Evacuation des sans-papiers réfugiés dans l'église Saint-Bernard

23 août 1996
03m 30s
Réf. 01141

Notice

Résumé :

Le 23 août 1996, les CRS interviennent dans l'église Saint-Bernard à Paris pour faire évacuer les sans-papiers qui s'y étaient réfugiés.

Date de diffusion :
23 août 1996

Contexte historique

Le problème des "sans-papiers" apparaît au premier plan en 1996. Etrangers entrés clandestinement en France, donc dépourvus de titre de séjour, et à ce titre sous la menace d'une expulsion, ils mènent alors plusieurs actions pour obtenir la régularisation de leur situation. Dans un premiers temps, 430 Africains sans papiers occupent l'église Saint-Ambroise, dans le XIe arrondissement de Paris, le 18 mars 1996, et certains entament une grève de la faim. Expulsés de l'édifice religieux, ils trouvent finalement refuge à la Cartoucherie de Vincennes.

A partir du 29 juin, 300 sans-papiers menés par Ababacar Diop décident une nouvelle occupation, se réfugiant dans l'église Saint-Bernard, dans le XVIIIe arrondissement de Paris. 10 d'entre eux débutent alors une grève de la faim pour obtenir leur régularisation, avec le soutien de nombreuses associations et de plusieurs personnalités (le professeur de médecine et ancien ministre Léon Schwartzenberg, le généticien Albert Jacquard, ou les actrices Marina Vlady et Emmanuelle Béart...). Mais le gouvernement d'Alain Juppé demeure ferme dans sa volonté de ne pas régulariser les sans-papiers. A sa demande, les CRS investissent l'église Saint-Bernard, le 23 août 1996 et évacuent par la force, après de sérieuses échauffourées, les sans-papiers, de même que les personnalités présentes sur les lieux.

Cet assaut sans ménagement intervenu pendant la célébration d'un office religieux choque l'opinion. Et dès le soir même, plus de cent mille personnes manifestent place de la République pour protester contre cette opération. Finalement, si certains sans-papiers évacués de l'église Saint-Bernard sont reconduits dès le lendemain à la frontière, la plupart restent en France, régularisés ou ayant vus leur procédure d'expulsion entachée d'irrégularité par de nombreux vices de forme.

Christophe Gracieux

Éclairage média

Diffusé dès le début du journal télévisé, ce reportage revient sur l'évacuation spectaculaire par les forces de l'ordre des sans-papiers réfugiés dans l'église Saint-Bernard qui a eu lieu le matin même. On suit ainsi dans des conditions proches du direct les différentes étapes de cette intervention, des caméras l'ayant filmée aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur de l'église. Les images montrent la brutalité de l'opération - le présentateur parle d'une "matinée musclée". La violence est perceptible dès le début du sujet, les CRS forçant le barrage formé par des manifestants devant l'église. Elle atteint son paroxysme lors de l'assaut lancé par les forces de l'ordre qui fracassent la porte de l'église à coups de hache pendant la célébration d'un office religieux. Des images présentent également l'expulsion de force de certains sans-papiers, tout comme celles de personnalités les soutenant, dont le professeur Léon Schwartzenberg et l'actrice Emmanuelle Béart. De même, les images du gaz lacrymogène lancé contre les manifestants et celles des échauffourées attestent qu'il s'agit bien d'un véritable affrontement entre les CRS et les sympathisants des sans-papiers.

Ce reportage s'emploie en outre à montrer et à recueillir l'émotion de ces derniers : on voit une jeune fille pleurer, tandis que le curé de l'église Saint-Bernard, interrogé sur le vif, paraît très ému et se dit scandalisé, tout comme un homme dans la foule venue soutenir les sans-papiers. La diffusion de ces images choqua particulièrement l'opinion publique et eut un impact immédiat sur le mouvement de soutien aux sans-papiers : le soir même, plus de cent mille personnes défilaient place de la République pour protester contre cette opération.

Christophe Gracieux

Transcription

Benoît Duquesne
Madame, monsieur, bonsoir, au lendemain de l'intervention d'Alain Juppé, les forces de l'ordre sont donc intervenues ce matin à l'Eglise Saint-Bernard. Environ un millier de gendarmes mobiles et de CRS qui ont forcé vers 8 heures moins le quart la porte de l'Eglise Saint-Bernard pour s'emparer des sans-papiers. A leur cinquantième jour de grève de la faim, les grévistes ont été évacués vers des hôpitaux militaires, les autres ont pris la direction du Centre de rétention de Vincennes où leurs cas devraient être examinés. Le récit de cette matinée musclée, Pascal Doucet Bon et Valérie Fourniou.
Valérie Fourniou
... Jusqu'au bout, ils tentent de faire barrage à l'assaut des forces de l'ordre, eux qui campent avec les réfugiés depuis des semaines, font un rempart de leur corps, esquivent les coups, gênent leur progression mais les gendarmes mobiles arriveront à leur fin en 20 vingt minutes. Les portes de l'Eglise mettront moins de temps à résister.
Pascal Doucet Bon
Pendant ce temps, à l'intérieur une barricade de chaises est érigée à la hâte, elle ne tiendra que quelques minutes. 8h15, les gendarmes mobiles entrent simultanément par les 2 portes, le curé doit interrompre la célébration qu'il dirigeait.
Journaliste
Qu'est ce que vous ressentez actuellement ?
Henri Coindé
J'peux pas dire, j'ai envie de pleurer. J'ai un peu honte, j'ai un peu honte pour nous.
Pascal Doucet Bon
L'issue est désormais certaine, alors les nerfs lâches, Aboubacar Diop, délégué des familles doit calmer ses troupes. Mais comme les autres, il refuse de bouger alors l'évacuation prend un tour plus musclé.
Valérie Fourniou
A moins de 100 mètres de là, des parisiens, d'autres venus de plus loin et des habitants du quartier accourent, tentent de rejoindre ceux qui sont à l'intérieur. Et les gendarmes mobiles lancent des gaz lacrymogènes pour les repousser. Au pied de l'Eglise, ceux qui ont dormi là et qui résistent encore aux forces de l'ordre leur font signe de venir. Pendant ce temps, l'évacuation des 10 grévistes de la faim se fait par la petite porte du presbytère. Ils sont dirigés vers les hôpitaux militaires Begin et Percy. Le professeur Schwarzenberg, lui, sera délogé de force, contraint d'attendre ici, tandis que les parisiens continuent d'affluer, à acclamer leur solidarité.
Manifestant
J'ai vu passer les enfants dans les cars, bon on a quand même les larmes aux yeux en voyant ça. Moi, je suis pas fier d'être français. Nous, on vient d'Ivry sur Seine donc, dès qu'on a entendu la radio, on a débarqué ici pour voir si il y a des choses à faire mais on arrive un petit peu tard.
Valérie Fourniou
Très vite, la mobilisation s'organise.
Pascal Doucet Bon
Au même moment, devant l'entrée principale, les sans-papiers sont amenés un par un dans les bus, dans le calme mais non sans appréhension, les familles ont peur d'être séparées. Madjiguène Cissé, porte-parole des sans-papiers, refuse de monter sans son mari et son enfant. Quant à Emmanuelle Béart, elle est conduite avec d'autres sympathisants vers le commissariat le plus proche. Les onze bus vont partir, les uns après les autres, vers le centre de rétention de Vincennes. L'opération aura duré 3 heures.