Portrait d'un sans domicile fixe pendant l'hiver 1988

11 décembre 1988
02m 32s
Réf. 01135

Notice

Résumé :

Reportage sur un sans domicile fixe à Paris pendant une nuit d'hiver, en 1988.

Date de diffusion :
11 décembre 1988

Contexte historique

Dans les années 1980, alors que le chômage et la pauvreté connaissent une grande expansion, apparaît le "sans domicile fixe", le SDF. Cette expression qui au XIXe siècle désignait le vagabond, entre dans le langage courant avec la croissance de leur nombre à la fin du XXe siècle. Une enquête de l'Insee de 2001 estime ainsi les SDF en France à 86 500 personnes.

Les SDF sont d'abord définis par leur absence de logement, dormant dehors dans des abris de fortune ou des centres d'hébergement. Ils doivent par conséquent faire face au froid l'hiver, plusieurs dizaines mourant de la sorte chaque année. Et durant les hivers rudes, les stations de métro sont ouvertes à Paris pour les abriter. Le SAMU social de Paris est en outre créé en 1993 : chaque nuit des équipes sillonnent les rues de la capitale, allant à la rencontre des sans-abri et tentant de les diriger sur ses centres d'hébergement. Une très grande majorité des SDF sont sans travail (70% selon l'enquête de l'Insee de 2001). Mais si environ un tiers d'entre eux ont un emploi, ils sont tout de même obligés de dormir dans la rue. En 2001, un quart des SDF touchaient le RMI et un sur dix ne bénéficiaient d'aucune ressource. Les SDF sont également sans attache familiale et deux sur trois vivent seuls.

Et, alors que les vagabonds d'autrefois étaient pour la plupart des vieillards, les SDF sont souvent jeunes : en 2001, un tiers a entre 18 et 29 ans. Phénomène nouveau, une partie des SDF est formée de personnes qui étaient socialement bien intégrées, mais qui se sont retrouvées isolées suite à la suite d'une perte d'emploi, et souvent également de problèmes familiaux.

Christophe Gracieux

Éclairage média

Ce reportage illustre le phénomène croissant des SDF en s'intéressant à l'un d'entre eux, prénommé Bernard. A travers la description de son cas, il s'agit de présenter la vie des SDF. Une caméra le suit un soir d'hiver froid à Paris, tandis que la journaliste retrace la trajectoire qui l'a conduit à se retrouver à la rue. On le voit ainsi recevoir une soupe chaude et du pain distribués par l'Armée du Salut, et chercher dans des cartons de quoi manger ou se vêtir. Par ailleurs, se confiant devant la caméra, il raconte lui-même sa vie et décrit le cercle vicieux dans lequel sont enfermés les sans-abri : sans logement il est difficile de trouver un travail et inversement. Il est également filmé dans une station de métro où il passe la plus grande partie de son temps jusqu'au moment où, comme l'illustre l'image de la fermeture des grilles du métro à une heure du matin, il est renvoyé à sa condition de sans abri, livré à la rue.

Son témoignage apparaît particulièrement poignant à la toute fin du reportage quand, couché dans un abri de fortune, il décrit sa solitude et son exclusion : "On ne fait plus partie de la société, on nous évite". Le montage de ce reportage s'emploie ainsi à susciter l'émotion et à faire prendre conscience de la situation dramatique des SDF, rôle que remplit chaque année ce genre de sujet au moment des premiers froids.

Christophe Gracieux

Transcription

Delphine (de) La Selle
Paris, 20 h, température extérieure -5°, bus de l'Armée du Salut. Bernard prend son seul repas de la journée, un bol de soupe, un peu de pain. Avant il était boulanger, il avait une femme et 3 enfants, une maison. Licenciement, divorce, il se retrouve seul, c'était il y a 7 ans. Aujourd'hui, il ne lui reste que deux sacs.
Bernard
Je demande plus rien, je fais plus rien. Demain, on dit j'ai plus le RMI, je fais plus rien. Je me mets dans un coin et je me laisse et puis c'est tout. Je ferai pas la manche, je sais pas le faire, j'ai pas le... je peux pas aller demander, je sais pas. Je m'abaisse pas.
Delphine (de) La Selle
21 h, dans des cartons, Bernard tente de trouver un peu plus à manger.
Bernard
J'en prends 10, 15, je les planque, ça conserve ça.
Delphine (de) La Selle
Des fruits qu'il cache, pour qu'on ne lui vole pas, comme on lui a volé le reste.
Bernard
Là ça fait, quand je suis arrivée là le 7, mon sac, 2000 balles, tout, on m'a tout pris. Plus de papier, plus rien, tranquille. C'est ça Paris, faut jamais être tout seul.
Delphine (de) La Selle
22 h, retour dans le métro, il y passe sa journée, c'est le seul endroit où il y fasse chaud. Dans une poubelle une paire de chaussures, il n'y touche pas, pas besoin. Dans son sac, une paire neuve, un blouson neuf, un pantalon neuf, tous abandonnés dans des poubelles près des grands magasins. Une heure du matin, fermeture du métro, de nouveau la rue, le froid.
Journaliste
Pourquoi à votre avis, on refuse de vous donner un travail ?
Bernard
Bah déjà, je me présente comme ça, ça va pas. Faut être propre. Bon après si je travaille, je vais rentrer, je vais dormir dehors et je vais retravailler le lendemain matin, ça ne peut pas aller. Il faut manger, il faut tout faire, il faut se laver. On peut pas travailler en dormant dehors, c'est pas possible ! On me donne un logement, je suis sauvé, pour ainsi dire.
Delphine (de) La Selle
Derrière tournée des poubelles pour trouver un carton, son seul matelas depuis 7 ans.
Bernard
On fait plus parti de la société nous, on le voit dans le regard des gens autour. On nous évite. Moi, je suis dans le sens du métro, il y a jamais personne qui vient s'asseoir sur les 8 banquettes que je suis. On voit que mes sacs, on va ailleurs. C'est réglé. Ils vous évitent les gens.