Une nouvelle catégorie sociale : les cadres

28 octobre 1972
04m 19s
Réf. 01084

Notice

Résumé :

Le portrait de plusieurs cadres permet de souligner leur rôle au sein de l'entreprise, leurs revendications, leur mode de vie.

Date de diffusion :
28 octobre 1972
Lieux :

Contexte historique

La tertiarisation de l'économie, la généralisation de la rationalisation du travail, la multiplication des fonctions de direction et d'encadrement, des gestions d'entreprises de plus en plus complexes, aussi bien dans le secteur privé que dans le secteur public, favorisent l'émergence d'une nouvelle catégorie sociale, intermédiaire entre le patronat et le monde ouvrier, les cadres.

Le premier classement des catégories socio-professionnelles (CSP) en 1954 consacrait la notion de cadre et suggérait une hiérarchie entre "cadres supérieurs et ingénieurs" - chargés de définir une tâche et d'en organiser l'exécution - et "cadres moyens" à qui était confiée cette dernière opération. Entre 1954 et 1975, le nombre des cadres supérieurs et des cadres moyens est multiplié par 2,5. Le cadre se distingue par la possession d'un diplôme et des compétences lui permettant d'exercer des responsabilités. La figure sociale du cadre ne cesse de s'imposer davantage dans l'entreprise. Les cadres possèdent leurs propres syndicats (la Confédération générale des cadres, CGC) et obtiennent de nombreux avantages dans les conventions collectives de travail : augmentation de l'écart salarial avec les ouvriers et employés, rétribution mensuelle et non plus horaire, régime horaire particulier. La création de l'Agence pour l'emploi des cadres (APEC) se dote d'un système de placement propre. Les cadres disposent enfin de systèmes de congès payés et d'indemnisation maladie plus avantageux que ceux des autres salariés.

Ce statut du cadre échafaudé au cours des Trente glorieuses n'est pas pour rien dans l'identification du cadre à la modernité et aux valeurs positives qui l'entourent. Le statut envié du cadre forme l'horizon dominant d'un salariat en voie de massification et d'hégémonie. Le niveau de vie des cadres et leur comportement en matière de consommation en font enfin l'un des moteurs de la société de consommation. La frénésie de consommation, l'hédonisme, la priorité du crédit sur l'épargne nourrissent chez lui une soif de loisirs, laquelle assure le succès des clubs de vacances et soutient le marché des résidences secondaires. Ses comportements sont orientés vers la consommation ostentatoire des biens à forte connotation distinctive, qui impose un certains style, soucieux de se distinguer des classes populaires (vêtements, voitures, équipements ménagers...).

Fabrice Grenard

Éclairage média

Les images proposées permettent de souligner le rôle d'encadrement joué par les cadres au sein des entreprises (un directeur commercial et financier d'une entreprise lainière supervise des opérations de fabrication et de stockage). Mais le reportage permet également de souligner à travers des images portant sur le quotidien des personnes concernées, l'existence d'un style de vie propre aux cadres (costumes cravates, possession d'une voiture confortable, domicile bien équipé et décoré...).

Fabrice Grenard

Transcription

Jérôme Bellay
Ils sont plus de 3 millions en France, cadres moyens ou supérieurs et leur nombre va doubler dans les prochaines années car l'évolution de notre société leur fait une place de plus en plus grande. Lucien De Muyich est l'un de ces cadres, directeur commercial et financier dans une entreprise lainière de Roubaix. Etre cadre au terme de la convention collective de 47, c'était figuré dans une certaine échelle des salaires. Depuis la définition, s'est considérablement élargie.
Lucien (de) Muyich
Pour moi un cadre, c'est quelqu'un qui à partir d'une compétence professionnelle reconnue, est amené à occuper dans les entreprises, dans les services ou d'une manière générale dans la société, une certaine fonction qui l'amène à exercer des responsabilités.
Jérôme Bellay
S'il y a une prise de conscience des cadres qui les amènent à formuler toute une série de revendications, aujourd'hui c'est que la réalité de leur existence les y a conduit. Ils existent, ils grandissent et ils cherchent à se situer entre patrons et ouvriers, c'est le point de départ de toutes leurs préoccupations.
Lucien (de) Muyich
Ils ont assez souvent une impression de solitude, parce que d'une part, ils doivent faire appliquer les directives de direction générale envers leurs subordonnés et ils ne peuvent que mal aisément répercuter vers la même direction générale, les difficultés qu'il y a quelque fois à réunir les moyens d'exécution nécessaire à une politique.
Jérôme Bellay
Ils sont mal compris c'est-à-dire qu'ils se situent mal par rapport au patronat et par rapport aux ouvriers.
Lucien (de) Muyich
On a toujours l'impression d'être en sandwich.
Jérôme Bellay
Oui, mais cette position de tampon, c'est la définition même du cadre finalement.
Lucien (de) Muyich
Elle fait partie de son état.
Jérôme Bellay
Est-ce qu'on peut dire que les cadres se sentent un peu brimés dans l'exercice total de leurs responsabilités ?
Lucien (de) Muyich
Ils n'ont pas en tout cas pas toujours les coudées franches comme ils le souhaiteraient et n'ont pas les éléments d'informations qui concernent la marge de leurs affaires, de leurs services ou même leurs destins personnels comme ce serait normal qu'il l'aient.
Jérôme Bellay
Un autre problème crucial pour les cadres, la difficulté de se reclasser en cas de licenciement. Paul Marcelli a perdu son emploi il y a un an. Depuis un an, il est au chômage, il ne retrouve pas de poste équivalent dans sa branche d'activité, la métallurgie.
Paul Marcelli
Un cadre va devoir dans les années qui viennent, s'adapter continuellement à l'évolution technologique et de plus en plus rapide et dans tous les domaines. Que ce soit en économie, en technique, en relations sociales, en absolument dans tous les domaines. Et pour ce faire, il pourra utiliser, les... je dirais, les arcanes qui sont entrain de se mettre en place, au niveau de la formation permanente. Mais enfin, c'est un avenir, je ne dirais pas lointain, mais enfin pas suffisamment rapproché, du moins pour régler mon problème.
Jérôme Bellay
La garantie de l'emploi est l'une des revendications des cadres comme la hiérarchisation des salaires et la création de commission de concertation au sein des entreprises. Dans ce domaine, M. Edgar Faure vient de leur proposer des sociétés de concertation, qui associeraient dans une participation, le capital, les cadres et les autres travailleurs, l'expérience en sera faite. Est-ce que les cadres en général ont tendance à faire du syndicalisme ?
Lucien (de) Muyich
Il y en a, il y en a même de plus en plus et c'est fort heureux. D'autres aussi restent individualistes, pour ma part, je le déplore.
Jérôme Bellay
Est-ce que vous avez le temps de faire du syndicalisme ?
Lucien (de) Muyich
Ca m'occupe beaucoup et je crois que j'y passe le plus clair de mes loisirs.
Jérôme Bellay
On assiste à une sorte de réveil des cadres, est-ce qu'il n'est pas trop tard et surtout, est-ce que ce n'est pas seulement un sursaut, à l'approche des législatives, une sorte de stimulation qui risque de s'estomper après par la suite ?
Lucien (de) Muyich
Je ne le crois pas, parce que, je suis à la Confédération Générale des Cadres, d'abord comme simple adhérent depuis 1950, or, à ce moment là, je ne sais pas quels étaient les effectifs, je n'en ai plus souvenir. Je crois qu'ils devaient être de 25 000. On doit être maintenant, de l'ordre de 250, 270 000, soit donc 10 fois plus. ... La croissance est d'ailleurs assez régulière, elle est autour de 5% par an. On s'aperçoit que c'est une croissance plus rapide, que le groupe social auquel nous appartenons. Et il faut tenir compte qu'il y a d'autres organisations, d'autres obédiences, qui n'existaient pas à l'époque. De sorte qu'en tant que groupe social, il se manifeste davantage.