Les marins-pêcheurs bretons saccagent le marché de Rungis

03 février 1994
01m 40s
Réf. 01103

Notice

Résumé :

Pour protester contre les importations croissantes de poisson et la baisse des cours, les pêcheurs bretons organisent en janvier 1994 une expédition aux marchés de Rungis où ils saccagent les caisses de poisson étranger.

Date de diffusion :
03 février 1994
Source :

Contexte historique

Avec 3100 kilomètres de littoraux métropolitains et des eaux aux fondements biologiques variés, les ressources de la mer ont depuis longtemps fourni du travail à une multitude d'hommes en France et favorisé l'essor de certains ports de pêches, notamment les ports de la Manche (Boulogne, Saint-Malo), de Bretagne (Concarneau, Lorient, Le Croisic) ou de Vendée (La Rochelle).

Mais à partir de la fin des années 1980, la situation de la pêche en France se dégrade inexorablement et les effectifs des marins-pêcheurs connaissent des réductions drastiques (17 500 en 1990 contre 50 000 en 1970) leur donnant l'impression d'être des laissés-pour compte. Cette crise de la pêche repose sur plusieurs facteurs : la raréfaction des espèces dans les eaux françaises, conséquence de la surexploitation du capital halieutique, l'élimination de certains lieux de pêche (de plus en plus de pays interdisent l'exploitation de leurs bancs par les chalutiers étrangers), la concurrence croissante des produits étrangers. Mais pour les pêcheurs français, ce qui suscite les plus vives critiques reste indéniablement la politique européenne. Soucieuse de protéger les stocks halieutiques, les autorités de Bruxelles ont pris des mesures pour instaurer des quotas de capture par Etat (les TAC, totaux admissibles de capture). Pour mettre fin à la surcapacité des flottes, la commission européenne a également imposé plusieurs POP (plans d'organisation pluri-annuelle). En 1991, le plan Mellick impose ainsi une diminution de 10 % de la flotte française, faisant tomber ses effectifs à quelques 7 000 bâtiments.

En revanche, les mécanismes communautaires s'avèrent impuissants pour briser les importations croissantes de poissons très bon marché en provenance des pays d'Amérique latine, de Russie ou de Pologne, et qui font considérablement chuter le cours du poisson en France. C'est dans ce contexte qu'éclate en 1993 une importante crise : la dégringolade des cours dans les ports de Bretagne entraîne la montée d'une contestation importante et la création d'un "comité de survie" à Douarnenez, bientôt rejoint par une quinzaine de ports bretons. En février 1993, les pêcheurs bretons organisent une montée à Paris et dévastent le marché de Rungis, saccageant notamment les caisses de poisson étranger. L'année suivante, un nouveau coup de sang se produit fin janvier 1994 : parti du Guilvinec, il a mobilisé l'ensemble des pêcheurs français et dégénéré en nouvelles manifestations de violence, toujours au marché de Rungis. Face à cette situation de crise, la commission européenne s'est vue dans l'obligation d'imposer en 1993 et 1994 des prix minima sur les importations de poisson. Le gouvernement français décida de son côté d'accorder un certain nombre d'aides financières aux pêcheurs pour faire baisser les tensions.

Fabrice Grenard

Éclairage média

Les images particulièrement violentes (destructions de caisses de poissons répandus à même le sol, affrontements avec les forces de l'ordre...) laissent entrevoir le désespoir des marins-pêcheurs. L'interview d'une mandataire de Rungis laisse également transparaître les profondes divisions qui opposent les pêcheurs aux commerçants et distributeurs, ces derniers se tournant volontiers vers les fournisseurs étrangers pour s'approprier leurs produits aux meilleurs coûts.

Fabrice Grenard

Transcription

Anne (de) Coudenhove
Bonjour, la colère désespérée des marins pêcheurs. Dans la nuit, ils ont saccagé le Pavillon de la Marais à Rungis, ils étaient près de 1000, déçus par l'aide de 300 millions de francs annoncés hier par le Gouvernement pour lutter contre la crise. Les heurts avec la police ont été violents, ils ont fait une vingtaine de blessés légers. Martine Thiébaut .
Martine Thiébaut
3 h ce matin, 1200 marins pêcheurs bretons arrivent à Rungis en car, pour manifester leur colère. En face d'importantes forces de police qui tentent d'empêcher les manifestants d'entrer dans le pavillon de la marée. Des manifestants armés de bouteilles, de matraques, de barres de fer. La réplique se fait à coups de bombe lacrymogène. Les pêcheurs pénètrent dans le pavillon de la Marais, c'est le saccage.
Mandataire à Rungis
C'est une catastrophe et je plains les Bretons, je plains les pêcheurs, il faut bien qu'ils se disent qu'il n'y a pas qu'eux qui sont malheureux. Tout le monde est malheureux, c'est toute la filière du poisson. Que ce soit... Il y a certainement comme partout des exceptions mais en attendant c'est pas en cassant tout, matériel, ordinateur et tout que ça va arranger les sociétés.
Martine Thiébaut
Des sociétés à qui les pêcheurs français reprochent de faire la part beaucoup trop belle aux poissons de provenance étrangère hors communauté européenne.
Pêcheur
... Hier ils ont été à Lorient, ils ont trouvé du poisson de Russie, du poisson de Chili, du poisson d'un peu partout. Comment ça se fait qu'il rentre en Europe, ce poisson là ?
Martine Thiébaut
3 h au petit matin durant lesquelles les heurs ont été d'une rare violence. Ici l'un des pêcheurs blessés est frappé violemment à la tête par un policier. Au total, 15 blessés, 2 manifestants et 17 policiers, ce n'est que vers 7 h ce matin que le calme est revenu à Rungis.

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