La situation aux usines Renault de Billancourt en mai 1968

17 mai 1968
04m 16s
Réf. 00110

Notice

Résumé :

Les ouvriers des usines Renault à Boulogne-Billancourt sont entrés en grève en mai 1968. Ils font état de leurs revendications et de leurs différences avec les étudiants.

Date de diffusion :
17 mai 1968
Date d'événement :
15 mai 1968

Contexte historique

Dans la phase sociale de mai 68 éclatent des grèves et des occupations d'usines et d'entreprises. Le 16 mai, les ouvriers de l'usine Renault de Boulogne-Billancourt cessent le travail, sans mot d'ordre syndical. Le mouvement est d'abord spontané, ce n'est que dans un second temps que des cadres syndicaux se rallient à la grève. Le 17mai, le Conseil confédéral de la CGT se réunit et déclare en déformant les faits que "l'action engagée à l'initiative de la CGT et avec d'autres organisations syndicales crée une situation nouvelle et revêt une importance exceptionnelle."

La grève est acceptée, mais tout mot d'ordre de grève générale est écarté ; la CGT tente de réduire le mouvement à une série de revendications strictement professionnelles, en évitant tout rapprochement avec les étudiants dont elle craint l'engagement révolutionnaire trop marqué, qui concurrencerait l'implantation de la CGT dans les entreprises et du Parti communiste dans le jeu politique. Les dénonciations de la "grève insurrectionnelle" se multiplient. Les étudiants venus pour obtenir l'appui du monde ouvrier et rallier de nouvelles forces à un mouvement qui devient révolutionnaire restent bloqués à la porte de l'usine. La crainte de voir les ouvriers et les étudiants se réunir est partagée par la CGT et le gouvernement.

Jean-Claude Lescure

Éclairage média

Avec la crise sociale qui se développe, les journalistes de l'ORTF tentent d'améliorer la couverture médiatique des événements, malgré la pression du pouvoir qui entend encore contrôler l'information, sans réussir véritablement à le faire. Le 14 mai, dans leur magazine de la deuxième chaîne Zoom, André Harris et Alain de Sédouy ont organisé un débat en invitant Daniel Cohn-Bendit, Jacques Sauvageot et Alain Geismar.

Les journalistes essaient donc de couvrir désormais les événements de façon différente, laissant davantage les acteurs de l'actualité s'exprimer comme dans ce sujet où le commentaire cède la place rapidement aux protagonistes de la grève : d'un côté les responsables de la CGT affirment leurs positions et leurs analyses, de l'autre, un étudiant expose pourquoi il vient à la rencontre des ouvriers. La parole est laissée aux orateurs qui tiennent meeting dans l'usine Renault, sur l'Île Seguin, bastion symbolique du mouvement ouvrier français et de l'implantation syndicale de la CGT. La position de la direction n'est pas connue, les autorités politiques sont ignorées. La caméra opère des plans serrés des personnes interviewées, et des plans larges lors du meeting, ce qui accentue l'impression de foule et de mobilisation importante des ouvriers de la Régie Renault.

Jean-Claude Lescure

Transcription

Inconnu
Il s'agit d'exiger une réunion immédiate avec les représentants qualifiés de la direction pour discuter sur 4 points bien précis. Premièrement : l'augmentation générale des salaires pour toutes les catégories et pas un salaire en dessous à 100.000 anciens francs pour l'ouvrier spécialisé. Deuxièmement : la réduction du temps de travail sans perte de salaire. Troisièmement : la création d'un système de préretraite qui permettrait aux travailleurs de 60 ans de partir dans des conditions normales. Et enfin quatrièmement : l'élargissement des libertés syndicales et notamment la suppression des clauses anti-grève dans le paiement des primes trimestrielles.
(Silence)
Inconnu
D'après le meeting ce matin, on nous a demandé de nous revoir tous à 15 h parce que nos organisations syndicales veulent avoir des contacts avec la direction, et si la direction refuse, nous continuons. Depuis 10 ans que le gouvernement promet l'année sociale, eh bien je pense que c'est les ouvriers qui vont la faire eux-mêmes cette année... Parce que tout le monde en a marre. Parce que tout le monde est bien parti, là.
François Loncle
Alors comment expliquez-vous que ce mouvement ait démarré en même temps que le mouvement des étudiants ?
Inconnu
Vous savez, il suffit souvent de peu de choses pour démarrer un mouvement : les étudiants sont partis en flèche pour leurs revendications propres, nous, nous partons pour les nôtres.
François Loncle
Et est-ce que vous avez des conversations avec eux, actuellement ?
Inconnu
Oui, nous avons des conversations, ils sont là presque tous les midis, ils vont venir encore cet après-midi, parait-il.
François Loncle
Et est-ce que vous les avez accepté dans l'usine ?
Inconnu
Ah non, non, nos responsables syndicaux... Il n'y a que les gens de chez Renault qui ont le droit de rentrer dedans. Je suis étudiant.
François Loncle
Mais vous êtes là depuis quand, devant l'usine Renault ?
Inconnu
Deux heures, maintenant.
François Loncle
Oui, pourquoi êtes-vous venu ?
Inconnu
Par solidarité avec les ouvriers et les informer de ce qui se passe dans les milieux étudiants. Il se passait que les ouvriers, enfin, n'étaient pas totalement, ne comprenaient pas exactement ce que nous voulions faire, ce que nous faisions. Or il se passe que, avec les contacts que l'on a avec les différentes personnes, maintenant, la situation s'éclaircit. Il faudrait pas être trop peau de vache quand vous serez cadre !
(Silence)
Inconnu
Chers camarades, la direction qui a pris toute la journée devant nous nous a fait savoir quelques minutes avant cet important meeting qu'elle nous recevrait à 16 h. Il faut y voir la volonté de lutte des travailleurs, un des premiers résultats de notre action, de notre détermination d'aboutir.
(Silence)
François Loncle
Alors, il y a quelque chose de positif après cette réunion ?
Inconnu
Rien.
François Loncle
Ca fait deux heures à peu près que vous êtes [en réunion]. Rien de positif. Pour quelle raison ? Est-ce que, par exemple, la direction de Renault pose comme préalable à l'ouverture de discussions la reprise du travail ou l'évacuation des usines ?
Inconnu
C'est cela, mais en plus, elle ne veut pas s'engager sur un contenu réel et concret des discussions.