Allocution d'Alain Poher en 1969

17 mai 1969
03m 20s
Réf. 00120

Contexte historique

Avant même qu'il ne se déclare candidat, Alain Poher dispose d'une forte position dans les sondages où il talonne Georges Pompidou. L'issue du référendum et l'intérim qu'il exerce après la démission de de Gaulle ont fait connaître le Président du Sénat. Pourtant, Poher privilégie la continuité des institutions plutôt que sa candidature. Au lendemain du référendum, il déclare : "Les institutions, rien que les institutions, on verra la campagne électorale après". Ce n'est donc qu'à la dernière minute, sous la pression des sondages et des centristes dont il est apparu comme le chef de file pendant la campagne du référendum, qu'il entre dans la campagne électorale. Derrière lui se rangent non seulement les opposants modérés ou centristes au gaullisme, mais aussi une bonne partie de la gauche non communiste décidée à voter utile dès le premier tour et qui constate rapidement que la gauche n'a aucune chance de l'emporter.

Toutefois, au fil des semaines, la faveur pour Poher s'érode et, le jour du premier tour, il obtient la moitié des voix dont le créditaient les sondages un mois plus tôt, soit 23,30%. A mesure qu'il précisait ses conceptions politiques, il écartait de lui un certain nombre d'électeurs de gauche qui ont reporté leur suffrage sur le candidat communiste Jacques Duclos, lequel a fait une excellente campagne. D'autre part, Pompidou a réussi à rassembler autour de lui les gaullistes et un certain nombre de personnages importants du centre qui, déçus parce que Poher ne répondait pas à leurs interrogations, sont venus le rejoindre (Joseph Fontanet, Jacques Duhamel). L'effet de bipolarisation a joué en sa défaveur.

Eve Bonnivard

Éclairage média

Au fil des scrutins législatifs et présidentiels, les règles du débat électoral se mettent en place et l'égalité des candidats s'accroît. Le décret du 14 mars 1964 relatif à la campagne présidentielle sur les ondes de la radio et de la télévision met en place un système rigoureusement égalitaire pour les candidats : l'accès à l'antenne est gratuit, chaque candidat se voit attribuer exactement le même temps d'antenne. Le déroulement de la campagne est placé sous le magistère d'une Commission nationale de contrôle.

Lors de la campagne de 1969, il semble donc que le pluralisme et l'équilibre soient entrés dans les faits. Pierre Bordry, qui fut le directeur de cabinet du Président du Sénat de 1968 à 1987, puis de 1990 à 1992, raconte pourtant une anecdote significative sur cette campagne : "Alain Poher va dans une émission alors qu'il est candidat (...)" Juste avant que la prise de vues ne commence, un technicien s'approche d'Alain Poher et lui dit : "Je vous aime beaucoup, faites attention, votre siège est déséquilibré, si vous vous appuyez en arrière, vous allez tomber". Poher a fait changer le siège, qui était effectivement cassé." [Présidentielles, les surprises de l'histoire, 1965-1995, Olivier Duhamel et Jean-Noël Jeanneney, Seuil, 2002].

Sans doute, le candidat centriste a t-il été pénalisé par l'absence de téléprompteur ; cet outil, déjà en usage aux Etats-Unis, lui aurait à tout pour le moins, évité de lire son texte et de tourner maladroitement les pages. C'est un piètre "communicateur", à l'élocution souvent hachée. Ironie, c'est au moment de dire "Permettez-moi de répéter avec beaucoup de clarté", qu'il trébuche sur le mot "répéter". Quel contraste avec Pompidou ! Lui connaît son discours par coeur et peut ainsi regarder les Français droit dans les yeux. En outre, Poher disserte longuement sur les institutions, au risque de susciter l'ennui chez le téléspectateur. Ainsi, la campagne de 1969 confirme l'opinion selon laquelle les candidats qui "passent bien" ont des avantages supplémentaires.

Eve Bonnivard

Transcription

Alain Poher
La campagne électorale est commencée. J'apprends beaucoup de choses sur mon compte. C'est ainsi que les uns me disent clérical, les autres franc-maçon et qu'on me reproche même d'avoir été secrétaire d'Etat en 1948. J'ai occupé beaucoup de charges, sans doute connaîtrai-je encore d'autres critiques. En tout cas, ce que je sais, et que savent aussi mes collègues du Sénat qui m'ont élu à la majorité absolue à la présidence de cette assemblée, c'est que j'ai toujours défendu les mêmes idées, j'ai toujours eu la même foi politique et j'ai toujours ainsi été un homme d'union et de conciliation qui a toujours voulu rapprocher les Français de nuances diverses. Croyez-moi, je n'ai volé le programme de personne ; puisque celui que je vous expose, c'est mon programme de toujours. Je ne le défends pas depuis le 27 avril. Si quelqu'un a changé de camp, ce n'est pas moi, je vous assure. Et permettez-moi de répéter avec beaucoup de clarté qu'il ne faut absolument pas, à l'avenir, que notre pays soit l'apanage de personne, ni d'un clan, ni d'un groupe, ni de je ne sais quel parti, quelque soit l'orientation de ce parti, d'ailleurs. Je veux être un président pour tous les Français. Et, pourquoi ne pas vous parler d'une question qu'on aborde ces jours-ci ? On entend dire : «Si Poher est élu, il devra immédiatement dissoudre l'Assemblée et provoquer de nouvelles élections». La question ne se pose pas ainsi. Le devoir du président élu est de désigner un gouvernement composé d'hommes les plus aptes à diriger les affaires du pays. Ce gouvernement, chargé de la gestion des problèmes nationaux, aura à prendre ses responsabilités et l'Assemblée les siennes. C'est au parlement qu'il appartient de se situer par rapport à ce gouvernement. Pourquoi n'y aurait-il pas accord puisqu'il s'agit de l'intérêt national, du bien commun des Français et de l'avenir de notre pays ? Ce n'est qu'en cas de motion de censure que la dissolution devrait être envisagée. Et pourquoi l'envisager dès maintenant, alors que personne ne connaît la structure du gouvernement et encore moins le programme ? Chers compatriotes, au cours de la campagne qui s'ouvre aujourd'hui, j'aurai à vous exposer mes idées sur de nombreux problèmes, sur nos perspectives et sur les espérances de la jeunesse. Je vous dirai ce que je pense avec calme et modération. Soyez dès maintenant, quelles que soient vos idées, quelles que soient vos pensées profondes, confiants dans l'avenir de notre pays. Tous ensemble, nous ferons face avec dignité et s'il le faut avec une très grande fermeté : n'avons-nous pas le même amour de la France ? Merci, chers compatriotes, de m'avoir écouté.