Conceptions cinématographiques de Robert Bresson

11 mai 1966
01m 15s
Réf. 01213

Notice

Résumé :

Robert Bresson explique ses idées sur la suggestion au cinéma : il ne faut pas tout montrer et rester suggestif, l'effet des choses devant être montré avant leurs causes pour garder le mystère de la vie sur l'écran.

Type de média :
Date de diffusion :
11 mai 1966
Personnalité(s) :

Contexte historique

Robert Bresson est un réalisateur inclassable, qui ne s'est jamais intégré à aucun mouvement. Peintre dans sa jeunesse, il se lance dans la réalisation en 1934 (il a alors 33 ans) avec un premier court-métrage. Il se construit par opposition au réalisme poétique du cinéma des années 1930. Réalisateur de treize films et de Notes sur le cinématographe (rédigées à partir de 1950, éditées en 1975),

Robert Bresson travaille avec des dialoguistes et scénaristes réputés ou adapte des oeuvres littéraires : Jean Giraudoux (1943), Jean Cocteau (1944), Bernanos (Mouchette, 1967), Dostoïevski, Tolstoï sont les sources d'inspiration du réalisateur qui veut assigner en même temps au "cinématographe" (et non au cinéma) une place à part, non polluée par la peinture ou la littérature. Qu'est-ce que le "cinématographe" ? Le concept qu'il invente et qu'il défend dans ses Notes concerne "les films qui emploient les moyens du cinématographe et se servent de la caméra pour créer", à l'opposé de ceux "qui emploient les moyens du théâtre (acteurs, mise en scène...) et se servent de la caméra afin de reproduire". Les interprètes ne doivent pas jouer, mais simplement agir, il préfère parler de "modèles" à même de donner la simplicité et la justesse requises par le texte et l'action. Les critiques évoquent souvent le "minimalisme" de l'art de Bresson, qui utilise au maximum chaque visage, chaque objet pour qu'ils offrent tout d'eux-mêmes.

A part quelques exceptions, la plupart des "modèles" de Bresson ne jouent plus dans aucun film après leur tournage. Aucun de ses films ne connaît de succès public, malgré son Grand Prix du Cinéma de création, qui reflète bien la dichotomie entre le cinéma d'auteur destiné à un public extrêmement restreint et le cinéma populaire qui attire les foules. Mais Robert Bresson restera fidèle à son écriture puriste, hostile aux effets techniques jusqu'au bout, bien décidé à "imposer ses volontés et ses voluptés" au public, comme il le dit lui-même aux critiques qui lui reprochent son austérité. Dans le cinéma d'auteur, le film est une oeuvre de création à part entière, pas seulement un divertissement ou un spectacle. L'inspiration est intérieure, la réalisation est issue d'une construction méditée et personnelle -celle de l'auteur-réalisateur.

De nombreux représentants du cinéma d'auteur après la Nouvelle Vague ont d'ailleurs été fascinés par l'oeuvre de Bresson : Gérard Blain, Jean-Claude Brisseau, Benoît Jacquot, André Téchiné ou Olivier Assayas. Mais surtout trois auteurs, disparus prématurément, Jean Eustache, Jacques Demy et Jacques Becker, se réclament ouvertement de l'influence de Bresson dans la réalisation de certains de leurs films.

Carole Robert

Éclairage média

L'interview de Bresson est tournée de façon très sobre. Le choix du cadre est classique : plan poitrine, cadre fixe, le cinéaste parle à un journaliste situé à gauche de la caméra (Robert Bresson est filmé de trois-quart, pas de face). En 1964, les émissions laissent aux personnes interviewées le temps de répondre en profondeur aux questions et d'exposer leur point de vue, loin de la superficialité des émissions "people". Le journaliste sert d'interlocuteur attentif, il n'est pas dans le cadre et il ne joue pas le rôle d'animateur vedette comme dans la plupart des émissions actuelles où sont invités les cinéastes, qui viennent faire la promotion de leurs films sans avoir le temps de rentrer dans un débat intellectuel.

Le journaliste se contente de poser des questions judicieuses et faire avancer une discussion, sans provoquer, lancer des questions pièges ou devenir le centre d'un plateau qu'il anime. Robert Bresson tente d'expliquer aux téléspectateurs ce qu'est la suggestion au cinéma, et l'importance du mystère. Il applique ce principe de suggestion à son propre travail pendant le tournage puisqu'il affirme posséder son film dans sa tête, mais n'être jamais sûr de ce que sera finalement chaque séquence "pour que surgisse l'imprévu". Malgré les échecs auprès du public, le cinéaste maintient, avec calme et fermeté semble-t-il lors de l'interview, sa position ; il explique avec patience ses conceptions. Il se définit lui-même ainsi : "Je ne suis contre rien, contre personne, je poursuis mon chemin" (L'Express, 1957).

Carole Robert

Transcription

Robert Bresson
La grande difficulté, c'est que tout art est abstrait et en même temps suggestif. Il ne faut pas tout montrer, quand on montre tout, il n'y a pas d'art, l'art va avec la suggestion. La grande difficulté dans ce cinématographe, c'est justement de ne pas montrer la réalité, le maximum, l'idéal, serait de ne rien montrer du tout mais ce n'est pas possible. Il faut donc montrer les choses sous un angle, un seul angle qui évoque tous les autres angles mais ne pas tout montrer les autres. Il faut peu à peu laisser le spectateur deviner, espérer deviner et le tenir tout le temps dans une espèce d'attente qui vient de ce que en effet, comme je vous disais tout à l'heure, la cause est montrée après l'effet. Il faut garder le mystère, nous vivons dans le mystère, il faut que ce mystère soit sur l'écran. Il faut toujours que l'effet des choses vienne avant leur cause comme il arrive dans la vie. La plupart des événements que nous voyons s'accomplir, leur cause est inconnue, nous voyons leur effet et c'est plus tard que nous découvrons leur cause.