Discours de Michel Rocard à l'Assemblée nationale en juin 1988

29 juin 1988
04m 20s
Réf. 00161

Notice

Résumé :

Le mercredi 29 juin, au lendemain de la formation de son deuxième gouvernement, Michel Rocard prononce devant l'Assemblée nationale le traditionnel discours de politique générale.

Date de diffusion :
29 juin 1988
Source :

Contexte historique

La logique politique de la nomination de Michel Rocard au poste de Premier ministre répond à la volonté d'ouverture et de réconciliation de François Mitterrand. "Le choix de Rocard ne s'imposait pas du tout", confie ce dernier à Pierre Favier et Michel Martin-Roland en 1994. "Dans mon esprit, d'autres noms venaient avant sur le plan de la capacité à gouverner. Ainsi aurais-je très bien pu faire appel à Pierre Bérégovoy. Mais Rocard était celui qui correspondait le mieux à la situation politique du moment (…) Je voulais aussi écluser cette situation de conflit permanent entre nous".

Michel Rocard apparaît en effet comme le mieux placé pour réaliser "l'ouverture" - l'antienne politique du moment -, c'est-à-dire la nécessité d'un rapprochement entre les centristes et les socialistes, puisque, dans l'immédiat, le président de la République réélu ne dispose pas d'une majorité à l'Assemblée. La nomination de Michel Rocard s'explique aussi par sa popularité. Les sondages le placent largement en tête des premiers ministrables et, une fois de plus, c'est en fait l'opinion publique qui choisit le Premier ministre. [La décennie Mitterrand, tome 3, Le Seuil, 1996].

Eve Bonnivard

Éclairage média

Le "sujet" de FR3 présente peu de différences avec celui que l'on connaît aujourd'hui. En studio, la présentatrice "lance" le sujet, la journaliste "commente" les images, couvrant de sa voix une partie du discours du Premier ministre. De cet exercice obligé, le discours de politique générale, la presse retient surtout l'intérêt manifesté par le Premier ministre pour la "réalité quotidienne" de ses concitoyens. La journaliste évoque ainsi les propos du Premier ministre qui a parlé de "repeindre les boites aux lettres et les cages d'escaliers".

Rocard surprend par son "parler vrai" qui contraste avec les envolées lyriques de Pierre Mauroy en 1981 et le ton mesuré de Fabius en 1984 : c'est le "style Rocard", le "ton Rocard". Le Premier ministre va jusqu'à prendre des accents de Martin Luther King : "Je rêve d'un pays où l'on se parle à nouveau, je rêve de villes où les tensions sont moindres (...)". "Accueilli sur certains bancs par des ricanements ou de la commisération, ce discours est prémonitoire", jugent Pierre Favier et Michel Martin-Roland. "Il prend la mesure d'un mal, celui des banlieues, qui peu à peu s'imposera à tout discours politique de droite ou de gauche". Le deuxième sujet, plus technique, présente les principales mesures sociales envisagées par le gouvernement Rocard, notamment le RMI et l'impôt de solidarité sur la fortune.

A 58 ans, le chantre de l'innovation sociale, chef de file de la "deuxième gauche", dont la vision économique s'est imposée dans les rangs socialistes, va pouvoir faire ses preuves. [La décennie Mitterran d, tome 3, Le Seuil, 1996].

Eve Bonnivard

Transcription

Jacqueline Alexandre
Bonsoir.
Elie Vannier
Monsieur le Président, vous venez de parler du porte-avion sur lequel nous nous trouvons et du groupement aéronaval :
Jacqueline Alexandre
Le style Rocard, on l'a vu à l'oeuvre.
Elie Vannier
il y a donc quatre bateaux qui représentent le groupe aéronaval dans la région.
Jacqueline Alexandre
Cet après-midi, à l'Assemblée nationale, le Premier Ministre passait une sorte de grand oral devant les nouveaux députés. Certes, son discours de politique générale n'a pas été sanctionné par un vote, mais c'était tout de même un exercice déterminant.
Elie Vannier
Je pense que personne n’a le sentiment que ces quatre navires suffiront à mettre fin à la guerre Iran-Irak qui dure depuis 27 siècles et sept années.
Jacqueline Alexandre
Il a à la fois défini les grands axes de la politique qu'il veut conduire, et surtout il a donné le «ton Rocard». Danielle Sportiello.
Danielle Sportiello
Les soucis quotidiens des Français ont envahi aujourd'hui l'hémicycle doré de l'Assemblée nationale, quand Michel Rocard a détaillé les actions à entreprendre, dans le cadre des travaux d'urgence contre la pauvreté, et les députés un peu éberlués par un discours de politique générale très particulier ont pu l'entendre parler de réparations dans les cages d'ascenseurs, de rénovation dans les HLM ;
François Mitterrand
Nous sommes là, juste à l’entrée comme justement avec ce groupe aéronaval, juste à l’entrée d’une voie internationale ;
Danielle Sportiello
un aperçu du style Rocard, un Premier Ministre qui veut gouverner autrement, parce qu'une certaine forme de combat politique a vécu, estime-t-il. Priorité donc à la tolérance, la justice et la solidarité. Et s'il n'a pas voulu parler d'ouverture, un mot galvaudé selon lui, le Premier Ministre a quand même essayé de convaincre en dehors de son camp, sur le thème du nouvel espoir.
Michel Rocard
Je rêve d'un pays où l'on se parle à nouveau, je rêve de villes où les tensions soient moindres, je rêve d'une politique où l'on soit attentif à ce qui est dit plutôt qu'à qui le dit. Je rêve tout simplement d'un pays ambitieux dont tous les habitants redécouvrent le sens du dialogue, pourquoi pas de la fête, et de la liberté.
Danielle Sportiello
Retour à la réalité avec le président du groupe RPR qui ne fera pas obstacle aux tentatives de réglement du problème calédonien.
Bernard Pons
… de résoudre ce problème. Vous avez terminé votre propos, monsieur le Premier Ministre, en disant «Je rêve à une France plus juste, plus généreuse».
Pierre Méhaignerie
Vous êtes la majorité et nous sommes l'opposition. Vous avez, à plusieurs reprises, exprimer votre intention de gouverner autrement.
François Mitterrand
Mais en fait, la mission de notre flotte, et de l’ensemble de nos équipages par rapport à notre pays et à nos intérêts,
Pierre Méhaignerie
Nous avons décidé, quant à nous, de nous opposer autrement.
Danielle Sportiello
Des députés UDF adopteront, déclare Jean-Claude Gaudin, une attitude d'opposition de progrès.
Jacqueline Alexandre
Dans son exposé, Michel Rocard s'est voulu très concret et il a défini dans le détail les axes de sa politique économique et sociale. Claude Guéneau nous les résume.
Claude Gueneau
Présenté au Conseil des ministres le 13 juillet puis discuté à l'Assemblée nationale à l'automne, il s'agit d'un revenu minimum d'insertion pour lutter contre la pauvreté. «Insertion» parce que le demi-million de bénéficiaires va s'engager dans des actions de formation ou de travaux d'intérêt collectif. Une délégation interministérielle sera chargée d'impulser la mise en place de ce revenu minimum, et de veiller à son efficacité. Un bilan sera dressé dans trois ans. «Ce n'est pas une revanche sur les riches mais une contribution de solidarité» : Michel Rocard, qui n'a pas repris le terme «grande fortune», a confimé que cet impôt servirait à financer en partie le revenu minimum, soit 2000 francs pour une personne seule. Cete imposition devra éviter deux écueils, a dit le Premier Ministre : trop forte, elle inciterait à la fuite des capitaux, trop faible, elle resterait symbolique. Création d'une délégation interministérielle de la ville pour améliorer la vie de tous les jours. Il faut mener une action en faveur des locataires dont la vie est faite d'ascenseurs en panne et de logements trop vétustes, a dit le Premier Ministre en pensant aux causes de la montée du Front national dans les quartiers populaires. Privilégier les négociations entre partenaires sociaux, notamment sur les règles de licenciement. La liberté de l'entreprise appelle l'exercice des libertés dans l'entreprise. Le gouvernement va lancer une grande campagne sur le commerce extérieur, développer la recherche et instaurer une fiscalité qui incite les entreprises à investir.