Le siège de Sarajevo

13 juin 1992
03m 02s
Réf. 00211

Notice

Résumé :

Sarajevo est assiégée par les Bosno-Serbes depuis trois mois, la vie quotidienne est difficile, et les habitants espèrent sans trop y croire l'intervention de l'ONU.

Date de diffusion :
13 juin 1992

Contexte historique

Après les opérations menées contre les Slovènes, puis les Croates, les Serbes portent la guerre en Bosnie-Herzégovine, accentuant le processus de décomposition de la Yougoslavie. La capitale bosniaque, Sarajevo, est plus particulièrement visée, alors qu'elle apparaissait jusque là comme le modèle de réussite du système yougoslave, où les appartenances ethniques s'effaçaient.

Les opérations militaires et la "purification ethnique" menées par les Serbes contre la population de Bosnie-Herzégovine débutent le 6 avril 1992, le jour où la Communauté européenne reconnaît l'indépendance de la Bosnie-Herzégovine. Le siège de Sarajevo commence immédiatement, alors que des milliers de Bosniaques défilent dans les rues de la capitale, et appellent à la tolérance. Des francs-tireurs serbes tirent : la première victime de la guerre est une étudiante de 24 ans, Suada Dilberovic. Ce n'est que trois mois plus tard, le 5 juin 1992, que le siège s'assouplit légèrement. Les assiégeants bosno-Serbes autorisent l'ONU à utiliser l'aéroport pour organiser des opérations humanitaires ; le 11 juin 1992, l'armée de l'air française envoie son premier détachement pour évaluer la situation et remettre l'aéroport en activité. C'est dans ce cadre qu'une équipe de journalistes français arrive à Sarajevo. La situation est tellement préoccupante, que le 28 juin, François Mitterrand effectue une visite surprise dans la ville assiégée. Le lendemain atterrit le premier avion chargé d'aide humanitaire (un C160 de l'armée de l'air française).

Pendant de longs mois, le pont aérien reste le seul lien existant entre Sarajevo et le monde extérieur : il pourvoit 90% de l'aide humanitaire destinée à vêtir, nourrir et soigner les 400 000 habitants de la ville assiégée. Dans les trois ans qui suivent, 12 000 habitants de Sarajevo seront tués par les Serbes.

Jean-Claude Lescure

Éclairage média

Filmer dans une ville en proie à la guerre civile est particulièrement périlleux pour les journalistes. Le danger est sans cesse palpable dans le reportage : il débute par un parcours dans la ville à bord d'un taxi, qui, malgré la situation dangereuse et les tirs fréquents transporte l'équipe d'Antenne 2. Les journalistes se rendent à l'hôpital central qui accueille sans cesse des blessés. Les images s'arrêtent sur la souffrance des blessés et sur les conditions difficiles de soin. Le reportage insiste sur la nécessité de l'aide humanitaire et les journalistes rendent compte du travail accompli par un groupe de médecins et pharmaciens français membres d'organisations humanitaires non gouvernementales. La séquence suivante est consacrée à la vie des habitants de Sarajevo, réduits à se protéger des tirs et des bombardements serbes en vivant dans les caves aménagées comme abris de fortune. Les images insistent sur les victimes sans défense installées dans les caves : des vieillards, des femmes et des enfants qui ont à peine de quoi manger pour survivre.

Le reportage se termine par quelques vues des montagnes occupées par les Serbes autour de Sarajevo et par l'intervention de Martine Laroche-Joubert, amère, qui fait part de l'absence d'illusions des habitants de la ville devant une possible intervention de l'ONU. Grand reporter, Martine Laroche-Joubert a couvert nombre de conflits, elle possède une grande expérience des situations de guerre, et son amertume rend bien compte de la situation d'impasse qu'elle prédit aux habitants de Sarajevo.

Jean-Claude Lescure

Transcription

Martine Laroche-Joubert
Salem, l'un des rares chauffeurs à oser circuler dans Sarajevo, mais avec un gilet pare-balle. Avec lui, nous découvrons une ville désolée et dangereuse, où tous les bâtiments sont touchés et détruits, les voitures brûlées. Au carrefour, Salem accélère : les francs-tireurs sont à l'affût de tout ce qui bouge. Hôtels, immeubles, magasins, rien n'a été épargné par les tirs d'artillerie des milices serbes postées autour de la ville. Nous profitons d'une accalmie pour sortir ; les rockets et les obus s'abattent régulièrement sur la ville, jour et nuit ; les cessez-le-feu ne sont jamais respectés. A l'hôpital central, les blessés ne cessent d'affluer : combattants bosniaques qui tentent de repousser les assauts des serbes, civils touchés par des éclats d'obus. Les médecins travaillent 24 heures sur 24 ; certains sont serbes, mais d'abord bosniaques : tous les serbes ne luttent pas du même côté. Une sale guerre, un vrai carnage : même cet hôpital a été touché par des obus, il n'y a plus d'électricité, il fonctionne donc sous générateur, mais le carburant se fait rare. Avec les Français Pharmaciens sans frontières et Médecins du monde, les docteurs bosniaques font la liste de tout ce qui manque : certains médicaments, bien sûr, mais surtout de la nourriture ; il n'y a presque plus rien à manger à Sarajevo. Les premiers vivres apportés de France sont déchargés : un symbole, mais aussi un exemple ; c'est grâce à leur obstination et à leur courage que les deux organisations humanitaires ont franchi les lignes. Les abris de Sarajevo : la plupart des 300.000 habitants qui vivent encore ici y passent leurs nuits ; certains ne sont pas sortis depuis un mois.
Inconnu
J'ai vécu la Deuxième guerre mondiale ; c'est encore pire ; ils ont bombardé deux fois ma maison ; elle a brûlé, et maintenant je n'ai plus rien.
Martine Laroche-Joubert
Et elle a de quoi manger ?
Inconnu
Elle demande plus à manger pour le gosse que pour elle.
Martine Laroche-Joubert
Elle a peur ?
Inconnu
Elle a peur, oui.
Martine Laroche-Joubert
Et où est son mari ?
Inconnu
Il est en garde dans les montagnes.
(Silence)
Martine Laroche-Joubert
C'est de ces montagnes que les Serbes tirent à l'artillerie lourde sur Sarajevo où les habitants sont coincés comme dans une souricière. C'est une ville où tout espoir semble avoir disparu ; les habitants, guettés par la famine, n'attendent plus qu'une intervention militaire de l'ONU, mais c'est sans illusion.