Le discours d'investiture de Jacques Chaban-Delmas

26 juin 1969
03m 46s
Réf. 00128

Notice

Résumé :

Le nouveau Premier ministre Jacques Chaban-Delmas prononce en juin 1969 devant l'Assemblée nationale son discours d'investiture.

Date de diffusion :
26 juin 1969
Personnalité(s) :

Contexte historique

Elu président de la République, Georges Pompidou fait aussitôt appel à Jacques Chaban-Delmas pour constituer le gouvernement. Le choix ne se porte pas sur lui par hasard : Jacques Delmas dit "Chaban" (son nom de résistance) est un fidèle d'entre les fidèles de l'homme du 18 juin. Maire quasi inamovible de Bordeaux, président de l'Assemblée nationale depuis 1958, "Chaban" se tient prêt depuis longtemps.

Homme d'ouverture, il a adhéré au Parti radical avant de militer pour un rapprochement des gaullistes avec les milieux du centre gauche, Jacques Chaban-Delmas est aussi l'homme pivot du puissant "compagnonnage" gravitant autour des "barons" du gaullisme. Ouverture et continuité : Chaban incarne la formule politique qui a fait gagner Pompidou. Esquisse du discours-programme sur la "nouvelle société" que le Premier ministre prononcera devant l'Assemblée le 16 septembre 1969, le discours d'investiture trace les perspectives d'une ambitieuse politique de transformation des rapports sociaux. Y figurent déjà les thèmes de la "nouvelle société" : la participation, la concertation et la solidarité. Cette politique entend répondre aux problèmes posés par la crise de mai 1968, interprétée comme la preuve que la société française est une "société bloquée", selon la définition du sociologue Michel Crozier. Chaban-Delmas trouve des accents à la Kennedy pour persuader la France de sa volonté de dialogue et de réforme.

Mais comment faire accepter une telle politique à la majorité élue en 1968 ? "Quand je vous regarde, je ne doute pas de votre sincérité, mais quand je regarde votre majorité, je doute de votre réussite" : la remarque de François Mitterrand résume bien la position périlleuse qu'occupe le Premier ministre, qui se situe trop à gauche par rapport à l'axe de la majorité.

Eve Bonnivard

Éclairage média

Le montage de l'extrait fait ressortir les thèmes principaux du programme d'action politique du Premier ministre. Plusieurs plans de l'hémicycle, y compris des députés, permettent de mesurer l'attention dont son discours fait l'objet. Les députés écoutent sagement, ne sont pas économes de leurs applaudissements : Chaban semble jouir d'une vraie popularité. Le Premier ministre sacrifie avec brio au "genre" de l'investiture, tant dans la forme, très maîtrisée, que dans le fond, très convaincant et mobilisateur. Ayant régné depuis le perchoir dix ans durant sur l'hémicycle, il s'y sent parfaitement à l'aise.

Eve Bonnivard

Transcription

Jacques Chaban-Delmas
Soucieux de maintenir et de renforcer les libertés publiques, le gouvernement a également la volonté de promouvoir la participation en réponse au malaise des sociétés contemporaines. Mais la participation ne se décrète pas, ne s'octroie pas ; elle s'élabore progressivement avec la contribution de tous les intéressés et puis elle se vit dans le respect mutuel des partenaires. C'est à cette tâche immense que le gouvernement convie tous les Français. D'autres pas en avant peuvent être faits : en multipliant les expériences, en s'attachant à en tirer les enseignements, les patrons et les salariés forgeront eux-mêmes la réforme progressive de l'entreprise et la transformation des rapports humains dont dépend largement notre efficacité économique. Car une société industrielle ne peut prospérer que si les travailleurs comprennent le sens de leur tâche et sont pleinement associés à l'élaboration des décisions qui les concernent. Ces diverses évolutions sont cependant conditionnées par le climat général des relations sociales en France : d'une part les relations entre organisations patronales et les syndicats de salariés, d'autre part les relations entre l'État et l'ensemble des organisations professionnelles syndicales et sociales. Là aussi, une orientation positive a été amorcée par les récents accords entre le patronat et les syndicats. Il faut aller plus loin et renouveler profondément le cadre, les règles et les modalités de la concertation. La nouvelle société que nous devons construire doit être aussi, faut-il le dire, une société solidaire ; solidaire, certes, à l'égard des faibles et des malchanceux, et à cet égard figurent au premier rang de nos préoccupations les mal logés, les personnes âgées, les handicapés et les veuves. Mais je n'aurais garde d'oublier ces travailleurs étrangers qui assument dans notre économie les travaux les plus pénibles et dont les conditions d'accueil et de vie doivent être améliorées. Notre société doit être également solidaire à l'égard des catégories sociales et des individus qui sont particulièrement touchés par l'indispensable mutation de nos structures économiques. Ce gouvernement veut être celui de la réconciliation et de l'action. Depuis des siècles, notre vieux pays a connu toutes les gloires et toutes les misères ; triomphes et défaites se sont succédés ; les régimes ont passé et des hommes dont l'amour pour la France ne pouvait être suspecté se sont déchirés au nom même de cet amour. Bien des blessures, des rancœurs et peut-être des haines subsistent encore. Assurer à l'homme sa dignité, lutter contre toutes les injustices, tel est le sens du grand combat que nous devons mener. Il s'agit là d'un grand effort qui ne peut se concrétiser, se réaliser que dans l'union de tous.