Entretien avec François Mitterrand en 1965

22 novembre 1965
03m 05s
Réf. 00103

Contexte historique

Entre 1958 et 1965, François Mitterrand s'impose peu à peu comme un des principaux opposants au régime du général de Gaulle et comme un des leaders de la gauche "moderne". En 1964, la parution de son ouvrage Le Coup d'État permanent en fait le champion incontestable de l'anti-gaullisme.

Fort de son aura et d'une carrière politique déjà longue (il a été onze fois ministre sous la IVe République), le chef de file de l'UDSR projette de se présenter aux élections présidentielles de 1965. Pour ce faire, il crée une plate-forme politique, la Convention des Institutions Républicaines, dont il est le principal animateur.

Toutefois, jusqu'en juin 1965, la candidature de Gaston Defferre l'empêche de se déclarer. Defferre s'étant retiré, il peut envisager de se lancer, à la condition sine qua non de développer une stratégie de rassemblement de la gauche. En effet, le principe de l'élection à deux tours et au suffrage universel impose de concevoir une candidature unique à gauche pour espérer battre la droite en réunissant de larges suffrages, des radicaux aux communistes. Le 9 septembre, il se déclare officiellement candidat. Dans les semaines qui suivent, la SFIO, le PSU, la CIR et l'aile gauche du parti radical lui apportent leur soutien. Il peut également compter sur la neutralité ouvertement favorable du PC. "S'ébauche ainsi un bloc de gauche rassemblé sur le nom du leader de l'UDSR, rendant vie à un schéma tombé en désuétude depuis 1936".

Grâce à cette mobilisation François Mitterrand met De Gaulle en ballottage (32,23%). Au second tour, il réalise 44,8%. C'est un tournant dans sa carrière : il est désormais le leader de la gauche non communiste.

Philippe Tétart

Éclairage média

Si elle n'est pas la première campagne accompagnée d'interventions officielles à la radio et à la télévision, la campagne présidentielle de 1965 marque cependant un tournant dans l'histoire des relations entre les hommes politiques et le petit écran. D'une part, la croissance remarquable du parc de téléviseurs (6,3 millions de foyers équipés pour environ 20 millions de téléspectateurs) accentue notablement l'impact des messages politiques télévisés. D'autre part, la campagne respecte des règles strictes quant aux heures d'antenne (deux à la radio et deux à la télévision) attribuées à chaque candidat (décret du 14 mars 1964), ce qui atténue l'emprise du gaullisme, largement critiqué, sur les antennes de la RTF puis de l'ORTF, depuis 1958. Enfin "les hommes politiques comprennent l'importance de l'instrument" télévisuel.

Dans ce cadre, François Mitterrand a la particularité d'avoir des "liens précoces" avec la télévision : en 1948, il est secrétaire d'État à l'information en 1948, en 1955, il est le premier invité d'une émission d'un nouveau genre, l'émission politique (Face à l'opinion). Même si, a posteriori, dans son ouvrage La Paille et le grain (1975), il reconnaîtra avoir rencontré de nombreuses difficultés dans la maîtrise de l'outil, il s'emploie néanmoins à donner, lors de ses passages à la télévision, dans le cadre de la campagne officielle, l'image d'un candidat jeune, souriant, dynamique, ouvert... mais aussi déterminé, ce que montre bien cette séquence où il place sa candidature sous le signe d'une gauche moderne, fière de son passé, de ses racines et qui entend contrer radicalement la droite et ses passéismes. En offrant un tel profil et en profitant d'un rapport complice avec son intervieweur, François Mitterrand se situe, en force, aux antipodes de la démarche médiatique du général de Gaulle, du moins celle qu'il adopte pour le premier tour.

Bibliographie :

Jérôme Bourdon, Histoire de la télévision sous de Gaulle, Paris: Anthropos-INA, 1990.

Agnès Chauveau, "Les campagnes électorales", in Jeanneney Jean-Noël, L'Écho du siècle. Dictionnaire historique de la radio et de la télévision française, Paris: Pluriel, 2002 (2e édition), pp.434.

Pascale Puthod, "François Mitterrand", in Jeanneney Jean-Noël, ibid, pp.492-496.

Philippe Tétart

Transcription

Roger Louis
Est-ce que le mot de gauche a encore un sens aujourd'hui ? Qu'est-ce que ça veut bien pouvoir dire : gauche, en 1965 ?
François Mitterrand
Vous me permettez quand même de revenir en arrière ?
Roger Louis
Oui.
François Mitterrand
Eh bien, en 1789, la gauche, c'était tous ceux qui se battaient pour les libertés individuelles, pour la justice, pour l'égalité sociale. En 1848, ceux qui se battaient pour que des enfants de dix ans travaillent moins de douze heures par jour, c'était la gauche. Et pendant ce temps, la droite criait à tue-tête qu'on allait détruire les fondements de la société. En 1936, quand Léon Blum a dirigé le gouvernement de Front Populaire, qu'est-ce que c'était que la gauche, sinon : les congés payés, la semaine de 4O heures, et bien d'autres choses. Et à l'époque, leurs adversaires expliquaient encore une fois que la société allait s'écrouler. Eh bien, en 1965, nous avons en effet à définir nos objectifs. Sans doute, la ligne de départ a changé ; nous devons être de notre époque et nous devons aussi tenir compte des conquêtes que nous avons remportées, nous, de la gauche. En 1965, je crois que une définition stricte d'une politique de revenus, d'expansion économique, de meilleure répartition du profit entre ceux qui à l'heure actuelle sont encore des privilégiés et l'immense masse des producteurs et des travailleurs ; je crois qu'une défense acharnée de la paix, en particulier en luttant contre la dissémination de l'arme nucléaire et donc contre la force de frappe ; je crois que une lutte acharnée pour le désarmement et pour la coexistence pacifique ; je crois que ce sont des finalités de gauche. La gauche, voyez-vous, cherche d'abord la justice et veut que la justice établisse un nouvel ordre. La droite, elle, elle veut l'ordre, elle veut que la justice garantisse l'ordre : c'est toute la différence. Eh bien, nous, hommes de gauches de 1965, il ne faut ignorer aucun problème, jusqu'à celui de nos villes embouteillées qui emprisonnent l'homme dans une sorte de carcan dont il ne peut sortir. Notre objectif, nous, c'est le bien-être et le bonheur de l'homme, mais nous ne sommes pas des naïfs et nous savons qu'il faut structurer et diriger et organiser la société ; sans quoi nous la laissons à l'abandon, ou plutôt nous la laissons dans la propriété des grands groupes financiers, de la haute finance, des monopoles qui ont pour objectif quelque chose qui n'a rien à voir avec ce que nous désirons, nous. La gauche moderne, c'est simplement la connaissance, par les moyens de la science, de la technique, de la statistique, de ce que doit être le monde dans dix ans. Et il faut préparer ces dix années-là, et aussi la suite. La droite, elle est portée dans un rêve du passé ; elle cherche à maintenir à tout prix ; elle s'agrippe au passé. Voilà ce qui nous différencie ; encore, vous pardonnerez la rapidité de cette réponse qui mériterait de plus amples explications.

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