Un entretien avec le général de Gaulle en 1965

15 décembre 1965
03m 25s
Réf. 00104

Notice

Résumé :

À l'occasion de la campagne télévisée officielle pour le second tour de l'élection présidentielle de 1965, le général de Gaulle répond aux questions du journaliste Michel Droit.

Date de diffusion :
15 décembre 1965

Contexte historique

En vertu de la réforme validée par le référendum constitutionnel du 28 octobre 1962, l'élection présidentielle des 5 et 19 décembre 1965 amène pour la première fois les Français à élire le président de la République au suffrage universel direct. Cette réforme de la vie politique laisse planer bien des incertitudes sur le déroulement de la campagne et sur son issue. Les nouvelles dispositions électorales entraînent en particulier une bipolarisation de la vie politique, traduite par la présence de deux candidats en lice au second tour.

Face à cette échéance et à cette évolution dont il a été le maître d'œuvre, le général de Gaulle est confiant, au point de ne dévoiler sa candidature que le 4 novembre, un mois seulement avant le premier tour. Il place celle-ci sous le signe, habituel chez lui, de la menace et du recours : si un représentant du régime des partis (de gauche ou de droite) est élu, il prophétise les pires catastrophes et le délitement du régime ; en revanche, s'il est élu, cela sera à la fois la preuve référendaire de la réussite de sa politique et l'assurance de la stabilité et du progrès pour sept nouvelles années.

Pourquoi une telle assurance ? Parce que, à la différence de son entourage et des sondages (nouvel instrument dans la panoplie du journalisme et de l'analyse politique en France) qui envisagent un score inférieur à 50%, il juge qu'il est en mesure d'être élu dès le premier tour. Cela explique qu'il mise sur une campagne courte et sur sa fameuse logique plébiscitaire.

Le premier tour contredit ses prévisions. N'ayant pas obtenu une majorité absolue (43,78% des suffrages), il est mis en ballottage par François Mitterrand (32,23%). La campagne électorale du second tour se déroule du 10 au 17 décembre. Les quatre candidats retirés de la compétition se prononcent pour Mitterrand par opposition au gaullisme (Tixier-Vignancourt, Barbu) ou contre de Gaulle, mais sans consigne de vote (Lecanuet, Marcilhacy). C'est donc à un large front d'opposition que le Général s'affronte. Mais, la mobilisation médiatique et militante du camp gaulliste comme la sienne (meetings de l'UNR-UDT, émissions de télévision) contribue à sa victoire lors de l'élection présidentielle avec 54,5% des suffrages (grâce en particulier à un fort report des voix centristes, portées sur la candidature Lecanuet, 15,85%, au premier tour).

Philippe Tétart

Éclairage média

Si elle n'est pas la première campagne accompagnée d'interventions officielles à la radio et à la télévision, la campagne présidentielle de 1965 marque cependant un tournant dans l'histoire des relations entre les hommes politiques et le petit écran. D'une part, la croissance remarquable du parc de téléviseurs (6,3 millions de foyers équipés pour environ 20 millions de téléspectateurs) accentue notablement l'impact des messages politiques télévisés. D'autre part, la campagne respecte des règles strictes quant aux heures d'antenne (deux à la radio et deux à la télévision) attribuées à chaque candidat (décret du 14 mars 1964), ce qui met fin au monopole du gaullisme sur les antennes, de plus en plus critiqué depuis 1962. Enfin "les hommes politiques comprennent l'importance de l'instrument".

Dans ce cadre, contrairement à Jean Lecanuet ou François Mitterrand, le général de Gaulle mésestime tout d'abord l'importance du média audiovisuel dans la stratégie politique. Sa mise en ballottage l'amène à une prise de conscience, sous l'influence d'Alain Peyrefitte notamment. Il reconnaît qu'il s'est trompé sur la logique référendaire principalement. Sur la pression de son entourage, il accepte finalement d'occuper le terrain audiovisuel. Comme l'a souligné François Goguel pour expliquer sa victoire au second tour "le général de Gaulle utilisa la totalité de la durée des émissions télévisées à laquelle il avait droit, et se prêta à trois longues interviews avec un collaborateur de l'ORTF, Michel Droit au cours desquelles il exposa et justifia en détail la politique qu'il avait faite et qu'il se proposait de poursuivre". Cette séquence est tirée des entretiens avec Michel Droit, enregistrés le 13 décembre à l'Elysée. Elle montre combien le Général, avec réussite (et plaisir dira son entourage immédiat), rompt avec les cérémonials habituellement figés de ses conférences de presse et autres allocutions télévisées.

Tout en réfutant l'idée qu'il dispose d'un "pouvoir personnel" et qu'il prévoit, en cas de victoire, d'attenter aux libertés publiques, il se montre sous un jour nouveau pour les téléspectateurs et dans un dispositif auquel il n'est pas habitué. Il ne déclame pas par cœur ses réponses. Il se montre volontiers souriant, complice, voire goguenard. Il montre aussi parfois un certain malaise (observer ses mains dont il ne sait que faire de 1'49 à 1'54), ce qui est très inhabituel chez lui et montre combien il n'est pas préparé à ce type d'exercice, même si le journaliste qui l'interroge lui est acquis. Le fait même que cet homme de tribunes plutôt que de médias se prête en définitive à un exercice de l'expression politique renouvelée montre encore combien ces élections constituent un cap dans l'histoire des relations entre politique et télévision.

Bibliographie :

Isabelle Veyrat-Masson, "Les campagnes électorales", in Jeanneney Jean-Noël, L'Écho du siècle. Dictionnaire historique de la radio et de la télévision française, Paris: Pluriel, 2002 (2e édition), pp.434.

Jean Lacouture, De Gaulle. Le Souverain, 1959-1970, Paris: Le Seuil, 1986, p.637 et 639.

François Goguel, "Analyse des résultats", in CEVIPOF, L'Élection présidentielle de décembre 1965, Paris: Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques/Armand Colin, 1970, p. 404.

Philippe Tétart

Transcription

Michel Droit
Mon général, je voudrais maintenant vous poser une question qui se divise en deux sous questions : premièrement, on vous accuse depuis longtemps, et plus particulièrement ces derniers temps, d'avoir établi, de faire régner sur la France un pouvoir personnel. Et deuxièmement, votre adversaire du dimanche 19 a déclaré l'autre jour que, si vous étiez élu le dimanche 19, d'une part pour punir les Français de ne pas vous avoir élu le dimanche 5, et d'autre part pour juguler vos adversaires politiques, vous donneriez un tour de vis à nos libertés. Ets-ce que vous pourriez, mon général, répondre sur ces deux questions : le pouvoir personnel et le tour de vis ?
Charles (de) Gaulle
Une fois de plus, je répondrai sur le pouvoir personnel. Quand quelqu'un a des responsabilités, ce qui est mon cas, à cause de l'histoire et aussi à cause du fait que je suis là et que je suis là de par la volonté du peuple, jusqu'à présent, alors naturellement, il a des responsabilités et je vous prie de croire qu'elles sont lourdes, il faut qu'il les porte lui-même. Pourquoi il les passerait à d'autres ? Mais je ne suis pas tout seul, bien sûr, j'ai un gouvernement ; j'en ai eu deux successivement, pendant le septennat, ce n'est pas beaucoup, par rapport à d'autres régimes, mais enfin, c'est tout de même des ministres et je vous prie de croire que je ne fais pas tout, du reste je ne pourrais pas. Il y a un parlement, un parlement qui a été élu par le peuple et qui fait les lois. Et puis, c'est lui qui les fait, les lois, le parlement, ce n'est pas moi. Alors, voilà ce que c'est que le pouvoir personnel. Ce sont des expressions qu'on peut employer comme ça, par démagogie, mais qui en réalité sont de mauvaise foi, voilà la vérité.
Michel Droit
Il y a d'ailleurs eu un très bon mot. On a dit : «Un dictateur, on n'a jamais vu un dictateur en ballottage».
Charles (de) Gaulle
Oui, eh bien parlons des libertés publiques : où sont les libertés publiques que j'ai détruites ? C'est moi qui les a rendues. Je les ai rendues quand je suis rentré en France en 44, je les ai rendues toutes, il n'y en avait plus. Bon. Pourquoi ? Il n'y en avait plus parce que les partis avaient capitulé dans les mains de Pétain et des Allemands, à l'époque où il ne fallait pas. Enfin, moi, j'ai rendu les libertés publiques et je ne les ai pas détruites pendant le temps que j'étais là. Et depuis 7 ans que je suis là, je n'ai pas détruit les libertés publiques. La liberté de la presse : est-ce qu'elle n'existe pas ? Presque toute la presse m'est hostile et je ne l'en empêche pas. Et la liberté syndicale, est-ce que je l'empêche ? Pas le moins du monde, bien au contraire : je fais tout pour essayer d'associer les syndicats au développement commun de la France. Et quelles autres libertés ai-je détruit ? La liberté de vote ? Eh bien vous le voyez bien, ce qui se passe. Le 1er juin 1958, j'étais revenu la veille, c'est la veille que j'avais reçu l'investiture, que j'étais devenu le président du Conseil, avant d'être le président de la République : j'ai rétabli la liberté de la presse que le régime des partis, les jours d'avant, parce qu'ils mouraient de peur, avait supprimée ; j'ai supprimé la censure, et je ne l'ai jamais rétablie. Voilà la réalité. Alors, il faudrait que les plaisanteries soient plus courtes, parce que ce sont les meilleures qui sont les plus courtes, mais quand elles sont très longues, elles sont très mauvaises, les plaisanteries.

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