Le maintien du ravitaillement et la recrudescence des faux tickets de rationnement

09 novembre 1945
02m 45s
Réf. 01004

Notice

Résumé :

Le système de rationnement se maintient après la Libération. Mais il apparaît considérablement faussé en raison du grand nombre de faux tickets en circulation. La suppression de la carte de pain suscite un grand enthousiasme à Lyon.

Date de diffusion :
09 novembre 1945

Contexte historique

Contrairement aux espoirs qu'elle avait pu susciter, la Libération n'a pas marqué une rupture fondamentale sur le plan de la vie quotidienne : les mesures de contraintes et de restrictions économiques allaient subsister pendant plusieurs années encore. En gage de bonne volonté, le gouvernement avait certes quelque peu relevé le taux des rations au moment de la Libération, mais ces gestes ne furent pas durables en raison de la conjoncture et, très vite, le rationnement, dont on pensait fêter la disparition prochaine, dut être renforcé.

Pour de nombreux produits alimentaires, les rations officielles apparaissaient même inférieures en 1945 par rapport à la période de l'Occupation. Dans ces conditions, le marché noir et les trafics divers continuèrent eux aussi de prospérer après la Libération. Les trafics de faux tickets furent notamment particulièrement actifs au cours de l'année 1945. Des imprimeries clandestines éditaient plusieurs milliers de faux tickets que des trafiquants écoulaient ensuite sur les marchés des grandes villes. L'un des faussaires les plus célèbres, André Loiseau, dit Dédé la Boulange, spécialisé dans les bons de farine, fabriqua ainsi avec quelques complices près d'un million de faux tickets dans une chambre d'hôtel.

Pour tenter de calmer une opinion particulièrement critique à l'égard du maintien du rationnement, les pouvoirs publics décidèrent parfois de manière trop précoce un retour à la liberté pour certains produits. Ce fut le cas notamment lorsque le ministre du Ravitaillement Christian Pineau annonça en août 1945, en pleine campagne électorale, la suppression de la carte de pain à partir du 1er novembre 1945. L'opinion accueillit cette mesure avec une grande satisfaction mais l'opération fut un fiasco total. L'expérience du retour à la liberté pour le pain dura moins de deux mois et la carte de pain fut rétablie le 28 décembre 1945. Il fallut même baisser la ration de pain à 300 grammes, soit à un niveau inférieur par rapport à la période précédent l'expérience de mise en vente libre. Cette "fausse manoeuvre" fut mal comprise par l'opinion, persuadée que "le gouvernement ne tenait pas ses promesses" et déclencha d'importantes protestations dans toute la France.

Fabrice Grenard

Éclairage média

Le reportage sur les faux tickets reprend un raisonnement simpliste très répandu à l'époque : si le système du ravitaillement et du rationnement ne fonctionne pas en ne permettant pas à chaque consommateur d'avoir sa juste part, c'est essentiellement à cause du marché noir et des trafics (ici, trafic de faux tickets) qui favorisent des fuites trop nombreuses hors des circuits officiels. Ce raisonnement consistant à surrévaluer l'importance du marché noir pour en faire la cause première des défaillances du ravitaillement permettait de cacher quelque peu à l'opinion le manque de ressources ou les improvisations ou erreurs des pouvoirs publics en matière de ravitaillement.

Le second reportage se fait l'écho d'un souhait très largement partagé : seule la suppression des tickets doit permettre le retour à un approvisionnement suffisant. L'échec de la tentative évoquée dans le reportage (suppression de la carte de pain au cours de l'automne 1945) démontrera cependant que le maintien des restrictions apparaissait comme une nécessité jusqu'au retour à un certain équilibre entre l'offre et la demande, qui n'interviendra qu'à la fin des années quarante.

Fabrice Grenard

Transcription

(Musique)
Commentateur
Deux-cent grammes de viande par semaine, c'est maigre ! Cinq-cent grammes de sucre par mois, c'est peu ! Cependant, les tickets des 40 millions de français n'absorbent pas la totalité de la production et il serait possible d'avoir plus de viande pour tous, plus de sucre pour tous. Seulement... seulement il y a les faux tickets, les faux tickets, qui il y a certains mois ont anéanti les stocks de sucre et obliger à en emprunter 50 000 tonnes à l'Angleterre. Les presses clandestines, en effet, avalent la ration régulière de 15 millions de français. L'épicier profiteur, qui aligne ses fausses inscriptions pour justifier les faux tickets qu'il achète en secret et qu'il utilise à l'appui de ses demandes, travaille contre la foule qui a faim.
(Musique)
Commentateur
Les faux tickets aujourd'hui, voilà l'ennemi ! Mais de bouche à oreille, le nom du commerçant marron arrivera un jour où il doit arriver.
(Musique)
Commentateur
Un jour, tôt ou tard, mais de plus en plus tôt maintenant, les feuilles de ticket du marchand noir seront expertisées, sa fraude sera découverte. Et la solution, inéluctable, viendra immanquablement, une paire de menottes !
(Musique)
Commentateur
Il s'agit, cette fois, d'une cérémonie joyeuse et d'un enterrement pour rire. A Lyon, le syndicat des boulangers et pâtissiers, fête la mort de la carte de pain sous le patronage de Guignol et de Gniafron, les compères traditionnels de la gaieté lyonnaise. Pour une fois, on accompagne un convoi funèbre en riant et en espérant qu'il sera suivi de beaucoup d'autres.
(Musique)
Commentateur
Ce faux cercueil est bourré de cartes désormais inutiles, on l'arrose d'un peu de pétrole et c'est bientôt une flamme joyeuse qui célèbre feue la carte de pain. En somme, la meilleure manière d'honorer les tickets, c'est de leur rendre les honneurs funèbres.