La démission d'Edith Cresson

02 avril 1992
02m 51s
Réf. 00162

Notice

Résumé :

Rétrospective sur le passage au pouvoir d'Edith Cresson du 15 mai 1991 au 2 avril 1992, la première femme en France à devenir Premier ministre.

Date de diffusion :
02 avril 1992

Contexte historique

Le choix de nommer Edith Cresson au poste de Premier ministre ne manque pas de panache. C'est la première fois que la France reconnaît, au sommet de l'Etat, l'égalité des sexes. Mais c'est loin d'être une "première" en Europe et dans le monde : Margaret Thatcher, Golda Meir, Indira Ghandi et Benazir Bhutto l'ont précédée.

Dans l'opinion française, l'effet femme joue à plein. Selon un sondage IFOP réalisé au lendemain de la nomination d'Edith Cresson, 77% des Français sont contents. Les responsables socialistes s'interrogent, eux, sur ses capacités à diriger le pays. Pierre Favier et Michel Martin-Roland rapportent des "propos grossiers à l'égard d'Edith Cresson et des critiques féroces". Les "barons" socialistes se sentent d'autant plus humiliés qu'un certain nombre d'entre eux, Jean-Louis Bianco, Michel Delebarre et surtout Pierre Bérégovoy semblent prêts pour Matignon.

Très vite, le Premier ministre commet des faux pas. Sa politique de communication, qui confond fermeté et crudité du langage, s'avère vite peu adaptée. De la Bourse, "elle n'avait rien à cirer", les anglo-saxons étaient des "homosexuels" et les Japonais des "fourmis". L'impression défavorable ressentie dès le début est confirmée lors de la présentation de son programme à l'Assemblée nationale le 22 mai 1991. Discours médiocre et qui, en dehors de son volontarisme industriel, n'apporte rien de nouveau par rapport à son prédécesseur, mais qui lui vaut la sympathie des chefs d'entreprise. Symbolique des méthodes du gouvernement Cresson, la décision de transfert de l'ENA à Strasbourg, mesure sans doute intéressante mais annoncée de façon brutale sans avoir été sérieusement étudiée, provoque un tollé d'indignation. Son explication embrouillée sur les "charters", en réponse à un journaliste lui demandant si elle envisageait de "faire des charters, comme l'avaient fait Charles Pasqua et Robert Pandraud", passe très mal.

Conséquence, la côte de popularité du Premier ministre s'effondre rapidement. Les très mauvais résultats des élections régionales conduisent François Mitterrand à lui demander sa démission le 2 avril. Pierre Bérégovoy est nommé à sa place. Edith Cresson a été le Premier ministre dont le passage à Matignon a été le plus court de la Ve République, un peu moins de onze mois.

Eve Bonnivard

Éclairage média

De cette rétrospective en forme d'hommage se dessine le portrait d'une femme courageuse, victime d'un monde politique misogyne. La journaliste Véronique de Saint-Olive éprouve manifestement de la sympathie pour cette femme battante, énergique, volontaire, et c'est moins sa compétence et son bilan politique que son caractère qu'elle salue ici : "Edith Cresson se moque de ses détracteurs. Elle, elle sait où elle va", "Edith Cresson se sera battue jusqu'au bout".

Sans doute la solidarité féminine joue-t-elle un rôle, mais aussi le sentiment qu'Edith Cresson est la victime expiatoire de toute une série de dysfonctionnements touchant aussi bien le Parti socialiste, qui vient de subir un cuisant revers, que la société française dans son ensemble, qui accumule les difficultés sociales. La journaliste semble regretter que ce soit précisément la première femme française accédant à une haute fonction qui soit sacrifiée, au bout de onze mois seulement, par les nécessités politiques du moment.

Eve Bonnivard

Transcription

Bruno Masure
Dans sa lettre de démission qui n'a pas encore été rendue publique, l'ex-Premier Ministre déplore, avec une certaine amertume, de n'avoir pas pu disposer d'une équipe restreinte plus soudée et surtout assurée du soutien du PS. Edith Cresson restera dans l'histoire de la République comme la première femme nommée chef du gouvernement. Les dix mois passés à Matignon se sont apparentés à un véritable calvaire, surtout dans les derniers jours. Commentaire Véronique Saint Olive.
Véronique Saint Olive
C'était il y a tout juste une semaine. Les socialistes ont obtenu des résultats catastrophiques aux régionales. Edith Cresson tire la première leçon.
Edith Cresson
Ah, y aura des changements dans le gouvernement, oui, je le pense. Alors, dans quelles proportions, ça, je ne peux pas vous le dire aujourd'hui.
Véronique Saint Olive
Ce remaniement, Edith Cresson entend bien l'organiser elle-même. En effet, quand elle succède à Michel Rocard, ce 15 mai 1991, Edith Cresson se voit imposer un gouvernement clés en main. L'effet Cresson joue à plein. Pourtant, l'examen de passage à l'Assemblée est difficile. Ses sorties contre la Bourse, les Japonais, les Anglais irritent. Mais Edith Cresson se moque de ses détracteurs.
Edith Cresson
J'entendais toujours le langage de ceux qui savent tout. Ils me disaient déjà : «vous n'aurez pas de marge de manoeuvre» ; ça, c'est le vocabulaire inimitable que j'entends tous les jours.
Véronique Saint Olive
Très vite, Edith Cresson est confrontée à des réalités difficiles : hausse des cotisations sociales, montée du chômage. Les critiques se déchaînent et François Mitterrand, le 14 juillet, est obligé de voler au secours de son Premier Ministre.
François Mitterrand
Quand on change les habitudes, ça dérange. Et c'est vrai que Mme Cresson dérange. Alors, y a pas mal de gens qui sont contre, mais moi je suis pour.
Véronique Saint Olive
Les Français, eux, sont de plus en plus contre, ainsi que l'attestent les sondages. Les manifestations se succèdent, les ministres ne peuvent même plus se déplacer dans les campagnes. Attaquée de toutes parts, Edith Cresson se retrouve seule, lâchée même par son propre camp. Mais le Premier Ministre refuse de baisser les bras. Elle croit toujours que sa politique est la bonne. S'il y a échec, pense-t-elle, c'est la faute aux éminents socialistes qui ne cessent de réclamer sa tête, et à ce gouvernement trop lourd ingérable. Alors elle continue de se battre et de faire le forcing sur le terrain. En vain. Dimanche soir, la défaite des cantonales tourne à la bérézina. Mardi déjà, tous les pronostics s'accordent pour faire de Pierre Bérégovoy son successeur.
François Mitterrand
cette mission a été remplie correctement, dans des conditions souvent difficiles, mais, suffisamment pour que l’on puisse estimer que la mission est bien remplie.
Véronique Saint Olive
Pourtant, le même après-midi, en voyage officiel à Hanovre, Edith Cresson fait encore mine de s'accrocher.
Edith Cresson
Quand on est Premier Ministre, on ne sait jamais pour combien de temps.
Véronique Saint Olive
Mais hier soir, après 48 heures d'hésitations, François Mitterrand a tranché : Edith Cresson se sera battue jusqu'au bout. Elle a donné sa lettre de démission ce matin à 9 h.
François Mitterrand
Je ne pourrai pas vous le communiquer à l’instant, si je le savais avec précision, je ne suis pas sûr que je vous le dirais. Je pense que oui. La France n’est pas un pays belligérant, même quand on a voulu la mettre en cause.

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