Allocution d'Alain Krivine candidat de la LCR en 1969

17 mai 1969
03m 44s
Réf. 00123

Contexte historique

C'est la première fois qu'un candidat trotskiste se présente à l'élection présidentielle. La surprise est de taille : le mot d'ordre de la Jeunesse communiste révolutionnaire (devenue entre temps la Ligue communiste révolutionnaire), n'était-il pas, lors des législatives de 1968, "élections piège à cons" ? Alain Krivine s'en explique dans Présidentielles, les surprises de l'histoire : "La participation dépend des scrutins (…) Bien sûr, il y a des périodes exceptionnelles où l'élection apparaît comme la trahison d'un mouvement social. En 1968, ce mot d'ordre "élections piège à cons" était juste. Mais il ne faut pas en faire une théorie. La gauche traditionnelle a essayé d'enterrer un mouvement extraparlementaire dans les urnes".

En avril 1969, Alain Krivine est à l'armée. Il apprend que la Ligue qui, depuis sa dissolution par le gouvernement en juillet 1968, s'est réorganisée dans la clandestinité, a décidé de le présenter à la présidentielle. Dans la Constitution, il est prévu que le candidat à la présidence doit avoir satisfait à ses obligations militaires. S'ensuit donc un débat de juristes qui dure plusieurs semaines, pour savoir si le candidat y a satisfait ou pas. Le ministre de l'Armée Pierre Messmer tranche finalement en sa faveur.

Au soir du premier tour, Alain Krivine recueille 240 000 voix, soit 1,05% des voix. Pour un candidat qui se réclame de 1968, c'est très faible même si, à l'époque, la LCR a le sentiment d'être sortie de la marginalité, de s'être fait connaître.

Eve Bonnivard

Éclairage média

Alain Krivine raconte avoir "gardé un souvenir épouvantable de ces épreuves télé" : "On était assis derrière une table, il n'y avait pas de téléprompteur, et hop ! il fallait réciter son truc. Je n'avais pris aucun cours (…), j'avais déjà un peu l'habitude de parler en public mais devant cette espèce de caméra, avec le rouge qui s'allumait, le "top", les officiels derrière, les contrôleurs de la commission machin (…) Absolument glaçant".

On ne saurait le détromper sur ce point : encravaté, raide, docte, le militant révolutionnaire, en se pliant aux règles de la campagne télévisuelle officielle, semble s'être transformé en candidat bourgeois. Sans doute plus à l'aise dans un meeting, il apparaît là emprunté. Le contraste entre le fond de son discours, aux accents violemment révolutionnaires, et la forme de son intervention est saisissant.

Autre paradoxe : le candidat trotskiste à la présidentielle n'a de cesse de brocarder l'élection, allant jusqu'à dire que "jamais la gauche socialiste ne pourra imposer ses solutions par les urnes", et que "nous ne faisons aucune confiance au bulletin de vote". Quel est, alors, le sens de sa candidature ? Tenter par les urnes ce qui a échoué dans la rue ? Ou simplement porter la parole de 1968 ? La référence, omniprésente, à 1968, laisse penser que Krivine se veut le candidat de Mai 68 et ne se prête au jeu électoral que pour mieux, en cas de victoire, le subvertir. Mais retourner contre la bourgeoisie les armes dont elle se sert, n'est-ce pas une tactique révolutionnaire déjà classique ? [Présidentielles, les surprises de l'histoire, 1965-1995, Olivier Duhamel et Jean-Noël Jeanneney, Seuil, 2002]

Eve Bonnivard

Transcription

Alain Krivine
Pour la première fois, un militant révolutionnaire a la possibilité de s'exprimer devant vous. Cette possibilité n'est pas le résultat d'une quelconque élection. Cette possibilité n'est pas non plus le résultat de la bonne volonté de l'officine de propagande gouvernementale qu'est aujourd'hui l'ORTF. Si je peux m'exprimer aujourd'hui devant vous, c'est grâce à l'extraordinaire mouvement de 10 millions de travailleurs en mai 1968. Récemment, M. Marcelin, le ministre de l'Intérieur nous expliquait que le pouvoir était dans les urnes et qu'il n'était pas dans la rue. En fait, lorsque l'on sait comment M. Marcelin est devenu ministre de l'Intérieur, lorsque l'on sait que le pouvoir gaulliste s'est institué à l'issue d'un coup d'état militaire le 13 mai 1958, nous pouvons calmement demander à M. Marcelin si ce pouvoir, il l'a pris par les urnes, il l'a pris par les élections, ou si, au contraire, il n'a pas utilisé la violence pour devenir ministre de l'Intérieur. Il est clair que pour nous, jamais la gauche socialiste ne peut envisager de prendre le pouvoir, d'imposer ses solutions à l'aide des élections ou à l'aide d'une quelconque consultation électorale. Toutes les expériences vécues en France ou dans d'autres pays montrent que soit la gauche développe un programme de droite, et à ce moment-là, bénéficie des voix de droite et peut effectivement obtenir une majorité gouvernementale, ce qui est aujourd'hui le cas de M. Wilson en Angleterre, ce qui fut le cas de Guy Mollet ou Mitterrand en France. Mais, lorsque cette gauche développe un programme beaucoup plus avancé, un programme qui ne peut plus bénéficier du soutien de la bourgeoisie, alors cette bourgeoisie est prête à violer sa propre légalité et à imposer ses solutions par des coups de force militaires. On connaît l'exemple de la Grèce et du régime fasciste qui y règne aujourd'hui ; on connaît l'exemple de l'Indonésie ; on connaît aussi l'exemple de l'Espagne républicaine. En fait nous ne faisons absolument aucune confiance aux bulletins de vote. Nous pensons, et mai 68 l'a montré, que les travailleurs possèdent leurs propres moyens de lutte. En mai 68, par des manifestations, par des occupations d'usines, les travailleurs ont réussi à imposer ce qu'aucun bulletin de vote n'avait pu faire auparavant, c'est-à-dire faire reculer le pouvoir, faire reculer l'état fort qu'était l'état gaulliste. En quelques semaines, l'état gaulliste a donné ce qu'il n'avait jamais accordé en dix ans de pouvoir. Mais pour nous, mai 68 ne sera pas un anniversaire que nous fêterons comme d'anciens combattants, ni un enterrement, ce que s'efforce de faire aujourd'hui la totalité des partis de la gauche officielle. Mai fut pour nous un immense espoir et, ce que nous nous efforcerons de faire à travers cette campagne que nous voulons avant tout une campagne militante, c'est d'expliquer ce qui s'est passé durant ces journées, c'est d'en tirer tous les enseignements, de montrer toutes les carences aussi, du mouvement de mai, de façon à armer les étudiants, les travailleurs pour les prochaines luttes qui ne seront pas, qui ne peuvent pas être des luttes électorales.

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