La manipulation de l'information pendant la guerre du Golfe

30 décembre 1991
02m 55s
Réf. 00209

Notice

Résumé :

Dans une rétrospective de l'année 1991, Envoyé spécial dénonce la manipulation de l'information organisée par les services militaires américains pendant la guerre du Golfe.

Type de média :
Date de diffusion :
30 décembre 1991
Date d'événement :
29 janvier 1991
Source :
Personnalité(s) :

Contexte historique

Depuis la chute du régime de Nicolae Ceaucescu en Roumanie en 1989, les journalistes sont traumatisés et craignent de se faire manipuler comme ils l'ont été lors des pseudo massacres de Timisoara, vaste mise en scène destinée à tromper l'opinion publique internationale. Décidés à faire leur métier, les journalistes ne veulent plus se faire dicter leurs commentaires par les pouvoirs établis.

Or Marcel Trillat revient sur son expérience de reporter pendant la guerre du Golfe ; lui et ses confrères, ont de nouveau été manipulés par l'administration américaine, qui leur a montré ce qu'elle voulait qu'ils voient et rapportent à l'opinion publique. Depuis la guerre du Vietnam, au cours de laquelle les journalistes ont montré les horreurs de la guerre, et ont, selon les stratèges du Pentagone, contribué à monter l'opinion publique contre la guerre et à la rallier à des idées pacifistes, l'armée américaine a réfléchi aux moyens médiatiques à mettre en œuvre pour convaincre le public du caractère positif de ses opérations.

Les images de destruction, de cadavres et de violence sont systématiquement censurées, tandis que les progrès techniques sont largement salués : il s'agit de convaincre le spectateur que la guerre est une guerre propre qui détruit avec précision des bâtiments mais épargne les hommes, y compris les militaires ennemis. Aucun bilan n'est fourni, et le nombre des victimes irakiennes reste encore inconnu plusieurs mois après la fin du conflit (peut-être deux cent mille contre moins de trois cents victimes occidentales). La guerre moderne est désormais une guerre sans image de guerre.

Jean-Claude Lescure

Éclairage média

Dans un premier temps, en studio à Paris, Marcel Trillat s'exprime, filmé en plan serré face à la caméra tandis que dans son dos défilent les images d'archives tournées lors du conflit en Irak. Le journaliste s'efface lorsqu'il explique ce que la profession a découvert lors de la bataille de Khafji (première bataille terrestre qui débute le 29 janvier 1991) : elle est manipulée. Les journalistes ne peuvent pas s'approcher de la zone des combats pour faire leur métier, ils sont menacés comme des ennemis par les forces de l'ordre saoudiennes. Pour montrer la similitude des situations en Arabie saoudite et en Irak, les images d'archives utilisées sont les images très connues, filmées par les équipes américaines de CNN qui montrent nuit après nuit les bombardements américains sur la capitale irakienne. A Dhahran, le progrès technique n'a été qu'un leurre ; l'armée américaine a sélectionné les journalistes emmenés sur le terrain, elle a filtré les questions posées lors des conférences de presse, et elle n'a pas permis aux journalistes d'utiliser la liberté de l'information pourtant reconnue comme une valeur fondatrice des démocraties occidentales.

Marcel Trillat reste dans son approche de l'information fidèle à son parcours professionnel : il a travaillé de longues années comme pigiste avec Pierre Desgraupes pour Cinq Colonnes à la Une, il a acquis un véritable savoir faire en matière de reportage. De plus, proche du Parti communiste, il a toujours traité des sujets à fort contenu politique qui lui ont valu d'être écarté de la télévision en mai 1968. Il attend septembre 1981 pour être réintégré à Antenne 2. Il entend faire son métier en traitant de vrais sujets. Il est le premier journaliste de la télévision à traiter du massacre des Algériens commis à Paris le 17 octobre 1961. En 1991, il est volontaire pour couvrir la Guerre du Golfe en Arabie saoudite.

Le 2 février 1991, d'abord au journal de midi puis le soir, il dénonce la mise en scène américaine de la guerre et la mainmise des médias américains sur les informations traitant du conflit. Libération consacra une double page à l'information donnée par Marcel Trillat, qui lança véritablement le débat en France.

Jean-Claude Lescure

Transcription

Marcel Trillat
On était près d'un millier d'envoyés spéciaux à Dhahran en Arabie Saoudite. On était arrivé gonflés à bloc, avec un attirail technique jamais vu depuis les débuts de la télévision. Jamais plus on ne se laisserait avoir comme à Timisoara et les grosses ficelles de la propagande de Saddam Hussein nous faisaient sourire ; cet événement-là, on allait le servir en direct à tout un pays. Mais il y a une chose à laquelle on ne s'attendait pas : c'est que les Américains de leur côté avaient tout prévu. Non seulement pour nous empêcher à tout prix de remplir notre mission d'information, mais surtout, pour faire de nous les instruments dociles de la plus fantastique machine à désinformer jamais concoctée par un pays en guerre. On en a pris conscience au moment de la bataille de Khafji et là, tout d'un coup, la colère nous a pris. Ce jour-là, en effet, nous avions tout essayé pour parvenir à Khafji, sur les lieux de la première bataille terrestre, jusqu'à ce que des policiers militaires saoudiens nous braquent à la mitrailleuse lourde comme des ennemis. Cette guerre, ce fut aussi des deux côtés, une guerre contre les journalistes. A Bagdad, Saddam Hussein les soumet à une censure pesante, tatillonne, contradictoire. Il ne tient guère à montrer l'ampleur du désastre dans lequel il a entraîné son peuple, même s'il est tenté parfois d'utiliser les malheurs du pays bombardé pour étayer sa propagande. A Dhahran, en Arabie Saoudite, au contraire, tout semble avoir été fait pour faciliter notre travail ; mais tout a été manigancé pour nous piéger. Tout le nord de l'Arabie Saoudite est décrété zone interdite aux reporters. Pendant toute la guerre il faudra se faufiler clandestinement. Création d'un pool de guerre réservé exclusivement aux grands médias américains ; des journalistes aux ordres, dont les oeuvres soigneusement passées à la moulinette de la censure militaire seront gracieusement offertes aux rédactions du monde entier ; des conférences de presse délibérément mises en scène, avec intervenants triés sur le volet pour leur séduction ou leur bonne bouille. L'objectif est double : utiliser les médias internationaux pour tromper Saddam Hussein sur les véritables intentions de l'état major allié et surtout, neutraliser les opinions publiques, leur donner l'illusion d'un grand jeu stratégique dont les projectiles intelligents ne font mouche que sur des cibles militaires tout en évitant soigneusement de faire couler le sang.
(Silence)
Marcel Trillat
Pendant ce temps, sur le terrain, à l'écart des regards indiscrets, la mort fait son oeuvre : 250 tués environ du côté des alliés, plus de 200.000 sans doute du côté irakien ; civils écrasés ou brûlés vifs dans les...