Appel du MLF à la grève des femmes

09 juin 1974
03m 07s
Réf. 01087

Notice

Résumé :

Lors d'un rassemblement en juin 1974, des militantes du Mouvement de libération des femmes appellent à une grève des femmes contre les "tâches domestiques et sexuelles".

Date de diffusion :
09 juin 1974

Contexte historique

Au début des années 1970, les mouvements féministes militants connaissent un essor important en France. Ainsi, le 26 août 1970, une poignée de femmes déposent sous l'Arc de Triomphe une gerbe de fleurs à la mémoire de la femme du Soldat inconnu. Une banderole précise "qu'il y a plus inconnu que le soldat inconnu, sa femme" et une autre proclame "qu'un homme sur deux est une femme". Cet événement marque symboliquement la naissance du Mouvement de libération des femmes.

Le MLF mêle féminisme et extrême gauche; considérant les hommes comme des oppresseurs, de même que le capitalisme exploite les travailleurs, il reste fermé aux hommes. Ce mouvement se signale dès lors par de nombreux actes symboliques, essentiellement en faveur de l'avortement et de la contraception libres - le MLF organise à ce sujet de nombreuses manifestations, notamment durant le procès de Bobigny en 1972 -, mais lance aussi par exemple en mai 1972 des journées de dénonciation "contre les crimes commis contre les femmes". C'est dans cette logique qu'en 1974 le MLF appelle à la grève des femmes contre les tâches domestiques et sexuelles, "grève du travail salarié, du travail scolaire et universitaire, du travail domestique, des soins aux enfants, des achats, du service sexuel et de la prostitution".

Les actions menées par le MLF et les autres organisations féministes - Choisir (créé en 1971 par Gisèle Halimi), le Mouvement de libération de l'avortement et de la contraception (créé en 1973), ou le Mouvement français pour le planning familial (né en 1956 et moins politique que les précédents) - attirent l'attention de l'opinion publique. Des succès spectaculaires en résultent en partie, notamment la loi Veil de 1975 libéralisant l'avortement ou la révision de la législation sur le viol en 1980.

Christophe Gracieux

Éclairage média

Ce reportage ne repose que sur des interviews, aucun commentaire ne venant l'éclairer. Quatre militantes du MLF sont ainsi interrogées sur les raisons de l'appel à la "grève des femmes". Leurs réponses attestent bien la virulence de leur combat en faveur d'une prise de conscience "d'un pouvoir" des femmes sur les hommes, sous-tendu par une lutte contre le capitalisme. L'image d'une jeune fille jouant de la guitare et improvisant une chanson sur la grève des femmes illustre également les formes joyeuses que revêtent alors fréquemment les actions féministes. Le dernier témoignage d'une jeune mariée apporte quant à lui un ton nettement caricatural au reportage : par sa réaction à la sortie même de son mariage - "la grève des femmes je m'en fiche complètement" -, elle est censée incarner les femmes qui ne se retrouvent pas dans la lutte du MLF.

Christophe Gracieux

Transcription

Militante
Nous faisons la grève contre la situation qui est faite aux femmes dans cette société, dominée par les hommes et cette société capitaliste aussi.
Jean-Jacques Dufour
Vous faites la grève de quoi exactement ?
Militante
Nous faisons la grève du travail domestique parce que il est réservé aux femmes, qui n'est pas payé, qui n'est pas reconnu et qu'il est obligatoire. Nous faisons aussi la grève... des soins que l'on donne aux enfants et... nous voulons faire la grève du travail salarié, parce que la condition des femmes dans le travail salarié est liée au rôle qu'elles ont à assumer à la maison. Et on fait grève, on propose de faire une grève pour que les femmes se rendent compte de ce qui se passerait si elles s'arrêteraient. Et si je m'arrêtais de m'occuper de mon mari et si je m'arrêtais de travailler comme certaines femmes le font... 15, 16 heures par jour entre le travail à l'industrie, au bureau et le travail à la maison. Qu'est-ce qui se passerait ? Qu'elles prennent conscience, qu'elles ont un pouvoir, que nous avons un pouvoir et qu'on peut arrêter le système qui nous fait travailler bon comme des serfs.
Jean-Jacques Dufour
Vous faites aussi grève de ce que vous appelez les services sexuels, pourquoi ?
Militante
Non, je dirais plus précisément, que c'est pas la grève des services sexuels mais que c'est la grève de la reproduction d'enfants telle qu'on nous la propose. C'est-à-dire que des femmes qui ne veulent pas avoir d'enfants sont parfois obligées d'en avoir, parce que l'avortement n'est pas possible et que d'autre part, certaines d'entre nous et certaines d'autres femmes qui veulent avoir des enfants ne le peuvent pas parce que leurs situations financières, parce qu'elles ne sont pas mariées et que c'est très dur d'avoir un enfant naturel pour l'enfant ne le peuvent pas. Et tant qu'on nous forcera à avoir des enfants que nous ne voulons pas et qu'on nous empêchera d'en avoir quand nous le voulons, nous ferons la grève de la reproduction d'enfants plus que la grève des services sexuels. Nous, on a pas tellement l'intention de donner un programme définitif aux femmes, parce qu'il y a des femmes qui sont mariées et qui ont des gosses, bon par exemple, moi j'en ai pas, je suis pas mariée. Donc je peux pas dire, telles revendications, telles autres pour les femmes. C'est les femmes qui le prendront à leurs niveaux et où elles en sont et d'après ce qu'elles font, c'est ça l'important. C'est pour ça que on a lancé cette idée de grève, c'est que justement il y ait un mouvement de femmes mais qui soit pas obligé d'aller au MLF comme on dit entre guillemets, en tant qu'organisation, mais qu'il y ait un mouvement de femmes partout. Quand même on a deux femmes, il y en a une qui est au Ministère de la Santé et l'autre au Ministère des femmes. Alors c'est... encore une fois les tâches traditionnelles des femmes, c'est leur nature de soigner les gens, c'est leur nature d'être féminine et ça je crois vraiment que vraiment la grève c'est aussi contre cette idée de nature qui prédestinerait les femmes même quand elles sont ministres à l'être pour ce qui est considéré dans notre société comme secondaire.
Militante à la guitare
C'est la grève, c'est la grève, c'est la grève des femmes, c'est la grève, c'est la grève, c'est la grève des femmes... Il y en a marre de leurs vies, de leurs promotions, de leurs jobs, de l'ordi ou de leurs maisons... C'est la grève, c'est la grève, c'est la grève des femmes, c'est la grève, c'est la grève, c'est la grève des femmes... On est bien réuni et plus besoin d'eux, on peut enfin s'aimer entre nous c'est mieux. C'est la grève, c'est la grève, c'est la grève des femmes, c'est la grève, c'est la grève, c'est la grève des femmes...
Jean-Jacques Dufour
Ah vous allez vous marier ?
Mariée
Oui, oui, oui.
Jean-Jacques Dufour
Qu'est-ce que vous pensez de la grève des femmes, alors ?
Mariée
Oh, la barbe !
Inconnu
Que dalle, que dalle...
Jean-Jacques Dufour
Vous ne voulez pas me dire ce que vous pensez de la grève des femmes ?
Mariée
Je m'en fiche aujourd'hui, je m'en fiche complètement.