Le départ des ministres communistes du gouvernement Fabius

19 juillet 1984
02m 11s
Réf. 00152

Contexte historique

Le gouvernement de Pierre Mauroy a remis sa démission au président de la République le 17 juillet 1984. Laurent Fabius est désigné comme successeur. Il commence aussitôt ses consultations à l'hôtel Matignon pour former son gouvernement. Dans ce contexte de remaniement ministériel, le parti communiste souhaite faire entendre sa voix : il refuse publiquement de participer au nouveau gouvernement, pour ne pas cautionner la politique de rigueur. Cette décision contredit des déclarations publiques de Georges Marchais et des ministres communistes, qui, quelques semaines plus tôt, affirmaient vouloir poursuivre leur participation au gouvernement.

En réalité, le parti est en pleine crise, car les résultats de la liste communiste conduite par Georges Marchais aux élections européennes le 17 juin montrent un effritement très sensible du PCF qui obtient 11,28% des voix, et perd près de la moitié de son électorat : sa participation au gouvernement n'est pas comprise par ses électeurs. Le Secrétaire général doit alors faire face à une violente mise en cause interne : certains cadres, comme Pierre Juquin, Claude Poperen, Marcel Rigout, ou Anicet Le Pors, veulent obtenir son départ et son remplacement à la direction du parti par Charles Fiterman ; ils estiment que la responsabilité de l'échec repose sur la ligne politique du parti ; ce sont les rénovateurs, bientôt désignés du nom de "liquidateurs" par la direction. Georges Marchais pour sa part, et la majorité de la direction, font reposer l'échec électoral sur la participation au gouvernement. La direction communiste estime que seul un départ du gouvernement peut modifier la situation, mais elle opte pour une demi-mesure, puisqu'elle continue de soutenir le gouvernement sans y participer.

Jean-Claude Lescure

Éclairage média

La rupture de l'Union de la gauche est véritablement mise en scène sous l'objectif des caméras, et rarement formation d'un gouvernement aura été aussi peu discrète. Alors que le fait du jour, c'est la prise de fonction du nouveau gouvernement Fabius, qui se réunit en Conseil pour la première fois le jeudi 19 juillet, le journal télévisé revient sur l'absence des ministres communistes à Matignon qu'il impute aux désaccords entre le PCF et le gouvernement autour de la politique économique suivie.

La rédaction du journal épouse l'interprétation officielle du PCF, sans faire apparaître la lecture gouvernementale des faits qui insiste pour sa part sur la continuité politique, avec ou sans ministre communiste. Les dissensions au sein de la direction communiste sont passées sous silence, à peine connues à l'extérieur : le rénovateur Pierre Juquin, également porte-parole du parti, lit la déclaration adoptée par le Comité central. Comme dans la grande tradition communiste stalinienne, c'est le battu qui lit la déclaration des vainqueurs.

La parole revient ensuite à Georges Marchais qui explique la ligne du parti. Aucune voix discordante ne se prononce à l'antenne, l'unité de façade du parti triomphe. Le parti utilise son départ du gouvernement comme un argument pour convaincre les électeurs de revenir vers lui, et renforce une direction fortement mise en cause à l'intérieur de l'organisation partisane.

Jean-Claude Lescure

Transcription

Bernard Rapp
Quatre hommes manquaient donc à ce premier Conseil des ministres, ce sont les quatre responsables communistes qui siégeaient jusqu'alors au gouvernement, MM. Fiterman, Rigout, Ralite et Le Pors. Ils appliquaient aujourd'hui la décision du comité central du PC, qui a décidé la nuit dernière de ne plus participer au gouvernement, tout en précisant qu'il continuerait à le soutenir ; la conclusion logique des désaccords qui opposaient depuis plusieurs mois le parti communiste et le gouvernement, auquel il reprochait ses orientations économiques ; une décision adoptée après de très longs débats la nuit dernière au Comité central. Dominique Laury.
Pierre Juquin
Nous ne nous sentons pas le droit moral de laisser croire à des millions de femmes, d'hommes, de jeunes, en proie aux déceptions, aux inquiétudes, que nous pourrions, dans le gouvernement actuel, répondre à leur attente.
Dominique Laury
Tout a commencé hier soir à 20 h 15, à l'Hôtel Matignon. Georges Marchais, entouré d'André Lajoinie et de Charles Fiterman, quitte le bureau du Premier Ministre après plus d'une demi-heure d'entretien.
Georges Marchais
Est-ce que, oui ou non, nous allons nous engager dans une politique nouvelle permettant d'aller vers la résorption du chômage ?
Dominique Laury
23 h, place du Colonel Fabien, les vingt-deux membres du bureau politique, le gouvernement du parti, après deux heures et demie de débat, pénètrent dans la grande salle du Comité central, le «parlement» du PC, 148 participants. Peu d'informations mais les bruits les plus divers circulent. La rencontre Fabius/Marchais se serait très mal passée. 2 h 45, interruption de séance : Georges Marchais ne cache pas son pessimisme.
Georges Marchais
Le Comité central, où la discussion se poursuit, n'est pas satisfait des réponses qui ont été données par M. Fabius cet après-midi à notre délégation.
Dominique Laury
Les travaux reprennent, mais déjà l'information devient plus précise : la rupture est dans l'air. 9 h : elle devient officielle. Les communistes quittent le gouvernement mais soutiendront son action, disent-ils.

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