Interview de Jean-Pierre Léaud sur les Quatre cents coups, Cannes, 1959

02 mai 1959
05m 51s
Réf. 01208

Notice

Résumé :

Jean-Pierre Léaud répond aux questions de François Chalais sur le tournage des Quatre cents coups, sur son goût pour le cinéma et ses autres centres d'intérêt.

Type de média :
Date de diffusion :
02 mai 1959

Contexte historique

Avant de réaliser Les Quatre cents coups, son premier long métrage, François Truffaut a réalisé un court métrage - Les Mistons - qui a reçu le prix Jean Vigo. Alors âgé de 27 ans, le cinéaste est un ancien critique des revues Cahiers du cinéma et Arts, réputé pour ses attaques contre les cinéastes classiques comme Yves Allégret ou Claude Autant-Lara. Il est marié à la fille d'un producteur qui finance son premier long métrage.

Le film coûte très peu cher, comme tous les films de la Nouvelle Vague : 40 millions de francs - c'est moins qu'un cachet habituel de Jean Gabin, et six fois moins que le budget de Maxime (Jeanson-Verneuil). Le film privilégie le milieu naturel aux studios, les caméras légères, les équipes réduites. D'ailleurs, considérant qu'il n'avait nul besoin d'habilleuse, d'accessoiriste ni de photographe de plateau - imposés par la production -, Truffaut les utilise comme figurants. Par contre, le film est encore tourné en Scope et post-sonorisé, comme tous les films italiens. Le succès populaire du film (87,5 millions de francs d'à-valoir le lendemain de la projection cannoise) permet à Truffaut de créer sa propre société de production, "Les Films du Carrosse", qui coproduira de nombreux films de la Nouvelle Vague - de Rivette, de Godard, de Pialat, de Rohmer - et même de Cocteau.

Les Quatre cents coups n'obtient pas la Palme d'Or décernée à Orfeu Negro de Marcel Camus. Toutefois, lauréat du Prix de la mise en scène, François Truffaut sort de son isolement, lui qui avait failli être exclu du rang des journalistes l'année d'avant pour "irrévérence". L'accueil de la critique est en effet unanime et élogieux.

Si en 1957, les grands films de l'année étaient encore signés des habituels Becker, Clouzot, Autant-Lara, Delannoy, Duvivier et Le Chanois, deux ans plus tard, il n'y en a plus que pour Truffaut, Chabrol, Resnais, Franju et Godard, ce dernier étant en plein tournage d'A Bout de souffle.

Carole Robert

Éclairage média

Ce qui frappe dans l'interview, c'est d'abord le côté extrêmement grave de l'adolescent, Jean-Pierre Léaud qui s'exprime avec le lexique d'un adulte intellectuel. Le contenu comme la forme de l'interview sont d'ailleurs conformes à la gravité de l'adolescent puisque le reportage est filmé de façon très rigoureuse, lui conférant une ambiance très sérieuse. Si au début du reportage, on voit le journaliste, filmé en plan poitrine au centre du cadre et de face, l'adolescent apparaît rapidement, également en plan rapproché, centré et de face. Mais ensuite, il n'y a plus qu'un bref contre-champ sur le journaliste qui pose dorénavant toutes ses questions en off. Le cadre reste fixe, en gros plan sur Jean-Pierre Léaud filmé de face et centré.

Le journaliste a clairement opté pour une proximité avec l'adolescent en resserrant son cadre sur lui dès le départ. L'intimité de ses attitudes, de ses gestes non maîtrisés (et il y en a étonnamment peu !) et de ses expressions est mise en valeur : le téléspectateur regarde l'adolescent écouter les questions par exemple. Le temps de parole qui lui est attribué est également très long, le journaliste lui laisse le temps d'hésiter, d'aller au fond de ses pensées. Les questions, bien formulées et précises, sont clairement préparées à l'avance. On le sent bien à la fin de l'interview, lorsqu'il interroge l'adolescent sur ses propres écrits : la question et la réponse ont déjà été répétées.

Le journaliste vouvoie le jeune comédien et lui pose des questions sur sa créativité et ses liens à Truffaut : il évoque même "votre film" en parlant des Quatre cents coups qui vient d'être diffusé à la télévision. Mais il le questionne également sur des affaires liées à son âge : les matières où il est bon élève, le sujet de sa pièce sur le conflit père-fils etc... Son ton se radoucit légèrement et se rapproche alors du ton que l'on peut utiliser avec un enfant ou un adolescent. L'interview est mise en scène de façon très sobre : le journaliste et Jean-Pierre Léaud sont debout, donnant l'impression d'être face à face, mais il n'y aucune amorce, seulement un jeu sur le champ/contre-champ (de face) et ils sont tous les deux placés devant le même fond qui ressemble à un rideau de scène uni. Le son est parfois mal synchronisé : en 1959, les journalistes sont encore en pleine recherche sur la façon d'interviewer et de réaliser ce nouveau type d'interviews à la télévision.

A propos des réactions mitigées de certains téléspectateurs sur le film de Truffaut que le journaliste rappelle, notons que la télévision considère à la fin des années 1950 la Nouvelle Vague comme une esthétique bourgeoise à laquelle elle s'oppose en tant que média populaire.

Carole Robert

Transcription

François Chalais
Les Quatre cents coups, c'est un film qui n'a pas fini de déchaîner les passions. Puisque vous êtes là, je vais vous raconter quelque chose. Nous avons passé récemment un extrait de votre film Les Quatre cents coups à la télévision, et ce film a provoqué de nombreuses réactions. Beaucoup de gens ont applaudi, ont trouvé ça très, très bien, et d'autres au contraire ont eu d'autres réactions. Tenez, justement, j'ai une lettre que je viens de recevoir, et voilà ce qu'elle dit en substance : Je n'imaginais pas, dit notre correspondant, que vous auriez osé passer à la télévision une scène aussi abominable que celle de ce petit garçon qui n'incite du reste pas à aller voir le film. Est-ce que vous aviez l'impression, vous, en tournant cette scène, qui est une confession d'un enfant de 14 ans, 13 ans, que vous faisiez quelque chose de mal ?
Jean-Pierre Léaud
Non, non, j'avais pas du tout cette impression, j'avais l'impression, au contraire, que... que les gens devaient... devaient savoir ce que c'était qu'un enfant qui a 14 ans, et que... que c'était très bien montré dans le film, enfin que c'était... que tous les enfants sont comme ça à cet âge-là.
François Chalais
Et vous, ça ne vous paraît pas du tout différent de la vérité, c'est exactement ça pour vous ?
Jean-Pierre Léaud
Absolument pas, absolument pas.
François Chalais
Vous n'avez pas eu à vous forcer ?
Jean-Pierre Léaud
Non, non, absolument pas.
François Chalais
Comment est-ce que cette scène a été tournée ? On vous interroge et vous répondez avec beaucoup de naturel. Est-ce qu'on vous avait écrit les mots ?
Jean-Pierre Léaud
Euh, on m'avait pas écrit les mots, euh, Truffaut m'avait prévenu déjà un mois à l'avance, il m'avait dit que il fallait que cette scène soit la meilleure du film. Alors, il m'avait prévenu un mois à l'avance pour que je me fasse bien à cette idée. Et le jour où on a tourné cette scène, il me posait des questions, et je devais répondre absolument ce que je voulais. Et, au commencement, ça a pas très bien gazé, alors il m'a donné les idées... certaines idées principales sur lesquelles à ce moment-là je brodais et j'ai dit ce que j'avais à dire.
François Chalais
Et les mots étaient de vous en somme.
Jean-Pierre Léaud
Oui, les mots étaient absolument de moi.
François Chalais
Et lorsque vous vous êtes vu à l'écran, qu'est-ce que vous avez pensé ? Est-ce que vous vous êtes reconnu ?
Jean-Pierre Léaud
Oui, je me suis reconnu, j'ai trouvé ça... j'ai trouvé ça amusant, j'ai trouvé ça normal.
François Chalais
Vous n'aviez pas l'impression de voir quelqu'un d'autre ?
Jean-Pierre Léaud
Euh, dans cette scène-là, pas particulièrement, je me reconnaissais bien, mais dans d'autres scènes, je voyais quelqu'un d'autre, je voyais quelqu'un qui tournait.
François Chalais
Pourquoi ? Parce que, entre le temps où vous avez tourné et le moment où vous l'avez regardé, vous avez évolué, vous avez changé ?
Jean-Pierre Léaud
Oui, oui, oui, beaucoup.
François Chalais
En quel sens est-ce que vous avez changé ? Vous pensez que ça vous a fait vieillir, par exemple, que ça vous a mûri de tourner ce film ?
Jean-Pierre Léaud
Oui, beaucoup.
François Chalais
Pourquoi ? Parce que vous avez fait quelque chose que vous n'aviez jamais fait, parce que vous avez été au coeur d'un travail ? Pour quelles raisons ?
Jean-Pierre Léaud
Euh, parce que oui, j'étais au coeur d'un travail, et puis parce que j'ai... je me suis donné à fond dans ce que j'ai fait, et parce que j'avais besoin de m'exprimer une fois pour toutes, et là, ça m'a donné l'occasion de m'exprimer vraiment.
François Chalais
Vous avez quel âge ?
Jean-Pierre Léaud
J'ai 14 ans.
François Chalais
Et quand vous avez tourné le film, vous aviez donc 13 ans, 13 ans et demi.
Jean-Pierre Léaud
Oui, c'est ça.
François Chalais
Et ce sentiment de vous exprimer, ce sentiment justement de montrer ce que vous pouviez faire, vous saviez avant de faire le film que vous en aviez besoin ? Je veux dire, avant... est-ce que vous êtes un bon élève ?
Jean-Pierre Léaud
Non, non, pas du tout.
François Chalais
Pourquoi ? Vous n'aimez pas travailler ?
Jean-Pierre Léaud
Si, j'aime bien travailler mais enfin, je suis assez... je m'en fous, quoi...
François Chalais
Et qu'est-ce que vous aimez... quelles sont les matières dans lesquelles vous êtes mauvais par exemple ?
Jean-Pierre Léaud
Surtout les maths.
François Chalais
Surtout les maths ? Et le reste, ça va ?
Jean-Pierre Léaud
Le reste, ça va.
François Chalais
Et maintenant vous pensez que vous êtes un personnage différent, que vous êtes quelqu'un d'autre ?
Jean-Pierre Léaud
Absolument différent du commencement du film.
François Chalais
Vous vous intéressez à des choses auxquelles vous ne vous intéressiez pas avant ?
Jean-Pierre Léaud
Oui, oui.
François Chalais
Lesquelles, par exemple ?
Jean-Pierre Léaud
Entre autres et surtout le cinéma, par exemple.
François Chalais
Oui, vous n'alliez pas au cinéma avant ?
Jean-Pierre Léaud
Avant, j'allais au cinéma, seulement j'allais voir un film pour me distraire et pour voir des images défiler devant mes yeux. J'allais voir n'importe quoi, n'importe où. Et maintenant, je vais voir des films parce que j'ai entendu dire qu'ils étaient bons, ou bien parce que ils sont mauvais justement, pour voir les erreurs, pour voir... pour me mettre dans le cinéma.
François Chalais
Et est-ce que ça vous amuse d'être acteur ?
Jean-Pierre Léaud
Oui, ça m'amuse beaucoup.
François Chalais
Est-ce que vous avez envie de continuer ?
Jean-Pierre Léaud
Oui, oui, oui.
François Chalais
ça vous paraît... ça vous paraît votre but ?
Jean-Pierre Léaud
Euh, oui, mais si je réussissais pas, si ça se terminait, enfin j'espère rester dans le cinéma... enfin...
François Chalais
D'une façon ou d'une autre.
Jean-Pierre Léaud
D'une façon ou d'une autre.
François Chalais
Faire de la mise en scène ?
Jean-Pierre Léaud
Oui, par exemple.
François Chalais
Et est-ce que vous écrivez - je suis sûr que vous écrivez ?
Jean-Pierre Léaud
Euh, j'ai écrit une tragédie en alexandrins...
François Chalais
Une tragédie en alexandrins ? A quel sujet ?
Jean-Pierre Léaud
Oh, c'est un sujet qui est pas très connu ; il s'agit de Manlius Torquatus. J'ai lu ça je sais pas où, j'en ai entendu parler, et on devait faire un devoir, au collège, sur des vers, faire une dizaine de vers au moins, et moi j'ai commencé mes 10 vers et j'ai pas pu m'arrêter, j'ai embrayé et j'en ai fait... j'en ai fait 90.
François Chalais
Qu'est-ce que c'est l'histoire de Manlius Torquatus ?
Jean-Pierre Léaud
Manlius Torquatus, c'est l'histoire d'un consul romain qui a interdit qu'on livre bataille avant son ordre, et... il y a quelqu'un, un guerrier, qui livre bataille avant son ordre et qui tue l'ennemi. Mais on apprend ça au consul ; le consul dit : il m'a désobéi, enfin, qu'il soit décapité, et absolument sans rémission. Et... et il est très vache, quoi. Et on amène le... on amène ce guerrier : à ce moment-là, il s'aperçoit que c'est son fils. Alors, c'est le conflit entre le père et le fils. Et le père, à la fin, il donne la mort à son fils parce qu'il peut pas faire autrement.
François Chalais
Mais qu'est-ce qui vous a intéressé là-dedans spécialement ? Ecrire des alexandrins ou bien que ce soit un conflit entre un père et un fils ?
Jean-Pierre Léaud
Les deux.