Le lent dégel sur le front des grèves en juin 1968

12 juin 1968
03m 57s
Réf. 00116

Notice

Résumé :

Du 3 au 7 juin, le retour à la normale s'effectue plus ou moins rapidement selon les secteurs professionnels. Les manifestations se poursuivent, la tension reste forte.

Date de diffusion :
12 juin 1968
Date d'événement :
03 juin 1968

Contexte historique

La semaine du lundi 3 au vendredi 7 juin 1968 est riche d'événements. Dès le lundi 3 juin, les salariés sont consultés dans de nombreuses entreprises pour une éventuelle reprise du travail qui est déjà effective à la Banque de France, dans les arsenaux et dans quelques entreprises privées, partiellement dans certaines banques, à la Sécurité sociale et aux Charbonnages. Dans le commerce, le 4 juin, aux Galeries Lafayette à Paris, éclatent des incidents entre grévistes et non grévistes, et sur les aérodromes civils, les avions restent bloqués au sol jusqu'à la fin de la semaine. Des négociations ont commencé à l'Education nationale, aux PTT et dans la métallurgie où la situation reste tendue : à Boulogne-Billancourt, les ouvriers présents à l'usine Renault se sont prononcés pour la poursuite de la grève ; à Flins, les piquets de grève s'opposent à la tenue du vote et la situation dégénère en fin de semaine.

Le 7 juin en effet, des ouvriers et étudiants parisiens venus pour les aider tentent d'occuper à nouveau l'usine évacuée par les forces de l'ordre. Dès 10h30 s'engagent des affrontements, pierres contre grenades lacrymogènes, dont certaines sont lancées dans un logement HLM près de l'usine. Les affrontements font une vingtaine de blessés tandis qu'une trentaine de manifestants sont incarcérés. La CGT dénonce alors la venue des étudiants, "groupes étrangers à la classe ouvrière, entraînés quasi militairement", et Georges Pompidou affirme que les forces de l'ordre ont investi l'usine de Flins pour défendre la liberté du travail. Les heurts se poursuivent encore plusieurs jours dans les bois et champs proches du village des Mureaux.

Dans l'audiovisuel, la situation s'est dégradée après la reprise en main annoncée par le nouveau Ministre de l'Information Yves Guéna. La police occupe les locaux de l'ORTF à Paris et en province. Le mardi 5 juin, des techniciens de l'armée sont requis pour faire fonctionner les émetteurs bloqués par les grévistes, et le vendredi 7 juin, le personnel en grève organise des manifestations à l'extérieur du bâtiment occupé par les forces de l'ordre. Les manifestants se succèdent dans la rue : le 4 juin, environ 15 000 "jeunes gaullistes" défilent du Trocadéro au Champ de Mars, tandis que le 6 juin les étudiants manifestent à la gare Saint-Lazare, même si Jacques Sauvageot, dans un meeting à Dijon admet la décélération du mouvement et déclare que "le mouvement recommencera d'ici à 6 mois".

De son côté, le général de Gaulle lance la campagne des élections législatives par une intervention à la radio le 7 juin. Le 8 juin, le mandat d'arrêt lancé contre Georges Bidault a été levé : il rentre à Paris, après 6 ans d'exil au Brésil. Depuis 1962, après la levée de son immunité parlementaire, il était recherché pour complot contre la sûreté de l'Etat en raison de son opposition violente à la politique algérienne du général de Gaulle. La crise de mai 1968 permet de solder des comptes datant de la guerre d'Algérie.

Jean-Claude Lescure

Éclairage média

Mai 68 se termine, la reprise en main des médias par le pouvoir politique est en marche. La liberté de ton gagnée par les journalistes pendant les événements disparaît, et la manipulation du langage revient en force : pour qualifier les incidents des Galerie Lafayette, le commentaire parle de "situation moins claire" sans expliciter la réalité des faits. La réalité est forcée pour évoquer la reprise du travail à Orly qui n'est pas effective, les avions ne volent pas. Mais le commentaire dit le contraire, et les images doivent pourtant se contenter de montrer l'intérieur quasi désert des bâtiments de l'aéroport et un simple avion à la manœuvre, sans une image d'avion décollant, car les pistes sont toujours occupées par les grévistes.

La violence des affrontements de Flins est montrée, mais en détournant les faits : on a l'impression que les grévistes sont les responsables de la dégradation d'un immeuble HLM, le commentaire n'explique pas que ce sont des grenades lancées par les forces de l'ordre qui ont brisé les vitres et endommagé les habitations. De la même façon, le silence est fait sur le bilan humain : aucun blessé n'est mentionné.

Le silence est également total sur la reprise en main de l'ORTF : bien sûr les manifestations autour de la maison ronde sont évoquées, sans être expliquées, et surtout aucun nom de gréviste n'est donné au public, car la révélation de la grève d'un Robert Chapatte, Michel Honorin, Emmanuel de la Taille, Pierre Tchernia ou Michel Drucker risque d'attirer la sympathie des spectateurs. Leur disparition des écrans et de la radio est à peine mentionnée.

En fait, tout est construit pour ancrer l'idée d'une normalisation des événements, d'une reprise inexorable du travail, de la résolution des conflits, et de l'efficacité des mesures arrêtées par le Général de Gaulle, à savoir la participation et les élections législatives.

Jean-Claude Lescure

Transcription

Commentateur
L'économie française allait-elle sortir de la paralysie ? Telle était la question qui se posait alors que commençait la troisième semaine de crise et que Paris, l'essence retrouvée, vivait ses plus beaux encombrements. Au Trocadéro, 15.000 jeunes gens avaient répondu à l'appel de l'Union des jeunes pour le progrès. Ils devaient défiler du palais de Chaillot au Champ de Mars aux cris répétés de : «de Gaulle n'est pas seul». Au premier rang des manifestants : un visage connu. Cependant le dégel s'amorçait sérieusement sur le front des grèves. Les accords d'entreprise avaient joué à la RATP et les autobus sortaient des dépôts pour reprendre contact avec la chaussée parisienne où on ne les avait pas vus depuis longtemps. Les stations de métro rouvraient leurs portes. On allait retrouver au matin le cortège des écoliers. Alors que la reprise restait limitée dans les lycées et collèges, elle était quasi générale dans les écoles primaires. La situation était moins claire du côté des grands magasins parisiens où il s'avérait que malgré plusieurs tentatives, les portes avaient quelques difficultés à s'ouvrir. Mais c'est surtout dans l'industrie automobile que la reprise paraissait difficile. Citroën avait demandé à son personnel de se prononcer par un vote secret. Mais l'occupation des usines continuait. Et il restait d'autres irréductibles.
Jacques Sauvageot
Ce qu'on appelle «la reprise» peut se faire avec plus ou moins de rapidité, mais là n'est pas l'essentiel. L'essentiel, c'est que la lutte va continuer dans les entreprises, dans les facultés, dans les quartiers et nous y contribuerons.
Commentateur
Ainsi réaffirmée par Jacques Sauvageot, la contestation étudiante n'avait pas renoncé à descendre dans la rue. Quelques 3.000 manifestants se retrouvaient à l'appel de l'UNEF devant la gare St Lazare. Le mot d'ordre : libérer Flins. Aux usines Renault de Flins, le mouvement s'était durci et la journée, après un important meeting près des usines gardées par les gendarmes mobiles, avait été extrêmement chaude.
(Silence)
Commentateur
Une véritable guérilla s'était installée dans les champs alentour : police d'un côté, ouvriers et étudiants de l'autre. Il a été bien difficile aux bonnes volontés de s'interposer dans cet affrontement, dont un HLM du voisinage a fait les frais.
(Silence)
Commentateur
Si l'industrie automobile restait ainsi le point noir, les trains, eux, s'étaient peu à peu remis en marche et l'ensemble du secteur des transports redevenait normal. L'aéroport d'Orly reprenait de son côté son visage habituel. On pouvait considérer comme acquise la reprise du trafic, alors que s'achevait cette troisième semaine, qui fut aussi pour Georges (Bidault?) celle du retour de l'exil. L'ancien président de Conseil, qui avait réuni la presse au palais d'Orsay a laissé l'incertitude planer jusqu'à la clôture des listes électorales. Mais il ne sera pas candidat aux prochaines élections qui sont devenues la grande affaire de l'heure. Et, si les vedettes habituelles de l'ORTF qui ont manifesté autour de la Maison de la radio n'ont pas réapparu sur le petit écran, on y verra en tout cas les vedettes des principaux partis en lice. Le petit écran où, en développant le thème de la participation dans les entreprises comme à l'université, le général de Gaulle a donné le coup d'envoi de la campagne électorale.

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