Allocution de Jacques Chaban-Delmas en 1974

03 mai 1974
05m 02s
Réf. 00137

Notice

Résumé :

Dans le cadre de la campagne officielle télévisée, Jacques Chaban-Delmas, candidat gaulliste à l'élection présidentielle de 1974, se définit par rapport aux autres candidats.

Date de diffusion :
03 mai 1974

Contexte historique

Après avoir activement participé à la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, Jacques Chaban-Delmas est élu député de l'Assemblée nationale en 1946, puis maire de Bordeaux en 1947. Plusieurs fois ministre sous la IVe République, il devient Premier ministre sous Georges Pompidou (1969-1972).

Dès son entrée à Matignon, il promeut son projet de "nouvelle société". Au centre de ce projet : résoudre les antagonismes idéologiques qui opposent les électorats et rassembler l'ensemble de l'opinion derrière un projet commun de société moderne et de progrès, réformatrice et pacifique, dont le point d'équilibre se situerait au centre. Dégagé de ses obligations ministérielles, Jacques Chaban-Delmas poursuit la promotion de ce projet et se présente comme un candidat virtuel à la présidence de la République. Le 4 avril 1974, il entre en lice. Il croit alors pouvoir bénéficier de l'appui de l'UDR et des centristes. Mais, à l'UDR, une partie de la jeune garde gaulliste (Jacques Chirac et Marie-France Garaud notamment) soutient Valery Giscard d'Estaing.

Durant la campagne, Chaban-Delmas a beau se faire le champion de l'ouverture, d'un "ni droite ni gauche" qu'il pense rassembleur, il est en décalage avec la bipolarité dominante du paysage politique français et il ne peut concurrencer la popularité de Valéry Giscard d'Estaing. Ses 15,1% au premier tour constituent un échec. Il se retire alors un temps sur ses terres bordelaises.

Philippe Tétart

Éclairage média

Deux jours avant le premier tour, Jacques Chaban-Delmas prononce sa dernière allocution télévisée officielle. Il y montre une maîtrise certaine soulignant, in fine, l'importance que la télévision est en train de prendre dans les stratégies de communication et de conquête politique. Il doit cette facilité à son affabilité naturelle, à son expérience des médias, en tant que Premier ministre notamment, mais aussi à Michel Bongrand, son conseiller de campagne.

Publicitaire à la tête de l'agence MBSA, celui-ci est un de ceux qui impose en France un milieu professionnel de conseil en image aux hommes politiques. En 1965, Michel Bongrand s'occupait déjà de l'image de Jean Lecanuet. En 1974, "fort de sa réputation de précurseur, il travaille pour Jacques Chaban-Delmas". Ce dernier montre une réelle aisance devant la caméra : son discours est fluide, entrecoupé de pauses, son regard va vers le téléspectateur, introduisant ainsi un rapport direct avec l'électeur. Plus largement, il profite de son allocution pour porter un message simple, de logique gaullienne : moi ou le chaos. Il réfute l'importance des sondages, outil de l'arsenal d'analyse pré-électorale dont la place ne cesse de croître. Certes, le candidat gaulliste n'arrivera qu'en troisième position, au terme d'une campagne jugée finalement "médiocre". L'art de la communication télévisuelle n'est pas tout !

D'autant, l'audience moyenne à l'heure de la diffusion des allocutions officielles d'avant premier tour (de 20h35 à 21h05) fut de 45 à 50% contre 65-70% sur le reste de l'année. Ceci permet de rappeler qu'il faut pondérer toute analyse affirmant la primauté de la télévision dans le choix électoral. Dès la fin des années 1940 plusieurs scientifiques montraient d'ailleurs que l'influence de la radio sur les comportements électoraux était sélective et non toute puissante. Trente ans plus tard, l'influence de la télévision sur ces mêmes comportements ne lasse pas, parfois, de surprendre et semble donc largement insaisissable.

Bibliographie :

Agnès Chauveau, "L'homme politique et la télévision : l'influence des conseillers en communication", Vingtième Siècle, revue d'histoire, oct-dec 2003, n°80.

Gilles Le Béguec, "Jacques Chaban Delmas", in Sirinelli Jean-François (dir.), Dictionnaire historique de la vie politique française, PUF, 1995, p.164.

Sophie Bachmann, Histoire politique et sociale de la réforme de la radio-télévision en 1974, IEP Paris, 1985, p.205. (repris dans L'Eclatement de l'ORTF, L'Harmattan, 1997)

Lazerfeld P. e.a., The people's choice, New York, Columbia University Press, 1948

Katz E., Lazerfeld P., Personal influence, Free Press, Glencoe, 1955.

Philippe Tétart

Transcription

(Silence)
Jacques Chaban-Delmas
Françaises, Français, l'heure de la décision approche. Vous allez élire le Président de la République et fixer ainsi le destin de la France, c'est-à-dire le vôtre. Et me voici devant vous. Durant cette campagne, rien ne m'a été épargné : des rumeurs scandaleuses aux calomnies abominables, et hier, en province, des tracts affreux ont été saisis et j'ai porté plainte devant la Justice de notre pays. Il vous reste jusqu'à dimanche pour choisir l'essentiel, dans quelle société voulez-vous vivre ? Et ce que les sondages ont prétendu ces derniers jours, votre vote peut le changer en une minute. Ne laissez pas les sondages voter à votre place. Vous ne pouvez pas non plus laisser la France séparée en deux blocs irréconciliables, la droite et la gauche, préparant ainsi pour demain de nouveaux troubles, de nouvelles violences, dans l'entreprise, dans l'université, dans l'administration, dans la rue. Supposons que la gauche l'emporte, que se passerait-il ? Tous les exemples le prouvent, l'effondrement économique, nos libertés menacées. Donc vous ne voterez pas pour la gauche dominée par les communistes. Supposons que la droite l'emporte, que se passerait-il ? Eh bien, c'est M. Séguy qui répond, vous savez, M. Séguy, le chef communiste de la puisante CGT. Il est écrit dans Le Figaro de ce matin : «Si monsieur Giscard d'Estaing est élu, les tensions sociales vont s'aggraver sérieusement». Nous voilà prévenus. Et M. Séguy ajoute : «Pour obtenir le soutien et la participation des syndicats, il faut pratiquer une politique sociale hardie et les associer à des réformes progressistes, la droite ne le pourra jamais». Or, qu'ai-je fait au gouvernement, étant Premier Ministre de 1969 à 1972, sinon cette politique hardie, cette politique de concertation, cette politique contractuelle qui a permis le développement économique dans la paix sociale ? Rappelez-vous, une véritable paix sociale. Et la société que moi je vous propose, la nouvelle société, c'est une société qui apporte la sécurité aux faibles, une vieillesse heureuse aux personnes âgées, un recours aux handicapés ; une société dans laquelle la bienfaisance, l'assistance est remplacée par la solidarité où celui qui est justement aidé n'a de merci à dire à personne ; une société dans laquelle inégalité et injustice sont combattues comme des crimes ; enfin une société dans laquelle l'ordre est profond parce qu'il est accepté puisque chacun est appelé à participer à l'élaboration des mesures qui le concernent. Telle est la nouvelle société. Françaises, Français, de métropole et d'outremer, je vous le demande solennellement, pendant qu'il en est encore temps, ne tombez ni d'un côté ni de l'autre : la France risquerait de ne pas s'en relever. Choisissez le rassemblement fraternel autour d'une certaine idée de la France, celle du Général de Gaulle, celle de Georges Pompidou. Rejoignez-moi et, ensemble, construisons la nouvelle société dans la paix civile, pour la liberté, pour la justice. Vive la France ! Et vive la République !

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