Le quartier des Minguettes à Vénissieux en 1981

22 septembre 1981
03m 21s
Réf. 01126

Notice

Résumé :

Description de la dégradation des conditions de vie des habitants du quartier des Minguettes à Vénissieux (Rhône).

Date de diffusion :
22 septembre 1981

Contexte historique

A partir de la fin des années 1950 et surtout dans les années 1960, de nombreux grands ensembles ont été bâtis rapidement en France. Construits à proximité des grandes villes, ils sont constitués de blocs de béton (tours et barres) organisés selon une régularité monotone et des dimensions souvent très étendues. C'est le cas de la ZUP (Zone à Urbaniser en Priorité) des Minguettes, édifiée à Vénissieux, dans la banlieue lyonnaise, entre 1965 et 1973. Conçue par un architecte premier prix de Rome, comme de très nombreux grands ensembles, c'est l'un des plus vastes programmes d'habitat social en France : 9 200 logements ont ainsi été créés, hébergeant 35 000 habitants.

Mais, à l'instar de la plupart de ces quartiers, les Minguettes vieillissent vite, voient nombre de leurs habitants ayant les moyens les quitter, tandis que la part des populations d'origine immigrée y croît, de même que la paupérisation et le chômage. Durant l'été 1981, des incidents violents éclatent dans le quartier : des jeunes affrontent la police lors de "rodéos" à bord de voitures volées, tandis que d'autres véhicules sont incendiés. Relayés par les médias, ils suscitent un émoi considérable. Ces premières violences urbaines dans les banlieues françaises marquent le début d'une prise de conscience du problème de ces périphéries des grandes villes devenues des zones d'exclusion.

Une politique de la ville est alors mise en place dans le but de les réhabiliter : en 1981 est créée la Commission Nationale pour le Développement Social des Quartiers, puis en 1982 les Opérations Préventions Eté (OPE), plus connues sous le nom d'opérations anti-été chaud, sont instaurées. La même année, Alain Savary, ministre de l'Education nationale définit des "Zones d'Education Prioritaires" (ZEP). Quelques entreprises de rénovation des grands ensembles sont également lancées : aux Minguettes trois tours sont de la sorte détruites en 1983. Mais la croissance des violences au début des années 1990, notamment en octobre 1990 à Vaulx-en-Velin, en banlieue lyonnaise, révèle que le problème de l'exclusion des périphéries des grandes villes n'a toujours pas été réglé.

Christophe Gracieux

Éclairage média

Le journal télévisé de 13 heures d'Antenne 2 est réalisé en direct du quartier des Minguettes, à Vénissieux, le 22 septembre 1981. Cette émission spéciale fait suite aux violents incidents qui ont agité cette ZUP durant l'été. Le présentateur est ainsi présent sur place, entouré de témoins dont le maire de Vénissieux, et d'une foule de badauds. Le but de ce journal en direct des Minguettes est de chercher à analyser les raisons du "malaise" de ce quartier par le biais de témoignages, de débats et de reportages sur le terrain.

C'est le cas du présent sujet qui s'attache à évoquer les différents problèmes du quartier. De nombreux plans sur les tours de béton en mauvais état, aussi bien de l'extérieur (fenêtres brisées) qu'à l'intérieur (appartements vides délabrés, couloirs sales), illustrent dans un premier temps la dégradation des conditions de vie. Détérioration qui suscite le départ croissant d'habitants qui vivaient aux Minguettes depuis les années 1960 : ce phénomène est illustré par des images d'un déménagement. La violence qui sévit dans le quartier n'est elle que brièvement évoquée par des plans sur des voitures de police. Aucune image des incidents de l'été 1981 n'est ainsi diffusée dans ce reportage. Du reste, en lançant ce sujet, le présentateur avait bien précisé que la délinquance ne constituait pas l'unique problème des habitants des Minguettes. Le reportage insiste également sur la croissance des populations issues de l'immigration s'installant dans le quartier et sur les difficultés de cohabitation qui en résultent, s'appuyant sur l'analyse de la sociologue Andrée Chazalette. Enfin, dernière cause du malaise du quartier des Minguettes présentée par ce reportage : un chômage très important. La caméra filme ainsi un bureau de l'ANPE. Le témoignage d'une jeune chômeuse, interrogée en compagnie de son mari qui gagne lui-même mal sa vie, illustre de même le haut niveau de chômage aux Minguettes.

Christophe Gracieux

Transcription

Bernard Langlois
Alors parmi tous les problèmes que nous allons traiter, bien sûr nous allons reparler tout à l'heure des problèmes de délinquance mais il n'y a pas que ça. Y a tous les problèmes, de la vie, dans ses grands ensembles et je voudrais avant qu'on en discute tous ensemble peut-être, qu'on regarde ensemble un petit film que nous avons tourné ici à Vénissieux et c'est Claude Ruben qui nous présente ce petit film. M. le Maire vous me direz si vous vous reconnaissez à travers ce portrait.
(Silence)
Claude Ruben
Mistral et tramontane soufflent dans les deux sens sur la cité de béton des Minguettes. Après vingt ans, en se conjuguant, les devants semblent avoir réussi à emporter l'inspiration dans laquelle a été conçue cette ZUP par un architecte premier prix de Rome. Aujourd'hui, cet univers de tours, prévu pour plus de 40 000 habitants répartis dans 7000 logements préoccupe. Depuis trois ans, l'on enregistre aux Minguettes un départ massif des français, dont les moyens permettent d'accéder à la propriété ailleurs, surtout ailleurs. Cette situation peut s'expliquer par l'envie légitime de meilleures conditions de vie mais elle n'explique pas tout. L'insécurité qui règne dans ces agglomérations à forte densité inquiète. La paupérisation de certaines catégories sociales due aux difficultés de l'emploi est un facteur important de la violence que l'on a pu constater ces mois-ci dans les ZUP de l'est lyonnais. Hier le nombre des émigrés ne dépassait pas 15% de la population, aujourd'hui ce chiffre s'est multiplié par trois. Cette promiscuité est mal acceptée.
Andrée Chazalette
Moi, je dirais qu'on a mis n'importe qui n'importe comment, enfin jusqu'à ces dernières années, jusqu'à ces dernières années où on voit apparaître des logements vides. Finalement, les organismes HLM s'étaient... personne ne s'était préoccupé de la composition de la population. Il semblait que n'importe qui pouvait vivre à côté de n'importe qui. Or on s'aperçoit aujourd'hui que l'environnement social est un élément très important pour les gens. Chacun a envie de vivre finalement avec des gens qui vivent un peu comme eux, qui les ennuient pas trop et qui les laissent vivre aussi un peu comme ils veulent.
Claude Ruben
Les pactes pour l'emploi n'ont pas abouti comme prévu, aujourd'hui sur le plan national, 600 000 jeunes arrivent sur le terrain sans débouchés. Ici, dans ces zones, encore plus qu'ailleurs, les jeunes se sentent refusés. Ainsi près de 40% de la population de Vénissieux a moins de 25 ans, beaucoup d'entre eux sont sans formations professionnelles, l'avenir pour eux est aussi ailleurs.
Jeune chômeuse
On arrive même pas à trouver un avenir pour nous, on est quand même jeune. On arrive même pas à trouver un emploi pour nous alors qu'est-ce qu'on va attendre pour nos enfants. C'est vrai... et partout où on demande, j'ai demandé des stages, on a dit minimum un an. Minimum un an, alors... Qu'est-ce que ce doit être le maximum ?
Bernard Langlois
Qu'est-ce que vous comptez faire ? Comment vous envisagez l'avenir alors ?
Jeune chômeuse
La vie ?
Bernard Langlois
L'avenir... c'est la même chose.
Le mari
On va pas rester sur Vénissieux de toute façon. Moi, je pense partir dans l'est de la France.
Jeune chômeuse
C'est-à-dire que maintenant, bon mon mari ne gagne pas beaucoup, il gagne très peu enfin, je sais pas si je peux le dire, enfin... Tout à l'heure, j'étais pour demander un dégrèvement des impôts locaux, on paie 1660 francs d'impôts locaux pour un F3. Quand j'ai dit que mon mari gagnait 3500 francs, l'inspecteur m'a regardé en me disant, 3500 francs c'est trop, c'est beaucoup...