Discours de Churchill : hommage à la France (21 octobre 1940)

21 octobre 1940
14m 33s
Réf. 00281

Notice

Résumé :

Sur les ondes de la BBC, Winston Churchill, premier ministre britannique, exhorte les Français à la résistance et les assure de l'amitié britannique.

Type de média :
Date de diffusion :
21 octobre 1940

Contexte historique

Sir Winston Churchill avait toujours fortement critiqué la politique d'"appeasement" (apaisement) envers Hitler prônée par Neville Chamberlain et concrétisée par les accords de Munich. Après ces accords qu'il juge indignes, il tient aux Communes un grand discours : "Nous avons subi une défaite, sans guerre, dont les conséquences nous accompagnerons loin sur notre route...".

Lorsque la guerre est déclarée, le 3 septembre 1939, Winston Churchill revient au gouvernement, sous la pression de l'opinion, au poste de Premier lord de l'Amirauté (ministre de la Marine). Chamberlain démissionne le jour même où Hitler lance ses armées contre la Belgique et la France, et Churchill est appelé par le roi George VI à former un nouveau Gouvernement (10 mai 1940). Quand la France signe l'Armistice malgré ses mises en garde, la Grande-Bretagne se retrouve seule dans la guerre contre l'Allemagne.

Après l'échec d'un débarquement sur les Îles britanniques, Hitler a modifié sa tactique et décide de bombarder délibérément les grandes villes et donc les populations civiles (le Blitz, à partir du 7 septembre). Londres est frappée en premier. Quand Churchill s'adresse à ses amis français (qui ont du mal évidemment à lui pardonner la destruction d'une partie de la flotte française à Mers El-Kébir, le 3 juillet), il parle à la fois au nom d'une nation victime, mais aussi d'une nation qui n'en combat que plus l'ennemi nazi. Ce qui le place en position de pouvoir donner quelques leçons. [Il faut consulter ses magnifiques Mémoires de la Deuxième Guerre Mondiale, en 12 tomes, Editions de la Palatine, 1950]

Françoise Berger

Éclairage média

Ce long discours (13 mn) est en français. Il a été enregistré à la BBC avec Jacques Duchesne [1]. Ce document est très rare, c'est pourquoi nous l'avons donné ici dans son intégralité. Avec sa truculence habituelle ("Ce n'est pas le moment de mâcher les mots"), Churchill rappelle la longue amitié qui lie les deux peuples qui s'étaient lancés ensemble dans le combat contre le nazisme.

Rappelant la résistance de la Royal Air Force contre les attaques ennemies et la détermination du peuple britannique ("Jamais nous ne cèderons"), il prédit une perte totale de la France, de son Empire et de sa culture si son peuple cède au découragement et l'appelle au sursaut pour reprendre la lutte. "Ayez donc espoir et confiance".

[1] Jacques Duchesne, alias Michel Saint-Denis, comédien et metteur en scène, fait partie de l'équipe aux commandes de l'émission de la BBC « Les Français parlent aux Français ». Il relate l'aventure de l'enregistrement de ce discours avec Churchill dans Deux Jours avec Churchill, Editions de l'Aube, 2008.

Françoise Berger

Transcription

Winston Churchill
Français, c'est moi, Churchill, qui vous parle. Pendant plus de 30 ans, dans la paix comme dans la guerre, j'ai marché avec vous et je marche encore avec vous aujourd'hui sur la vieille route. Cette nuit, je m'adresse à vous dans tous vos foyers, partout où le sort vous a conduit. Et je répète la prière qui entourait vos Louis d'or : «Dieu protège la France». Ici, chez nous, en Angleterre, sous le feu du Boche, nous n'oublions jamais quel lien et quelle attache nous unissent à la France. Nous continuons à lutter de pied ferme et d'un cœur solide pour que la liberté soit rétablie en Europe, pour que les braves gens de tous les pays soient traités décemment et pour amener ainsi le triomphe de la cause qui nous a fait ensemble tirer l'épée. Quand des années des gens se trouvent bousculés par les attaques et assommés par les coups que leur portent des coquins et de vils malfaiteurs, ils doivent prendre bien garde de ne pas se laisser aller à se dresser les uns contre les autres. Les Allemands essaient toujours de provoquer des querelles, et naturellement, dans le malheur, dans la guigne, bien des choses arrivent qui font le jeu de l'ennemi. Il nous faut simplement faire de notre mieux et prendre les choses comme elles viennent. Ici, dans cette ville de Londres que Herr Hitler prétend réduire en cendres, et que ses avions bombardent en ce moment, nos gens tiennent bon ; notre Royal Air Force a fait plus que de tenir tête à l'ennemi. Nous attendons l'invasion promise tout bon et de longue date ; les poissons aussi. Mais bien sûr, nous n'en sommes encore qu'au début. Aujourd'hui, en 1940, comme toujours, et malgré quelques pertes, nous avons la maîtrise des mers. En 41, nous aurons la maîtrise de l'air. N'oubliez pas ce que ça veut dire ; c'est beaucoup. Herr Hitler, avec ses chars d'assaut et ses autres armes mécaniques, et aussi, n'oubliez pas, grâce aux intrigues de sa 5 ème colonne, avec des traîtres et des sots, a réussi pour le moment à conquérir la plupart des races les plus belles de l'Europe ; et son petit complice Mussolini, plein d'espoir et d'appétit, continue à traquer craintivement à son côté. Tous deux veulent découper la France et son empire comme une poularde. L'un veut la cuisse, l'autre l'aile, ou peut-être une partie du blanc. Non seulement l'empire français sera dévoré par ces deux vilains messieurs, mais l'Alsace-Lorraine va une fois encore repasser sous le joug allemand ; et Nice, la Savoie et la Corse, la Corse de Napoléon, seront arrachés du beau domaine de la France. Mais Herr Hitler ne songe pas seulement à voler le territoire des autres peuples et à en distraire quelques morceaux pour les lancer à son petit camarade. Je vous dis la vérité et il faut que vous me croyiez : cet homme de malheur, ce monstrueux avorton de la haine et de la défaite n'est résolu à rien moins qu'à faire entièrement disparaître la nation française, qu'à broyer sa vie même et son avenir. Il se prépare, par toutes sortes de moyens sournois et féroces, à tarir pour toujours les sources de la culture et de l'inspiration françaises dans le monde. S'il est libre d'agir à sa guise, toute l'Europe ne sera plus qu'une «Bochie» uniforme offerte à l'exploitation, au pillage et à la brutalité des gangsters nazis. Si je vous parle aussi carrément, excusez-moi, mais ça n'est pas le moment de mâcher les mots. Ce ne sont pas les conséquences de la défaite que la France va aujourd'hui avoir à subir de la main des Allemands. Elle va parcourir toutes les étapes d'un anéantissement complet : armée, marine, aviation, religion, loi, langage, culture, institutions, littérature, histoire, traditions, tout va être passé par la force brutale d'une armée triomphante et par les ruses scientifiques et basses d'une police secrète impitoyable. Français, armez vos cœurs à neuf avant qu'il ne soit trop tard. Rappelez-vous de quelle façon Napoléon disait avant une de ses batailles : «Soldats, à Iéna, contre ces mêmes Prussiens aujourd'hui si arrogants, vous étiez un contre trois, à Montmirail un contre six». Je refuse de croire que l'âme de la France soit morte et que sa place parmi les grandes nations du monde puisse être perdue pour jamais. Tous les complots et tous les crimes de Herr Hitler sont en train d'attirer sur sa tête et sur son régime un châtiment que beaucoup d'entre nous verront de leur vivant. Il n'y aura pas si longtemps à attendre. L'aventure suit son cours. Nous sommes sur sa piste ; et nos amis de l'autre côté de l'Atlantique y sont aussi ; et vos amis de l'autre côté de l'Atlantique y sont aussi. Si lui ne peut pas nous détruire, nous, nous sommes sûrs de le détruire avec toute sa clique et tous leurs travaux. Ayez donc espoir et confiance. Rira bien qui rira le dernier. Maintenant, nous autres Britanniques, qu'avons-nous à vous demander aujourd'hui, dans ce moment si dur ? Ce que nous vous demandons, au milieu de nos efforts pour remporter la victoire que nous partagerons avec vous, c'est que : si vous ne pouvez pas nous aider, au moins vous ne nous fassiez pas obstacle. Le jour viendra où vous pourrez et où vous devrez renforcer le bras qui frappe pour vous. Cependant, nous comptons que les Français, où qu'ils soient, se sentiront le cœur réchauffé et que la fierté de leur sang tressaillira dans leurs veines chaque fois que nous remporterons un succès dans les airs, sur mer ou plus tard -et ça viendra- sur terre. N'oubliez pas que nous ne nous arrêterons jamais, que nous ne nous lasserons jamais, que jamais nous ne cèderons et que notre peuple et notre empire tout entier se sont voués à la tâche de curer l'Europe de la pestilence nazie et de sauver le monde d'une nouvelle barbarie. Ne vous imaginez pas, comme la radio contrôlée par l'Allemagne essaie de vous le faire croire, que nous autres Anglais cherchions à saisir vos navires et vos colonies. Ce que nous voulons, c'est frapper jusqu'à ce qu'Hitler et l'hitlérisme passent de vie à trépas. Nous ne voulons que ça, mais nous le voulons sans cesse ; nous le voudrons jusqu'au bout. Nous ne désirons rien de quelque nation que ce soit, si ce n'est le respect. Parmi les Français, ceux qui se trouvent dans l'empire colonial et ceux qui habitent la France soi-disant inoccupée peuvent sans doute, de temps à autre, trouver l'occasion d'agir utilement. Je n'entre pas dans les détails : les oreilles ennemies nous écoutent. Les autres Français, vers qui l'affection anglaise se porte d'un seul mouvement parce qu'ils vivent sous la stricte discipline l'oppression et l'espionnage des Boches, je leur dis : quand vous pensez à l'avenir, rappelez-vous les mots de ce grand Français que fut Gambetta. Il les prononça après 1870, à propos de l'avenir : «Pensons-y toujours, n'en parlons jamais». Allons, bonne nuit. Dormez bien, rassemblez vos forces pour l'aube, car l'aube viendra ; elle se lèvera brillante pour les braves, douce pour les fidèles qui auront souffert, glorieuse sur les tombeaux des héros. Vive la France ! Et vive aussi le soulèvement des braves gens de tous les pays qui cherchent leur patrimoine perdu et marchent vers les temps meilleurs.