire assis seul derrière une table sous d'implacables lumières" doit paraître "assez animé et spontané pour saisir et entretenir l'attention, sans se commettre en gestes excessifs et en mimiques déplacées". Habitué à apprendre de longs textes par cœur, orateur talentueux, vieux routier de la rhétorique du recours, il tente donc ici de mettre en œuvre son savoir-faire. Il veut entrer en force dans la campagne. Persuadé – contrairement à son entourage, qui va le presser d'utiliser le temps qui lui est alloué à la radio et à la télévision, - que cette seule allocution lui permettra de prendre la tête de la course électorale, il place son discours sous le signe de la menace et du recours. Sur chacun des thèmes abordés (son rôle passé, la nécessité de maintenir un régime "stable et efficace", le bilan d'une France conquérante, le rôle international de la France, la conception du rapport démocratique entre le peuple et son dirigeant), il joue d'une logique toute gaullienne - "moi ou le chaos" - qui s'exprime encore plus nettement dans ses derniers mots : "Devant tous les peuples, le scrutin historique du 5 décembre 1965 marquera le succès ou le renoncement de la France vis-à-vis d'elle-même".

Pour la première fois depuis 1958, cette démarche ne sera pas fructueuse; sans doute, comme le nota André Malraux, parce que cette logique du recours et de l'homme providentiel ne pouvait prendre force dans une campagne marquée par le retour à une "élection classique" et non référendaire.

Bibliographie :

Jean-Pierre Guichard, De Gaulle et les mass media. L'image du général, Paris: France Empire, 1985, pp. 215 et sq.

Jean-Noël Jeanneney, L'Écho du siècle. Dictionnaire historique de la radio et de la télévision française, Paris: Pluriel, 2002 (2e édition), article "De Gaulle", pp.483.

Philippe Tétart

Transcription

Charles (de) Gaulle
Françaises, Français, il y a 25 ans, lorsque la France roulait à l'abîme, j'ai cru devoir assumer la charge de la conduire jusqu'à ce qu'elle fût libérée, victorieuse et maîtresse d'elle-même. Il y a 7 ans, j'ai cru devoir revenir à sa tête pour lui éviter la guerre civile, lui épargner la faillite monétaire et financière et bâtir avec elle des institutions répondant à ce qu'exigent l'époque et le monde moderne. Depuis lors, j'ai cru devoir exercer les pouvoirs de chef de l'État afin quelle puisse accomplir au profit de tous ses enfants une étape sans précédent de son développement intérieur, recouvrer la paix complète et acquérir dans l'univers une situation politique et morale digne d'elle. Aujourd'hui, je crois devoir me tenir prêt à poursuivre ma tâche, mesurant en connaissance de cause de quel effort il s'agit, mais convaincu qu'actuellement, c'est le mieux pour servir la France. Car ainsi, notre pays se voit offrir le meilleur moyen de confirmer par ses suffrages le régime stable et efficace que nous avons ensemble institué. Que l'adhésion franche et massive des citoyens m'engage à rester en fonction, l'avenir de la République nouvelle sera décidément assuré. Sinon, personne ne peut douter qu'elle s'écroulera aussitôt et que la France devra subir, mais cette fois sans recours possible, une confusion de l'État plus désastreuse encore que celle qu'elle connut autrefois. Françaises, Français, c'est dire que suivant votre choix, notre pays pourra ou non, continuer la grande oeuvre de rénovation où il se trouve engagé. Or, qu'il s'agisse de son unité, de sa prospérité, de son progrès social, de sa situation financière, de la valeur de sa monnaie, de ses moyens de défense, de l'enseignement donné à sa jeunesse, du logement, de la sécurité, de la santé de sa population, l'avance qu'il a réalisée depuis 7 ans apparaît comme éclatante. Certes, il y a encore, il y aura toujours beaucoup à faire. Mais comment y parviendrait-on si l'État livré aux partis retombait dans l'impuissance ? Au contraire, quel élan nouveau prendra notre République quand celui qui a l'honneur d'être à sa tête aura été approuvé par vous dans son mandat national ! En même temps, se trouvent en jeu la situation et l'action de la France dans un monde au-dessus duquel planent d'incommensurables dangers. L'indépendance reprise sans renier nos amitiés ; la coopération pratiquée avec des peuples où notre colonisation était devenue anachronique et souvent sanglante ; l'union de l'Europe occidentale poursuivie de telle sorte qu'elle s'organise dans des conditions équitables et raisonnables, que la France y reste elle-même et qu'au plus tôt tout notre continent puisse s'accorder pour marcher en commun vers la paix et vers le progrès ; le rayonnement de notre culture, vivifié et grandissant ; la considération et l'audience des autres peuples obtenues justement par nous en soutenant partout la cause de la libération, du développement et de l'entraide dont dépend le sort de la communauté humaine. Eh bien, voici que le monde entier regarde vers vous pour savoir si vous allez par votre vote ratifier ou effacer ce que nous avons accompli au dehors, appuyer ou empêcher ce que nous sommes en voie d'y réussir. Une grande responsabilité nationale incombera donc dans un mois à vous toutes et à vous tous ; c'est là d'ailleurs la raison d'être de la loi constitutionnelle qui s'appliquera pour la première fois et en vertu de laquelle le peuple français tout entier désignera le chef de l'État, garant du destin de la nation. En élisant le président de la République, il vous sera donné de fixer en conscience, par-dessus toutes les sollicitations des tendances partisanes, des influences étrangères et des intérêts particuliers, la route que va suivre la France. A moi-même, que vous connaissez bien, après tout ce que nous avons fait ensemble dans la guerre et dans la paix, chacune de vous, chacun de vous aura l'occasion de prouver son estime et sa confiance. Ainsi, devant tous les peuples, le scrutin historique du 5 décembre 1965 marquera le succès ou le renoncement de la France vis-à-vis d'elle-même. Françaises, Français, j'espère, je crois, je sais qu'elle va triompher grâce à vous ! Vive la République ! Vive la France !

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