Débat entre Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand en 1974

10 mai 1974
07m 25s
Réf. 00138

Notice

Résumé :

Lors du débat qui les oppose entre les deux tours des élections présidentielles 1974, François Mitterrand et Valéry Giscard d'Estaing débattent de la notion de justice et de progrès social.

Type de média :
Date de diffusion :
10 mai 1974

Contexte historique

Le 5 mai 1974, à l'issue du premier tour de l'élection présidentielle, Valéry Giscard d'Estaing, qui a devancé les autres candidats de droite (avec 32,6% des suffrages), et François Mitterrand, qui se présente au nom de l'Union de la gauche (avec 43,24% des suffrages), se trouvent en lice pour le second tour. Au vu du rapport de force droite-gauche ressortant de l'analyse des suffrages exprimés au premier tour (répartis sur 12 candidats), le duel du second tour s'annonce extrêmement serré. Lors du second tour, la participation est encore plus massive qu'au premier, avec 12,66% d'abstention (taux le plus faible pour une présidentielle) contre 15, 77%, ce qui témoigne de la mobilisation des Français autour de cette échéance.

Le 19 mai, à vingt heures, les chaînes de télévision et la radio annoncent la victoire de Valéry Giscard d'Estaing. Il l'emporte d'un peu moins de 400 000 voix sur un total exprimé de 26,2 millions suffrages. C'est donc bien par une victoire très courte (50,81%) que le septennat de Valéry Giscard d'Estaing s'ouvre, à partir de son entrée officielle en fonction, le 27 mai.

Philippe Tétart

Éclairage média

L'heure et demie de débat Giscard-Mitterrand retransmise le 10 mai 1974 sur la première et la deuxième chaîne constitue une première dans l'histoire politique et des médias. Elle découle d'une initiative de l'équipe des Trois Vérités (émission politique lancée en 1973 par Alain Duhamel, André Campana, Jean-Pierre Alessandri et Michel Bassi).

Ce débat, présenté et arbitré par Jacqueline Baudrier et Alain Duhamel a marqué les esprits, au point de devenir un classique de l'histoire des médias. Parce qu'il a été le point d'orgue de la campagne de deuxième tour (suivi par 81% des téléspectateurs selon la SOFRES), il est aussi un jalon important de l'histoire la communication politique à la télévision. S'il est difficile de mesurer les retombées d'une telle confrontation sur l'opinion et, en amont, sur le vote des électeurs et l'issue du scrutin, on estime que l'aisance de Valéry Giscard d'Estaing, méticuleusement préparé, a pu contribuer à sa victoire. Son sens de la formule, symbolisé en particulier par ses fameuses répliques "Vous n'avez pas le monopole du cœur" (qu'il répète à l'envie) est alors relayé dans des millions de foyers.

"VGE" a su développer ses "talents cathodiques" depuis son entrée sur la scène politique nationale, au début des années 1960. Il a apprivoisé le petit écran et rôdé une stratégie de communication (traduite symboliquement par ce sens de la formule choc), ce qui lui permet d'affirmer sa supériorité médiatique devant des millions d'électeurs. À l'inverse, François Mitterrand manque d'aisance. Il est "dominé par le charisme cathodique" de son adversaire. Sa médiocre prestation montre combien la communication politique à la télévision, devenue une arme lourde en moins de vingt ans, ne souffre pas l'improvisation. Le candidat socialiste s'emploiera d'ailleurs à corriger son erreur, ayant pris tout à fait conscience de l'influence capitale de "télé" qui "règne en maître" dans la campagne 1974, sur la vie et le débat politique.

Bibliographie :

Agnès Chauveau, "Les émissions politiques", in Jeanneney Jean-Noël (dir.), L'écho du siècle. Dictionnaire historique de la radio et de la télévision en France, Pluriel, 2001.

Jean-Marie Cotteret, "Les stratégies de communication des présidents de la République", Pouvoirs, n 41, 1987.

Agnès Chauveau "Valéry Giscard d'Estaing"; Pascale Puthod, "François Mitterrand", in Jeanneney Jean-Noël (dir.), Ibid

Jérôme Bourdon, Haute-Fidélité. Pouvoir et télévision, 1935-1994, Le Seuil, 1994, p. 166.

Jean-Pierre Esquenazi, Télévision et démocratie. Le politique à la télévision française, 1958-1990, PUF, 1999.

Philippe Tétart

Transcription

François Mitterrand
Je voudrais dire à monsieur Giscard d'Estaing que toute l'explication que je cherche à donner est celle-ci : je cherche à comprendre les raisons de la politique qu'il a faite, je cherche à la comprendre. Je vois, et je suis d'accord avec lui, qu'il convenait de donner à la France la structure industrielle qui lui permettait de prendre rang parmi les grandes puissances, bref d'épouser son temps. Il est un peu plus jeune que moi. On pourrait dire que depuis la fin de la dernière guerre mondiale, nous avons connu deux périodes. La première, et l'histoire la jugera, la première a été essentiellement de tenter de réparer les dommages de la guerre. C'était difficile. Ce régime a fait beaucoup, c'était la IVe République, et puis il a sombré. La Ve République, sur ces bases, a cherché à donner à la France sa structure industrielle. Elle n'a pu le faire, indépendemment des qualités de chacun, que par un formidable mouvement de travail et de grands sacrifices supportés par ceux qui ont accompli ce travail ; des salaires assez bas, une progression très lente, une hausse des prix très vive, un nombre d'heures de travail très long, des logements sociaux en trop petit nombre, des écoles fournies à des enfants paysans ou ouvriers ou de la petite bourgeoisie des bourgs ruraux dans des conditions très rares (je pense surtout à l'école maternelle), bref dans la difficulté. Cependant, on a batti tout ça, nous, les français, on a batti tout ça. C'est ce que vous appelez, avec juste titre, la croissance. Encore faut-il donner un sens humain à cette notion de croissance. C'est-à-dire que la France est devenue plus riche, et la France est devenue plus riche parce que, on peut le dire, là c'est pas de la polémique entre nous, on s'y est tous mis, et quand je dis «on s'y est tous mis», pensons surtout à tous ceux qui ont mis la main à la pâte, qui ont été les véritables artisans, ouvriers, travailleurs, cadres, agriculteurs, commerçants... ils ont tous travailler pour que la France vive mieux. Beaucoup d'intelligence, la recherche, la science. Le moment est venu, monsieur Giscard d'Estaing, depuis longtemps, où il aurait fallu utiliser cette richesse créée par tous afin que le plus grand nombre vive. C'est cela, je dirais c'est presqu'une question naturellement d'intelligence, c'est aussi une affaire de cœur. Il n'est pas acceptable qu'il y ait une petite catégorie de privilégiés qui sont servis par toutes vos lois, en particulier par vos lois fiscales, qui se tirent de tout, qui reçoivent des jetons de présence, des tantièmes, des bénéfices dans les conseils d'administration, des sommes énormes et scandaleuses que la plupart des grandes sociétés et des bénéfices sans comparaison possible avec qui que ce soit d'autre, tandis que tant de millions de gens vivent difficilement. Alors, je crois que la troisième époque de notre histoire, je parle de l'avenir, monsieur Giscard d'Estaing.
Valéry Giscard d'Estaing
Oui, mais vous parlez de l'avenir en prenant sur mon temps, monsieur Mitterrand.
François Mitterrand
C'est précisément, vous aurez le temps d'en finir…
Valéry Giscard d'Estaing
Non, non, c'est important, j'ai beaucoup de choses à dire sur ce que vous venez de dire...
François Mitterrand
...c'est de répartir plus justement les fruits de l'effort national.
Valéry Giscard d'Estaing
Mais je suis sur ce point...
François Mitterrand
Et c'est là que j'engage ma candidature. Et on sait bien que ce sont les forces politiques et syndicales qui se sont rassemblées derrière moi et que c'est ma candidature et mon programme d'action qui permettront demain à la France d'engager la grande aventure, l'admirable aventure, non seulement de la réussite économique mais aussi du progès social. C'est là tout notre débat.
Valéry Giscard d'Estaing
Eh bien, monsieur Mitterrand, si on vous a écouté comme je vous ai écouté avec intérêt, on est convaincu que ce qu'il faut faire, ça n'est pas ce que vous proposez. Je peux vous dire quelque chose, je trouve toujours choquant et blessant de s'arroger le monopole du cœur. Vous n'avez pas, monsieur Mitterrand, le monopole du cœur, vous ne l'avez pas.
François Mitterrand
Sûrement pas.
Valéry Giscard d'Estaing
J'ai un cœur comme le vôtre qui bat à sa cadence et qui est le mien. Vous n'avez pas le monopole du cœur. Et ne parlez pas aux Français de cette façon si blessante pour les autres. Alors, concernant ce qui a été fait au cours des dernières années, nous avons, nous avons, la collectivité française a travaillé, et vous avez reconnu vous-même qu'elle avait travaillé dans la bonne direction puisque, en quelques années, nous avons fait de notre pays un pays moderne, vous avez dit, je crois, une puissance industrielle moderne. Alors le reproche que je vous fait, c'est à l'heure actuelle, à cause de votre alliance avec le parti communiste, vous êtes si discret sur tous ces sujets, c'est de proposer aux Français de briser l'instrument. Si vous disiez «l'instrument, on s'en ai bien servi pour la croissance mais on pourrait peut-être aller plus vite dans la correction des inégalités sociales», je dirais «c'est une querelle historique, pouvait-on aller plus vite, fallait-il au contraire développer nos moyens de production et d'activité ?» C'est une discussion qu'on pouvait avoir. Mais, à l'heure actuelle, ce que je propose de faire, c'est de servir les mêmes objectifs de justice sociale que vous. Je suis convaincu que si je suis élu Président de la République, les personnes âgées, les travailleurs au SMIC, les jeunes en ce qui concerne la formation scolaire, rurale ou citadine, monsieur Mitterrand, ils connaitront exactement les mêmes réalisations que celles que vous ambitionnez de faire. Seulement moi, je ferai ces réalisations à partir d'une économie en progrès, alors que vous, vous avez l'idée étrange, en réalité, de vouloir faire ces réalisations à partir d'une économie brisée. Il n'y a pas de progrès social en France si nous ne continuons pas à développer une économie moderne, et l'erreur, à mon avis fondamentale, de la politique que vous proposez, parce qu'enfin nous sommes un peu dans l'avenir, dans ce point du débat, l'erreur fondamentale, c'est de briser l'instrument ; c'est-à-dire de proposer aux Français un programme de gestion économique dont aucun pays comparable ne veut, parce que ils ont observé la mise en oeuvre de pareilles solutions, de pareilles techniques, et ils savent très bien que ça arrête le progrès économique. Moi, mon ambition, parce que en effet vous avez dit que je suis un homme jeune, bon, un homme jeune, il a des ambitions de faire quelque chose, et vous dites toujours que mon ambition c'est la croissance ou... Pas du tout, mon ambition, c'est de servir la justice, monsieur Mitterrand, et je dirais c'est la servir autant que vous. Je pense souvent à ce qui se passera si je suis élu, parce que je serai peut-être élu à votre place, c'est possible, vous n'en parlez pas. Eh bien, si je suis élu et que je pense à ce que je voudrais avoir fait, je voudrais avoir amélioré le sort des Français, c'est ça mon idée de base. Mais je me dis que pour améliorer le sort des Français, je ne commencerai pas par jouer avec l'instrument pour des raisons électorales. Moi, je ferai en sorte que l'instrument productif français, celui qui a utilisé, canalisé, orienté le travail physique, manuel, effectivement pénible des Français, cet instrument ne soit pas désorganisé dans les premières semaines de ma gestion. Donc, monsieur Mitterrand, personne n'a le monopole du cœur, monsieur Mitterrand, personne n'a le monopole de la justice. Nous discutons sur des moyens parce que les objectifs de justice, je crois que ce sont les mêmes, et je crois que, pour servir la justice en France, il faut poursuivre dans la direction que nous avons prise, il faut amplifier le mouvement, il faut développer le dialogue, car je crois que la justice, ça n'est pas seulement une question de distribution de ressources. C'est une question de contact, d'échange de vues, pour savoir ce que chacun aspire à faire, aspire à être, et que c'est dans cette atmosphère nouvelle qui sera pour moi le changement, c'est-à-dire une démocratie sociale en France, mais battie sur la poursuite du progrès économique, c'est là que réside, à mes yeux, le changement et ce n'est pas dans un simple changement de personne.

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