Jacques Tati explique Playtime

28 septembre 1967
02m 38s
Réf. 01215

Notice

Résumé :

Jacques Tati explique qu'avec Playtime, il veut apporter de l'humour là où les gens vivent, c'est-à-dire adapter ses gags à la modernité, et défendre en même temps les artistes méconnus, les "petits personnages" comme il est resté.

Type de média :
Date de diffusion :
28 septembre 1967
Date d'événement :
08 septembre 1967
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Contexte historique

Ancien artiste de music-hall, Tati réalise et interprète son premier long-métrage à 42 ans en 1947 : Jour de fête ne trouve pas de distributeur avant 1949 ! Son premier film fait pourtant l'unanimité dans la critique et auprès du public. Devant le succès du film (primé Grand Prix du Cinéma français), le producteur Fred Orain propose de tourner la suite des aventures du facteur : Tati refuse et invente le personnage de M. Hulot, personnage burlesque, poli, lunaire et maladroit, un clown beaucoup moins ancré dans la France, dans son métier et dans la réalité que le personnage du facteur.

Tati conserve le personnage de M. Hulot découvert en 1953 dans Les vacances de M. Hulot pendant quatre films consécutifs. Avec Mon oncle, Tati, qui appartient à cette catégorie de réalisateurs inclassables d'un cinéma d'auteur populaire, accède à une célébrité mondiale (Oscar du meilleur film étranger, 1959). Le succès extraordinaire des trois précédents films pousse Tati à réaliser Playtime, film radicalement nouveau, tourné en 70 millimètres, extrêmement sophistiqué et coûteux. Ce film l'accapare pendant neuf ans. Playtime est un monde : celui de la rationalité et de la globalisation poussées à l'extrême, quitte à détruire les individualités (foule des sosies de M. Hulot).

Même le burlesque doit se démocratiser selon Tati ; il estime que le cinéma comique a la fâcheuse tendance d'élire "deux ou trois professionnels du rire" par film, alors que tout personnage peut avoir une présence visuelle burlesque. Ainsi dans Playtime, film sans véritable héros, chaque gag est préparé avec une précision méticuleuse, chaque gestuelle est travaillée avec la rigueur de la pantomime, et la bande sonore est construite comme un fond sonore extrêmement organisé d'où émergent quelques dialogues .

Malheureusement, en plaçant son statut d'acteur vedette au second plan pour privilégier la mise en scène, Tati perd en audience. Le film fait moins d'entrées qu'il ne l'espérait, de Funès vole la vedette à M. Hulot. Le film ne sort pas du tout aux Etat-Unis. Ruiné, Tati met aux enchères sa maison familiale, perd ses droits sur ses films et ne tournera plus que deux longs-métrages : Trafic (1971) et Parade (Suède, France). Il sera récompensé en 1977 par un César d'honneur, cinq ans avant sa mort.

Carole Robert

Éclairage média

Avec un tel reportage, on se demande : M. Hulot ressemble-t-il à Tati ? Le trop grand M. Hulot, avec ses pantalons trop courts, sa pipe, son parapluie, son imperméable et son chapeau a une silhouette immortalisée par les affiches de Pierre Etaix, également créateur de gags pour Playtime. D'où vient ce choix du nom "Hulot" ? Le mot hulot est phonétiquement associé à celui d'hublot (désir de voir, surveillance), à hulotte (oiseau aux grands yeux ronds), à youlo (ce qui en russe veut dire toupie), à youlit, (balancer, hésiter). Il réunit donc beaucoup de caractéristiques du personnage, qui a une démarche "balancée", un air étonné, un côté hésitant et qui observe bizarrement autour de lui tout en étant totalement décalé... M. Hulot pointe le doigt sans le vouloir sur les incohérences du monde qui l'entoure.

Quant à Tati, il se présente comme un observateur attentif de la société moderne : il l'explique d'ailleurs sérieusement au journaliste dans l'interview qu'il accorde. Il parle de la "dimension" de la modernité qu'il regarde sans aménité ("dure, rapide, du bruit, méchant"). Le choix d'être interviewé dans un parking n'est pas un hasard : il est cohérent avec le sens du film Playtime. Dans son film, Tati cherche en effet à trouver une forme d'humour indissociable de l'évolution des techniques et des mentalités liées à la modernité, et il applique ce principe à la vie réelle en étant interviewé sur fond de voiture dans un parking moderne. Le reportage est ensuite mis en scène : on voit Tati jouer le "petit personnage qu'il est resté", dans une saynette avec un chien sur un fond sonore où on l'entend siffloter : il s'agit de se rapprocher du téléspectateur et de le toucher en jouant sur l'émotion et le rire.

Dans les dernières scènes, qui montrent en plongée l'impressionnant chantier de l'immense studio-ville, on comprend que Tati est perfectionniste et obsessionnel : il surveille la mise en place du décor, et commence même à s'y promener en prenant son personnage de M. Hulot. Son idée est en effet de faire construire le décor gigantesque d'une ville ultramoderne dans laquelle M. Hulot sème pagaille et trouble au gré de ses rencontres dans un dédale de couloirs et d'ascenseurs.

Carole Robert

Transcription

Jacques Tati
Non, nous, je crois que il y a des dimensions. Si vous prenez le grand hall d'Orly qui a été conçu par les architectes et qui, en somme, oblige un peu les dames, les hôtesses, d'entendre les talons, vous comprenez, de leurs chaussures d'Orly, leur donne une certaine rigueur. Les gens se prennent un peu au sérieux parce que, justement, ils sont dans un grand volume. Mais par contre, si vous faites tomber votre parapluie dans le hall d'Orly, Orly n'a pas été fait pour que l'on fasse tomber un parapluie. Alors, il y a une dimension. Les gens se retournent en disant : «Mais qu'est-ce qu'il vous arrive, vraiment, tout était organisé à Orly, sauf pour que l'on fasse tomber son parapluie.» Et si aujourd'hui, on faisait tomber son parapluie dans une petite...dans un petit magasin, une petite mercerie, je crois que ça ne ferait plus rire. C'est pourquoi, nous suivons, nous, enfin, en tous les cas, moi je le fais, j'essaie d'apporter de l'humour dans des ensembles, dans ce qui doit, ce qui se fera où... les gosses vont habiter. En rentrant chez soi, on rentre en ayant un petit sourire. Aujourd'hui, on attache une grande importance à ce qui est... dur, rapide, du bruit, méchant, enfin... Et évidemment mais on oublie aussi toute une masse. On donne les 5 premiers chanteurs ou 10 premiers chanteurs de la semaine mais on oublie, je crois un peu trop, tous ceux qui ont envie de chanter et qui chantent en fait, moi c'est ces petits personnages que j'essaie de défendre.
Charles Chaboud
Vous aimez bien les petits personnages ?
Jacques Tati
Oui, parce que je crois que j'en suis resté un.