Derniers meetings avant le 1er tour de l'élection présidentielle de 1988

22 avril 1988
04m 35s
Réf. 00157

Contexte historique

De nombreux candidats participent à la campagne électorale pour l'élection présidentielle de 1988, dont le premier tour se tient le 24 avril. A gauche, François Mitterrand assuré de disputer le 2nd tour, subit les assauts de petits candidats (Arlette Laguiller pour Lutte ouvrière, le trotskiste Pierre Boussel du Mouvement pour un parti des travailleurs, voire André Lajoinie pour le PCF) ; la situation est plus tendue à droite, où l'affrontement est plus incertain entre Jacques Chirac et Raymond Barre, longtemps en tête des intentions de vote des Français, tandis que Jean-Marie Le Pen s'installe dans le paysage politique, et qu'Antoine Waechter tente de faire exister l'écologie politique indépendante.

A droite la campagne électorale permet à Jacques Chirac de révéler ses talents politiques, d'établir un contact qu'il veut de proximité avec les électeurs ; Raymond Barre pour sa part fait savoir à ses collaborateurs qu'il est très sceptique sur l'efficacité des médias, et qu'il souhaite s'en tenir à un discours professoral, sans lyrisme, en évitant de recourir aux petites phrases et aux bons mots. Quant à Jean-Marie Le Pen, il effectue une campagne électorale efficace qui lui permet de progresser dans les sondages.

Jean-Claude Lescure

Éclairage média

Jean-Marie Le Pen tient son dernier meeting de campagne dans la salle de spectacle du Zénith à Paris. Il soigne comme à l'habitude son apparition sur scène : sur un fonds sonore de musique classique, il arpente la scène les bras levés, empruntant la gestuelle au boxeur, au sportif menant un combat. Le public est réceptif à cette mise en scène : les drapeaux tricolores sont agitées, les cris et les applaudissements nombreux. Cette gestuelle originale dans le paysage politique est valorisée par l'image : près de trente secondes lui sont consacrées, accompagnées d'un commentaire acerbe qui ne s'intéresse pas au programme du parti du front national mais à la mise en scène. Les plans de coupe et les changements d'angle sont nombreux, ce qui accentue l'aspect dynamique du candidat d'extrême droite qui, seul sur scène, dit son monologue sans papier ni note à portée de main.

L'image est plus statique avec le candidat de l'UDF Raymond Barre qui lui succède à l'écran : derrière un pupitre, sur fond bleu et non pas tricolore, l'ancien premier ministre revient sur les conditions de sa candidature, il se place en digne héritier de la Ve République, un président au dessus des partis. Il se fait professoral et patelin en soulignant ses propos de gestes de la main. Il n'hésite pourtant pas à reprendre à son compte une expression empruntée à une émission de la télévision : l'ours Barzy, surnom de la marionnette qui le représente au Bébête Show, avatar du Muppet Show sur TF1. Les plans de coupe sont plus rapides que ceux qui étaient consacrés à Jean-Marie Le Pen : la présence et les applaudissements d'Alain Delon sont montrés ainsi que des jeunes massés au premier rang d'une assemblée que l'on devine sans jamais la voir.

Jacques Chirac apparaît également sur un fond bleu, mais les différences de montage sont importantes avec la séquence précédente : le plan est plus serré, on ne voit pas le pupitre sur lequel il a posé les textes de son discours. Le montage est également plus rapide : les plans de coupe se succèdent, variés, montrant la salle de face, de dos, alternant un gros plan sur une jeune spectatrice et les plans larges qui révèlent la présence dans la salle de drapeaux de la France et de l'Europe. On nous suggère fortement une proximité, voire un dialogue avec la salle qui réagit aux propos du premier ministre en campagne.

François Mitterrand reste fidèle à sa stratégie, il économise ses prestations à l'écran. C'est donc son ancien premier ministre Laurent Fabius qui intervient dans une émission télévisée du matin pour commenter les derniers développements de la campagne électorale, il insiste sur la force des moyens d'information dont dispose la droite. Cette prestation par intérim du candidat socialiste ne justifie pas une longue séquence télévisée pour en rendre compte.

Mais c'est un temps de parole tout aussi court qui est réservé au candidat communiste, André Lajoinie, pour faire état de son meeting dans le nord de la France : un simple plan fixe est utilisé, aucune vue de la salle, aucun plan de coupe ne permettent de mesurer les réactions du public dans la salle, dont le spectateur ne sait même pas si elle est ou non pleine.

C'est dire si dans une même émission consacrée aux candidats en campagne électorale, le traitement médiatique réservé aux uns et aux autres diffère, et le plus mal servi n'est pas le responsable du Front national, lui qui crie régulièrement au complot des médias contre son discours.

Jean-Claude Lescure

Transcription

(Silence)
Journaliste
A force de se croire au zénith, il devait bien finir par y aller. «Le candidat de la vraie droite, c'est moi», a répété Jean-Marie Le Pen, dénonçant un débat politique qu'il dit médiocre. Pour en relever le niveau, peut-être, le président du Front national évoque la France éternelle. Après une campagne marathon d'un an, tout à tour et dans le même temps prédicateur mystique et chansonnier, Jean-Marie Le Pen s'assigne toujours la même mission. Il se campe en sentinelle aux aguets, ultime rempart d'un pays qui courrait à sa perte.
Jean-Marie Le Pen
Un certain nombre d'hommes, civils ou militaires, ont la mission exaltante et la responsabilité écrasante de veiller à la sécurité de tous. Et, pour que cette sécurité ne soit pas illusoire, il faut qu'ils aient une lucidité particulière, un sens de la prévision et de la prévoyance, qu'ils sachent deviner, dans les nuées informes de l'avenir, quels sont les fantasmes et quels sont les dangers vrais.
Journaliste
Evidemment, là, on est bien loin des petits riens qui font une campagne présidentielle. Jean-Marie Le Pen a donc beau jeu d'ironiser sur le face à face entre Jacques Chirac et François Mitterrand, un débat sur le débat pour l'entre-deux-tours qui, selon lui, laisse le peuple français à l'écart de son destin.
(Silence)
Raymond Barre
Sachez, mes chers amis, que ma candidature n'a été inspirée par aucun souci d'intérêt personnel ni par aucun souci d'intérêt partisan. D'ailleurs, si cette candidature a tellement dérangé, c'est parce qu'elle n'entrait pas dans les cadres reçus. Vous savez, vous savez que j'ai pu être considéré comme celui qui était suffisamment dangereux pour qu'un certain nombre de forces s'allient en vue de mon élimination ou, comme l'on disait, de ma marginalisation. Rien n'a manqué, rien. Mais comme le disait notre ami Vasseur, et je cite son proverbe du Pas-de-Calais, «Il ne faut pas tuer... il ne faut pas vendre la peau de l'ours, Barzy, avant de l'avoir tué».
(Silence)
Jacques Chirac
Je revendique ma rigueur en matière d'immigration, comme je revendique la sincérité de mon combat, depuis toujours, contre le racisme. Il s'agit d'une même démarche et d'une même cohérence. La France ne doit être ni un moulin ni une citadelle. Elle doit rester fidèle à ses traditions, je pense notamment à sa tradition d'asile politique, mais elle doit aussi se soucier des intérêts de son peuple, et de la sauvegarde également de son identité nationale. C'est pour cela que je suis, pour ma part, et contrairement à M. Mitterrand, profondément opposé, très profondément opposé au vote des étrangers.
(Silence)
Laurent Fabius
Cela se présente bien pour François Mitterrand, d'après ce qu'on peut connaître, mais ce sera à mon avis plus serré que ce que certains l'imaginent parce que nous avons en face de nous des gens qui ont les moyens du pouvoir, de l'argent, et qui n'hésitent souvent devant pas grand-chose.
(Silence)
André Lajoinie
On n'est pas forcé de voter Mitterrand au premier tour pour battre Chirac au second car, et je dis cela en pesant mes mots, ce serait l'encourager à poursuivre sa mauvaise politique et le conforter dans ses projets d'alliance avec la droite, et, pour dire le contraire, il n'y a qu'un moyen, c'est le vote communiste.

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