La rupture du Programme Commun : déclaration à la presse de Marchais et Fabre

15 septembre 1977
01m 24s
Réf. 00141

Contexte historique

La naissance de l'Union de la gauche, le 27 juin 1972, est un épisode important de l'histoire des gauches et de la vie politique. Le parti socialiste et le parti communiste adoptent alors un "programme commun de gouvernement". Les radicaux de gauche (MRG à partir de 1973) contresignent le 12 juillet. Ce programme est le premier du genre depuis la scission du congrès de Tours (1921). PS, PC et MRG forment dès lors un front uni qui leur permet d'améliorer très sensiblement leurs résultats électoraux. Lors des présidentielles 1974, François Mitterrand échoue de peu face à Valéry Giscard d'Estaing.

En mars 1977, dans la perspective de nouveaux rendez-vous électoraux (municipales le mois même, législatives en 1978, puis présidentielles en 1981) le PC juge nécessaire de remettre à jour le Programme Commun. Cette stratégie est en partie dictée par le déclin du PC : lors des cantonales de 1976 le PS est en effet devenu le premier parti de gauche en France, position historiquement dévolue au PC. Georges Marchais et le PC entament alors une vaste campagne de surenchères sur le SMIC, les nationalisations..., dénigrant de plus en plus le PS et le MRG. Bien que les élections municipales de mars 1977 soient un raz-de-marée pour la gauche (155 des 221 villes de plus de 30 000 habitants lui reviennent contre 98 auparavant), les communistes réitèrent leurs exigences.

En mai 1977, des négociations en vue d'une refonte du Programme commun s'ouvrent. À l'issue de la réunion des 14-15 septembre, Robert Fabre, dirigeant du MRG, critique la rigidité communiste. La suspension de la réunion PC-PS du 21 septembre 1977 marque un deuxième coup d'arrêt. Enfin, dans la nuit du 22 au 23 septembre 1977, un ultime essai de replâtrage échoue. Il sonne le glas du Programme Commun.

Son abandon très médiatisé pèsera lourd dans l'échec de la gauche lors des législatives de mars 1978. Du reste, le principe de l'union PS-PC-MRG (accords de désistement) reste largement actif, ce dont témoignera la victoire de François Mitterrand en 1981.[Programme commun de gouvernement du parti communiste et du parti socialiste, Éditions Sociales, 1972 / Touchard Jean, Les Gauches en France depuis 1900, Le Seuil, édition mise à jour par Michel Winock, 1981 / Jean-Jacques Becker, Crises et alternances, 1974-1995, Le Seuil, 1998, pp. 125-144].

Philippe Tétart

Éclairage média

À la fin des années 1970, la place et l'influence des médias dans le débat public ne cessent de grandir. Emissions politiques et journaux télévisés créent l'événement, "provoquant les reprises de la presse écrite, qui donne désormais la priorité au débat audiovisuel sur le débat parlementaire". Par ailleurs, si, en ce milieu de septennat giscardien, la gauche est plus présente à l'écran, "elle ne le maîtrise pas".

Certains observateurs, telle Françoise Giroud, jugent même que la droite au pouvoir l'y piége parfois délibérément. Si l'on veut mesurer le poids de cette séquence du journal télévisé de TF1 présenté par Yves Mourousi (un des premiers journalistes vedettes de la grand messe du 13 heures) auprès de l'opinion, il faut considérer ces deux éléments : le rôle de la télé dans l'arène politique, le peu de maîtrise de la télé par la gauche. Ainsi, alors que la gauche est la première force politique du pays, la rupture des négociations PC-MRG sur le Programme Commun est donc un événement d'une "portée considérable". TF1 doit en rendre compte.

Or, la rédaction choisit de se focaliser sur la sortie de la réunion où Robert Fabre déloge sans égard Georges Marchais de la tribune pour dire à la presse son refus de poursuivre des négociations avec le parti du "collectivisme bureaucratique". Cette scène, avec le recul de Georges Marchais, vaincu, hors du champ des caméras, et l'attitude d'un Robert Fabre glacial… desservent l'image de la gauche auprès des téléspectateurs.

La semaine suivante, l'échec définitif de la négociation PS-PC-MRG sera couvert par toutes les chaînes au rythme des règlements de comptes - par journaux et émissions politiques interposées - entre Georges Marchais (qui mesure le poids de la télévision et aime à s'y produire) et François Mitterrand.

Le PS tirera une leçon immédiate de cette mésaventure politique-méditiaque : il met aussitôt en place un groupe de réflexion sur la communication du parti.[Jérôme Bourdon, Haute-Fidélité. Pouvoir et télévision, 1935-1994, Le Seuil, 1994, p. 225 et pp.196-197 / François Giroud, La comédie du pouvoir, Fayard, 1977 / Isabelle Veyrat-Masson, "Georges Marchais", in Jeanneney Jean-Noël (dir.), L'Écho du siècle. Dictionnaire historique de la radio et de la télévision en France, pp. 487-488.]

Philippe Tétart

Transcription

Yves Mourousi
...vous le savez, l'union de la gauche, dit la presse ce matin, en a pris un coup, et tout a commencé hier soir ; il était 20 h 05 au siège du parti socialiste.
Georges Marchais
Tout le monde est prêt ? Alors j'ai une déclaration à faire.
(Silence)
Robert Fabre
J'ai un communiqué à vous donner...
Georges Marchais
Mais c'est quand même des drôles de méthodes...
Robert Fabre
C'est quand même nous qui devons dire ce que nous avons à dire en premier.
Journalistes
Parlez devant les micros.
Robert Fabre
Oui, je vais faire une déclaration, au nom du Mouvement des radicaux de gauche, vous permettez. Les radicaux de gauche ont participé à cette réunion au sommet avec la volonté d'aboutir à un accord renforçant l'Union de la gauche grâce à un programme commun correspondant aux aspirations des Français et aux réalités de notre temps. Ils regrettent de constater que le parti communiste a maintenu ses nouvelles propositions, bouleversant les principes et les équilibres sur lesquels avait été fondé le programme de 1972. Dans ces conditions, la délégation du MRG estime, dans l'intérêt même de la gauche, que l'actuelle réunion au sommet ne peut se poursuivre.

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