Entretien avec Michel Rocard en 1969

20 mai 1969
02m 51s
Réf. 00121

Contexte historique

La gauche part dans la bataille en ordre dispersé. Depuis 1965, elle possède bien un "candidat unique" en la personne de François Mitterrand. Mais, depuis 1968, les chances de l'unité ont beaucoup reculé. La dissolution de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS), l'isolement du Parti communiste à la suite de l'invasion de la Tchécoslovaquie, le glissement du PSU vers des positions gauchistes sont autant d'obstacles à la désignation d'un candidat commun.

Dès le 4 mai, le secrétaire général du PSU, Michel Rocard, s'engage dans la bataille. Rocard estime que le message de Mai 1968 n'a pas été entendu par les deux forces principales de la gauche, le PCF et la SFIO, à qui il reproche de n'avoir pas soutenu le mouvement, ni compris ce qu'il voulait dire. Le PSU prétend au contraire représenter le socialisme de mai 1968.

Eve Bonnivard

Éclairage média

La campagne de 1965 a consacré l'égalité des candidats face aux médias audiovisuels. Candidats de la majorité et de l'opposition, même marginaux, ont droit à un égal accès à l'antenne. Dans le cas de l'émission électorale, l'homme politique choisit le journaliste par qui il veut être interviewé. D'où le risque que ce dernier lui "serve la soupe".

Dans cet entretien, une complicité évidente lie le jeune homme politique idéaliste au journaliste Edouard Guibert. Rappelons que ce présentateur de France Inter fut en 1968 l'un des animateurs de la grève des personnels pour dénoncer la mainmise du pouvoir sur la télévision et la radio publique avant d'animer, à partir de 1970 et jusqu'en 1974, la section ORTF du Syndicat National des Journalistes. Ainsi, sous couvert de pointer son immaturité politique, Edmond Guibert tend une perche à Michel Rocard, qui saisit l'occasion pour marquer sa différence avec les autres politiciens : "Je ne suis pas un notable".

Visiblement à l'aise - à moins qu'il ne cache sa nervosité sous le masque d'une décontraction presque trop affichée pour être réelle - Michel Rocard joue à fond de sa jeunesse. Il se présente comme un homme d'avenir (plusieurs occurrences du mot "avenir"), porteur d'un projet politique, quand d'autres se contentent de s'asseoir sur leur notoriété politique : "Tout ce qui a été enregistré avant c'était sur des notoriétés établies, sur la connaissance qu'on avait d'un tel ou d'un tel".

Le style du candidat tranche avec celui d'un Pompidou ou d'un Poher : décontracté, souriant, regardant tour à tour son interlocuteur et la caméra, il exprime avec fougue ses convictions ("je propose un avenir socialiste, un projet socialiste"). On remarque l'austérité du plateau télévisé, une mise en scène minimaliste et des prises de vue sommaires, loin du dispositif filmique élaboré que l'on connaît aujourd'hui.

Eve Bonnivard

Transcription

Edouard Guibert
Michel Rocard, vous avez 38 ans, vous n'êtes pas un homme de la IVème république, pas davantage un homme de la Vème, vous n'êtes ni député, ni sénateur : vous n'êtes pas, donc, ce que l'on appelle couramment et peut-être des fois péjorativement, un politicien. Cependant, vous êtes en revanche secrétaire national du Parti socialiste unifié et candidat pour le socialisme. Est-ce bien ça ?
Michel Rocard
Tout à fait. Disons plus simplement que je ne suis pas un notable, mais que je suis tout de même un militant politique, un homme politique.
Edouard Guibert
Bien. Vous n'êtes pas un homme du passé, vous entrez de plein pied dans le présent, dans l'actualité. Est-ce que vous pensez que vous êtes un homme d'avenir ?
Michel Rocard
On verra bien. Comment voulez-vous que je le sache ? Ce que je crois plus important de dire, c'est que j'ai l'impression de me battre pour une force et pour un projet d'avenir. Les hommes, ça peut changer, l'important, c'est l'objet de leur bataille ; c'est avec qui ils se battent ; et effectivement aujourd'hui, menant cette bataille, au nom de tout un courant d'hommes organisés sur le plan politique ou syndical, j'ai l'impression que nous avons l'avenir avec nous et devant nous.
Edouard Guibert
Cependant, si l'on en croit les sondages, vous n'avez apparemment pas beaucoup de chances d'être élu président de la République le 1er juin, ni même le 15 juin. Alors, quel est le sens de cette candidature ?
Michel Rocard
Eh bien, d'abord, sondage pour sondage, on a commencé de les faire avant que les vraies questions n'aient été posées à l'opinion. Souvenez-vous de 1965 : les résultats finaux étaient très différents des sondages du début. On commence à peine à discuter dans cette campagne les vraies questions. Tout ce qui a été enregistré auparavant, c'était sur des notoriétés établies, c'était sur la connaissance qu'on avait de M. Untel ou de M. Untel. Je ne crois pas que ce soit très important. Je suis persuadé, moi, que l'opinion toute entière, les Françaises et les Français commencent maintenant à réfléchir attentivement à l'avenir que l'on propose à ce pays et c'est ça qui va être en jeu. Le sens de ma candidature, mais c'est tout simplement de proposer un avenir socialiste, de définir, de faire comprendre le projet socialiste, de décrire comment c'est un projet pour aujourd'hui, pour tout de suite ; et ce faisant, de travailler déjà à reconstruire la gauche autour de ce projet.

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