Jean-Luc Godard évoque Pierrot le Fou au Festival de Venise 1965

02 septembre 1965
03m 08s
Réf. 01211

Notice

Résumé :

Jean-Luc Godard explique le titre et le sens de Pierrot le Fou en insistant sur les correspondances entre son film et la peinture.

Type de média :
Date de diffusion :
02 septembre 1965
Lieux :

Contexte historique

Jean-Luc Godard fait partie de la jeune génération de cinéastes connus sous le terme de Nouvelle Vague. Issus de la critique des Cahiers du Cinéma et cinéphiles érudits, ces jeunes réalisateurs, nés dans les années trente s'opposent à leurs aînés "classiques" en insistant sur les spécificités du langage cinématographique, qu'ils séparent du scénario ou de l'écriture.

Représentants de styles très variés, ils privilégient les décors naturels, les nouvelles techniques et caméras qui permettent des tournages beaucoup plus rapides et moins onéreux. Ils proposent des manières de filmer parfois proches du reportage. Au cadre, Godard utilise par exemple un ancien reporter, Raoul Coutard. Pour Pierrot le Fou, le premier rôle est tenu par Belmondo, ce qui permet à Godard, dont les films sont produits par un jeune producteur, d'avoir plus de moyens. Parallèlement, au début des années soixante, on assiste à une augmentation des coproductions de plus de 200 millions de francs. La concurrence grandissante de la télévision rend nécessaire l'augmentation de la rentabilité du cinéma. Le Gouvernement Debré met ainsi en place une politique de soutien aux grosses sociétés de production en diminuant le crédit afin de décourager les petits producteurs. En janvier 1961, Michel Debré réorganise également la censure cinématographique : désormais tout projet demande une autorisation préalable et un visa d'exploitation et d'exportation laissés à l'appréciation personnelle du ministère de l'Information.

Les films de Godard sont connus pour leurs faux raccords, leur refus des structures narratives littéraires, leur humour provocateur, leurs improvisations, leurs citations cinéphiles, et le regard entomologique du réalisateur sur ses personnages. Pierrot le Fou, réalisé en 1965, qui est bien dans la lignée de A bout de Souffle (1960), est un film sur la folie, sur l'amour, sur les limites et sur l'art. Le rôle féminin principal est joué par Anna Karina, comédienne d'origie danoise, qui est l'actrice de huit films de Godard.

Le réalisateur est fidèle à sa devise : "L'art est comme l'incendie, il naît de ce qu'il brûle" (Histoire(s) du cinéma, 1990). Pierrot le fou remporte un grand succès. Après La Chinoise (1968), Godard se consacre à un cinéma semi-officiel, fait de vidéos militantes à petit budget, et reflet de son engagement contre la société de consommation. Il revient au grand écran avec Sauve qui peut la vie en 1980 avec Isabelle Huppert, Nathalie Baye et Jacques Dutronc.

Carole Robert

Éclairage média

Au cours de cette interview, située dans un cadre bien romantique, sur un canal de Venise, c'est d'abord la simplicité délibérée du vocabulaire utilisé par Godard associée au contenu presque incohérent des réponses qui frappe. Tout en répondant avec des mots élémentaires aux questions bien tournées du journaliste, il semble en permanence prêt à provoquer son interlocuteur, qui fait de beaux efforts pour rattraper à chaque fois ce qui est mal pris ou contredit par le réalisateur.

L'esprit de contradiction du cinéaste s'affirme très clairement pendant cet entretien, au cours duquel il nie systématiquement ce que propose le journaliste. Son attitude est conforme aux propos qu'il a tenus pendant le tournage de Pierrot le Fou : "Je ne suis pas provocateur. J'ai l'esprit de contradiction". D'ailleurs, l'énervement latent de Godard contre le journaliste semble signifier que ce dernier devrait comprendre plus rapidement le film et que ses questions sont inintéressantes - notamment à propos du fait divers et du titre.

Or on sait que Pierrot le Fou a effectivement été inspiré d'un fait divers qui a fait l'objet d'un roman publié chez Série Noire. Au Festival de Venise, dans une déclaration publique dont il est habitué, Godard confirme bien ce que cet entretien laisse sentir : "Vous avez le droit de ne pas aimer mon film, mais non celui de ne pas le comprendre". Godard a des réponses qui frôlent l'absurde à la fin de l'entretien par exemple. Il est fidèle à l'état d'esprit de son film, qui s'est construit au fur et à mesure des péripéties, l'action faisant avancer le dialogue, comme dans un tournage "picaresque". Ce goût pour l'absurde fait également référence à Céline. Le héros, incarné par Belmondo, répéte sans arrêt à sa compagne "Je m'appelle Ferdinand".

Enfin, la Direction de la télévision, qui se veut un média populaire, ne privilégie pas la Nouvelle Vague, jugée comme une "esthétique bourgeoise", dans la programmation. D'ailleurs, à la fin des années cinquante, la majorité des films diffusés à l'antenne proviennent de l'étranger. Et le cinéma français n'occupe plus que 7% de l'antenne.

Carole Robert

Transcription

Maurice Seveno
Aujourd'hui, il y a le film de Jean-Luc Godard qui vient d'être présenté «Pierrot le fou». D'abord, Jean-Luc, est-ce que «Pierrot le fou», c'est l'histoire du fait divers, c'est l'histoire du gangster ?
Jean-Luc Godard
Ah de Pierre Latreille, non, non, absolument pas, non, non ! C'est l'histoire d'un type... Il s'appelle même pas Pierrot, il s'appelle Ferdinand, du reste et c'est... C'est la fille dont il est amoureux qui l'appelle Pierrot pour l'énerver et lui répète sans arrêt : je m'appelle Ferdinand. Et puis elle lui dit, tu es fou, enfin, c'est un surnom.
Maurice Seveno
Vous faites parler Elie Faure par sa voix, à quoi ça correspond ? L'histoire de l'art, paraît-il.
Jean-Luc Godard
Ah au début, il lit, il lit un truc d'histoire de l'art, je trouve, qui correspond assez à... au monde qui commence... enfin plus, c'est un film sur la peinture, enfin pas sur la peinture mais qui est... qui est je crois... enfin un film... qui ressemble, qui est plus un tableau, enfin qui est plus un paysage comme en font les peintres, ou un portrait, à la fois un paysage et un portrait. Alors au début, je pense, mon propos était le même qu'un peintre. Il s'est trouvé que c'était un immense peintre, Vélasquez... et la comparaison est un peu haute mais qui me semblait bien.
Maurice Seveno
Jean-Luc Godard, êtes-vous un provocateur ? Entendons-nous bien, ce n'est pas injurieux ! Ce qu'on peut vouloir aussi...
Jean-Luc Godard
Ah bah si, provocateur, c'est pas...
Maurice Seveno
Non, on peut vouloir aussi bien provoquer l'admiration, l'étonnement que... la colère.
Jean-Luc Godard
Ah pas dans ce sens là, non, provoquer un évènement, c'est simple, ça... provocateur au sens policier du mot, disons.
Maurice Seveno
Oui, c'est ça oui. Enfin, je veux dire, vous aimez bien étonner, par exemple.
Jean-Luc Godard
Bah non, bah il se trouve que... si les gens sont endormis et qu'il y a des choses qui font du bruit, bah, ça les réveille s'ils étaient endormis, s'ils sont éveillés déjà, ça les réveille pas du tout.
Maurice Seveno
Anna, parlez-nous d'abord de votre rôle dans «Pierrot le fou».
Anna Karina
C'est un... c'est un personnage assez extraordinaire, dans le sens que c'est une fille, qui est beaucoup de choses à la fois. Elle est méchante, elle est vicieuse, elle est romantique, elle est sentimentale... elle tue dans le film et tout de suite après, elle vit une vie comme ça spontanée.
Maurice Seveno
Vous savez que vous êtes en... très souvent l'agent d'un destin signé Godard.
Anna Karina
Oui mais là je crois que c'est un personnage qui est tous les rôles que j'ai fait, c'est-à-dire, c'est à la fois «Une femme est une femme», «Vivre sa vie», «Le petit soldat»... «Bande à part», c'est un peu tout ça.
Maurice Seveno
Est-ce que vous ne pensez pas que vous êtes la... la femme fatale 1965, finalement ?
Anna Karina
Moi ! Non, je vous crois pas ! Non, je crois pas dans le sens que, ce que j'aime faire c'est, j'aime changer de tout... J'aime... j'aime vivre, faire n'importe quoi alors, je crois pas que ce soit tellement fatal. Je crois pas que j'ai une tête à ça, d'ailleurs.
Maurice Seveno
On sait jamais.
Anna Karina
Peut-être... mais j'aimerais beaucoup.